SI L VAIN
Une noble étrangère, arrivée la veille an soir, a fait demander une couturière. On l'annonce à la princesse, qui entre bientôt, vêtue d'ua élégant déshabillé du matin, une de ces chemises russes qu'elle a mises à la mole il y a deux hivers.
— Qu'est-ce que tu es, toi? demande la princesse, habituée à parler à ses moujicks. Es-tu une grande on une petite couturière?
— Madame, je n'ai pas le renom des grandes faiseuses. Je fais beaucoup par moi-même, et j'espère réussir.
— J'ai horreur des grandes couluriè-es, moi! Elles m'habillent comme une demoiselle des Filles-nobles de Moscou. — Voyons, parle, qu'est-ce que tu vas inventer de bien drôle? Fais-moi une robe qui n'ait ni queue ni tête. — As- tu déjeuné? — J'ai une faim de chevalier -garde... Tu regardes mi main, n'est-ce pis? Il n'y a pas' dans ta cour une femme nui ait la main tournée comme cela... et la jambe donc... Oh! la jambe est étonnante ! Tiens.. .. Les dentelles du jupon sont jolies, n'est-ce pas? — J'ai acheté cela à Londres. (Elle son-ie.) Sers-nous ici, sur le guéridon, du caviar!— Aimes-tu le caviar?... — Des sandwich et du thé!... Tu me trouves drôle déjà, n'est-ce pas? J'ai tant souffert, et puis je suis très-agitée; je te conterai cela... Robe du matin, — robe de voiture, robe de concert, robe de bal!
— Pour la robe de bal, madame la princesse, vous convient-il un brocart b'anc à ramage, ton sur ton, avec tablier, brocart mauve à ramage, mauve sur mauve encadré de point d'Angleterre; le tablier revêtu d'une chenille de même couleur disposée en quadrille...
Ob ! mais tu m'as comprise, toi ! Tu n'es plus ma couturière, tu es mon amie déjà. — Viens me voir le matin. — As-tu un mari? J'en ai un, moi; il est très-beau; il a six pieds, et sourd comme la cloche du Kremlin. ... Dieu, que je suis agitée. (Elle sonne.) — Mon caviar... Le coin missionnaire est-il revenu?
— Non, madame.
— Va-t'en1... Mon caviar!... Oh! les nommes'.... Tu dois avoir du cœur, toi!... Et moi donc!... Ah ! quel cœur! Tiens, tâte déjà... Hein, comme ça bat fort... Je suis bien faite, n'est-ce pas... Tu me décolleteras beaucoup, j'adore cela.
(On appelle le plateau. Un domestique entre par une autre porle.)
— M. Vladimir demande à voir madame la princesse; il crie très-fort et m'a mordu au sang.
— Non, plus ttrd. .. Il est très-laid, mon fils ; il a dix ans... Il y a vingt-quatre heures que je ne l'ai vu. et il couche dans la chambre à côié de la mienne. Est-ce drôle, il a un nez autrichien, et moi je suis si jolie... Tu n'aimes donc pas le caviar! Comment t 'appelles-tu ?
— Horlense.
— Oh! Hcrtense ?... Prends de la sauce d'anchois; c'est très-mauvais, mais j'adore ça... N'est-ce pas que tu me trouves ugiiée?
(Et hier soir, aux Italiens, seule dans sa loge, blanche et rêveuse, avec ses cheveux splenuides enfermés tiaus un cercle d'or, elle avait l'air de la muse de la mélancolie.)