MARCHE D'ARMEE
NOTES D'UN VOLONTAIRE SUR LA GUERRE D'AMÉRIQUE , (Voir le numéro du 13 février.)
Wardonsvilte, vallée de la Slicnnadoliah (Virginie).
Au milieu des champs détrempés par la pluie, à l'endroit où l'avant-garde de l'armée du général Frémont campe ce soir, il se trouve une cabane de nègres que le général s'est empressé d'appeler son quartier général. C'est sous ce misérable abri que je vous écris ces quelques lignes, tout en faisant sécher mes habils, — chose qui ne nous est pas encore arrivée depuis plus d'une semaine que nous sommes en route, et que nous n'avons pas cessé jour et nuit d'être arrosés par une pluie froide et persistante.
Notre gîte est une habitation d'esclave, qui, comme toutes celles de Virginie, est construite en troncs d'arbres à peine dégrossis, dont les interstices sont bouchés avec de la boue.
Ce chenil nous semble un palais; le général est assis sur la seule escabelle en bois du logis; deux nègres font des efforts surhumains pour lui tirer ses bottes rétrécies par l'eau ; quant à moi, assis sur la selle de mon cheval, qui tout à l'heure va me servir d'oreiller, je griffonne à la lueur du feu de branchages.
Le vent siffle par toutes les fissures de la case, la pluie s'infiltre par les jointures de la porte; mais peu noas importe ces petits désagréments : nous sommes de vrais sybarites, nous autres ; car au dehors j'entends les soldats piétiner dans la boue, les chevaux hennir, les mulels braire, les bœufs beugler; ce concert va durer toute la nuit, car bûtes et gens sont affamés et doivent se passer ce soir de rations, comme ce matin et demain peut-être.
Nous, nous avons à souper : un morceau de biscuit dur comme du roc à tremper dans un breuvage noiràire, que notre cuisinier a l'audace d'appeler du café. Mais ce qu'il y a de vraiment triste, de douloureux même, c'est que nous n'avons plus une pipe de tabac, et pourtant nous sommes en Virginie.
Parlez donc de guerre tout à votre aise, vous autres Parisiens, enthousiasmez-vous pour la gloire, les fieds au feu, le cigare à la bouche, un bon dîner dans l'estomac; mais si vous tenez à conserver votre enthousiasme, restez fantaisistes, et ne venez pas étudier d'après nature; il en peut coûter cher de vouloir lâter de la réalité.
La pluie continue à tomber à torrents, le vent hurle autour de la maison et la secoue comme s'il voulait l'arracher; en voilà pour toute la nuit, et il n'est que huit heures du soir.
Quel triste coup d'ceil présentent aujourd'hui nos soldats : les visages hâves, les yeux caves et fiévreux de ces gens à moitié morts de faim sont navrants; beaucoup de ces pauvres diables sont pieds nus; leurs képis sont déformés, leurs houppelandes déchirées, jaunies, leurs paDtalons frangés, boueux; les autres traînent encore des souliers éculés et se drapent dans des couvertures ou des lambeaux de sacs. Cette troupe fait tous ses efforts pour marcher en bon ordre, et gravit avec peine la roule qui serpeme le long d'une haute montagne. A chaque instant un malheureux quitte son rang et s'assied sur le bord de la route. Lorsque vous l'interrogez, d'un air triste et sombre il vous montre silencieusement ses pkds sanglants ou frappe sa poitrine amaigrie, ce qui veut dire qu il a faim.
Derrière chaque régiment, on voit une troupe de nègres encore plus déguenillés que les soldats; chacun d'eux porte un ustensile de cuisine, marmites, gamelles ou grils; on voit de toutes ces choses-là mêlées à des objets quelconques glanés çà et là dans des malsons abandonnées. Un gros nègre se prélasse au milieu de ses compagnons sous un parapluie vermillon, qui doit faire bien des jaloux ; les habits les plus grotesques, les chapeaux les plus insensés, coiffent, affublent celte tourbe de misérables qui s'est réfugiée dans les rangs de notre armée.
Puis, derrière tout ce monde, viennent l'artillerie et le train. Ce n'est pas une peîile alla^re que de faire franchir aux carions et aux voitures les trous, les ornières les fossés remplis d'une boue liquide; les conducteurs hulenl, fuuettent, jureul; les soldats et des nègres' poussent aux loues et aijenl les chevaux. Ces malheureux animaux, qui sont d'une maigreur affreuse paraissent cm. reliés lorsque leurs membres sont eu jeu, sous les coups de fouel des cochers ; souvent un tombe épuise, à bout de furces ; alors on enlèvn le harnais, puis un coup de révolver releniit ; on vient de brûler la cervelle à la bête inutile.
Dans les charrettes, sur les caisses, les br Ilots ou les munitions, des négresses fugitives se sont installées avec leurs négrillons. Lorsque le passage devient par trop difficile, le véhicule vomit sa cargaison. Alors ou voit surgir des créatures bizarres, parées de robe? à grands dessins, aux couleurs éclatantes, do cages de crinolines pos 'es parde-sus des robes; un voit des châles couleur orange, des tarlans d'un vert à faire griii. er des dénis, des foulards rouges qui crèvent les yeux. Puis des plumes voltigent au-dessus de chapeaux de formes
inconnues; des fleurs même émaillent quelques coiffures ; mais quels chapeaux, quelles fleurs, quelles plumes, quelles coiffures !
Toutes ces femmes s'en vont pieds nus, jambes nues, pataugeant dans la boue, s'enfonçant jusqu'au ventre dans les fondrières, traînant, portant, poussant, allaitant des petits négrillons, frisés lippus, l'œil vif, la bouche souriante. Puis, la charrette tirée de la boue, les habitants en reprennent possession jusqu'à une nouvelle mésaventure.
Vallée de la Shennadohah, StrasbHrg (Virginie).
Depuis ma dernière lettre, notre fléau acharné, la pluie, n'a pas cessé de nous poursuivre ; mais nous avons enfin rencontré 1 ennemi. Une première escarmouche a eu lieu.
Après une nuit peu agréable, passée en plein champ, ou plutôt en plein marais, le général, à la tête d'une compagnie de cavalerie, précédait de plusieurs centaines de mètres l'avant-garde de 1 inlanterie, tandis que sur notre droite et sur notre gauche, des scou's ou guides battaient les buissons et les bois environnants; car ils étaient certains que nous approchions de l'ennemi.
Nous gravissions avec précaution une colline assez abrupte lorsque, du bois qui la couronnait, un coup de fou fut tiré. La balle siitla aigrement au-dessus de nos lêles; les conversations se taisent sumtement; les chevaux dressent l'oreille; nous continuons d avancer. Bientôt d'autres coups de feu se succèdent précipitamment, toujours tirés par des êtres invisibles, et l'écho des montagnes répercute les détonations dans le lointain. Nous arrivons enfin au sommet, et nous nous trouvons en présence d'un groupe de cavaliers qui venaient audevant de nous, sur le versant opposé.
Chargeons! crie le général en dégainant son sabre, et il pousse son cheval en avant. De nos poitrines sort une sorte de hurlement rauque, nos chevaux hennissent sous l'éperon.
A notre vue l'ennemi s'est arrêté brusquement; il nous contemple avec indécision. Ces gens bronzés, barbus, la figure a moitié cachée sous leurs feutres gris à larges bords relevés, forment une masse rou- "■eâtre du milieu de laquelle jaillissert les étincelles que lance l'acier 'brillant des sabres et des mousquets Cet aspect assez tormidable. loin de ralcn ir notre course, la rend insensée.
Enfin la troupe ennemie, nous voyant venir avec tant d impétuosité, pousse des vociférations de défi, tire quelques coups de revolvers, tourne bride et se replie au triple galop.
Les pieds des chevaux sonnent sur la roule, les airs retentissent de nos cris Nos révolvers commencent à parler... Nous gagnons du terrain- nous débouchons dans une plaine assez vaste, où la route tourne brusquement à gauche; les fuyards s'y engagent, nous aussi... En cet instant d'un bois qui nous fait face, nous voyons sortir un nuage épais- nous entendons une détonation terrible; un grondement sonore retentit au-dessus de nous : c'est le canon qui prend part a
^Nous'nous arrêtons net; le général examine la batterie qui fonctionne sur nous avec plus d'empressement que de précision ; il est vrai que nous trouvant un peu près et dans un bas-iond, beaucoup de boulets passent trop haut.
En arrière! dit le général, et au pas; mais voyant quelques cavaliers presser leurs montures, il ajoute :
Je casse la tête à celui qui marchera plus vite que moi!
Comme on le sail homme à le faire , les gens se resignent et cherchent à calmer leurs chevaux , devenus fiévreux , impatients, difhciles à dompter chaque fois que quelque boulet s'égare dans leurs jambes.
Les cavaliers ennemis se sont retournés, et sous leurs bailenes, oui nous éloignent, ils se sont reformés, et nous voyant battre en retraite ils s'élancent derrière nous. Le canon se tait pour les laisser opérer;' quant à nous, nous hâtons noire pas jusqu au bois. Aussitôt ils arrivent sur nous comme un ouragan. Nous nous massons n->ur leur faire face; ils ne sont plus qu'à une cinquantaine de pas; le choc devient imminent... mais ils s'arrêtent bientôt , pour disparaître rapidement; car, du bois, un feu de mousquelerie se lait entendre : c est noire infanterie qui enlre en scène. Le canon ennemi n'est pas long à reprendre son discours.
Une lon«ue ligne de nos tirailleurs s'avance dans la plaine, pendant que le re tant de la brigade prend position dans les bois; les boulets fauchent les arbres et couvrent les soldats dune pluie de hranchaees et de fe ,illes, les obus éclatent de tous côtes, lançant dans les airs leurs anneaux de fumée; la mitraille fouette la terre et éraille les arbres; nos tirailleurs ont ouvert un feu serré et s avancent en rampant dans les herbes. ,
Une ligne d'infanterie ennemie se décide à nous répondre, on voit une raie de fumée blanche s'avancer au-devant de nos hommes.
Quatre de nos canons sont placés en batterie et ge mettent â fonctionner avec activité; le tapage est tel , qu il est difiici le d entendre la voix humaine; plusie-rs soldais passent portes ou soutenus par des camarades, ce sont des blessés.
L'ordre est donné aux régiments de marcher en avant; la colonne s'ébranle en poussant des hourras formidables ; l'ennemi envoie plusieurs déchar-es précipitées q.,i lo. t de nombreux trous dans nos rangs- peu à peu le feu s's[ aise lentement. Nos hommes liaient le pas nos tirailleurs gravissent la col.ine où les canons ennemis étaient postés; mais plus d'ennemi, il oat en retraite.
Là gisent des débris humains sanglants; des bras, des jambes, quatre cadavres déjà presque nuds; et deux chevaux qui palpitent encore dans une mare de sang.
Nos tirailleurs poursuivent l'ennemi dans le bois, on entend le bruit de la fusillade qui s'éloigne, quand arrive l'ordre du général de camper là où nous sommes celte nuit.
On a découvert, dans une sorte d'église, des tonneaux de farine et des Haricots; nos hommes sont dans la joie et préparent gaiement leur feslin aux feux encore fumants de l'ennemi. Mais cette maudite pluie ne veut pas nous lâcher.
On creuse un grand trou, pour enterrer la douzaine de cadavres que nous coûte cette petite affaire.