‹ La Vie parisienneChapitre 207 sur 662 · PARFUMERIE ANGLAISE DE RIMMEL · texte numérisé non relu

PARFUMERIE ANGLAISE DE RIMMEL

SAVON A LA GLYCERINE DE RIMMEL.

Voila comme il mousse.

C'est au produit de Rimmel que les suaves anglaises doivent les reflets dorés de leur cbevelure soyeuse et la blancheur de leur peau diaphane dont les autres femmes sont si jalouses.

Le printemps faisant un procè; de rontrrfuçon à Rimmel qui lui dérobe l'arôme de ses [leurs et lui fait une concurrence redoutable.

Le Propriétaire-gérant, MARCELIN-

fans.— Imp. Vallée, 15, rue Breda.

Voici un article en dehors de toute habitude : il ne va pas tenir inoins de cinq pages, et en texte serré, et sur un sujet en apparence bien différent des sujets fiivoles que traite ordinairement la Vie Parisienne. Rassurez-vous, lecteur ! jamais, je vous le jure, la Vie Parisienne n'aura publié article plus attrayant, plus fan'aisiste, plus bizarre, et en même temps plus vrai , plus serré, plus nerveu> que cet exirait d'un grave et volumineux ouvrage récemment paru : ['Histoire de la tittéralure anglaise, par Taine.

Je n'y avais d'abord cherché que quelques renseignements sur Shakespeare, désirant parler un peu ici du grand poète, dont, à tort ou à raison, tous les autres journaux se sont occupés ces derniers temps. Une fois le livre ouvert, il m'a été impossible de ne pas le lire en entier. Un système historique dont le développement passionne comme le plus intéressant roman; le brio, l'imprévu, les saillies du plus bizarre des humoristes, à côté de la logique la plus exacte, la plus honnête, la plus limpide, la plus à la portée des plus grands comme des plus humbles; et cela dès la première page.

Un mot sur ce fameux système historique qui a valu à l'auteur tant d'injures, dont les moindres sont les noms de fataliste, panthéiste, athée, une foule de g os mots auxquels je n'entends rien, non plus que vous, madame, tandis que j'entends fort clairement, et du premier coup, tout ce que l'auteur a voulu dired^ns son livre; il a d ailleurs la fâcheuse habitude d'élucider à ce point les termes de ses propositions, que, sous sa plume, les plus hautes vérités philosophiques deviennent, à force d'évidence, des vérités de Lapalisse.

Avez-vous voyagé, madame, seulement dans le nord et dans le midi de la France? Ou mieux, vous souvenez-vous simplement avoir eu froid et avoir eu chaud? Vous so.uvenez-vous, dans les jours pluvieux et glacés, comme vous lestiez volontiers au coin du votre feu, comme vos rêveries se ressentaient de la tristesse du temps ? Au contraire, par

les jours il été et de beau soleil, quelle gaîté alerte, quel plaisir de vivre, quels songes voluptueux s'éveillaient en vous. Eh bien, la différence des littératures et des arts du Nord et du Midi n'a pas d'autre cause : l'Angleterre a eu froid, l'Italie a eu chaud, Voilà tout.

Quant aux matériaux à l'aide derquels l'auteur reconstruit le passé, ils sont aussi des plus simples ; un texte, un monument, un meuble, un costume, le plus petit détail de toilette, oui, madame, de toilette. Quand vous étagez sur votre tête ces hautes coiffure s, quand vous échancrez si bas vos corsages, quand vous étalez ces prodigieuses jupes trop longues, à ornements trop voyants, vous faites de l'histoire, tout comme M. Jourdain faisait de la prose. L'état de la société peut parfaitement se déduire de ces toilettes tapageuses; elles (lisent clairement le travail et la fatigue de cette génération d'hommes, obligés aujourd'hui de «'enrichir par eux-mêmes, si lassés et si préoccupés que vous ne les pouvez un peu distraire et attirer vers vous que par tous ces piments de luxe et de décolletage ; elle disent l'égalité, à voir l'aisance et le goût de la plus humble piqueuse de bottines comme de la femme la plus haut placée. Elles disent bien des choses qui ne nous regardent pas, mais qui font que vos crinolines sont gros es de conséquences philosophiques et de révolutions, madame. Ceci admis, vous comprenez tout le système historique de l'auteur, à savoir, qu'une lit térature n'est que l'image et le lèsultat d'un état social quelconque, et que cet état social lui-même est produit parle climat et, par suite, par le tempérament d'un peuple. En résumé, faire l'histoire d'une littérature, n'est pas entasser une série plus ou moins complète de biographies et de ncmenclatuies dans l'ordre chronolo gique, mais bien, en retrouvant l'homme vivant sous le document mort, discerner d'abord les caractères propies de la race auquel appartient le peuple dont on écrit l'hi-toire, et ret'ouver ensuite ce caractère à toutes les époques, se modifiant, se développant sans perdre l'empreinte de son origine. Il n'y a pas une seule date, je crois,

dans cette Wtloiredc la liilérature anglaise, mais, d'un bout à l'autre, apparatt le caractère de la race saxonne, sombre, violent, résolu, dévoué, dans VEdia des Bardes comme dans le Manfred de Byron,dans ces barbares au grands corps blancs lleganitiques du lemps de la conquête, comme dans ces cavaliers et ces amazones aux larges épaules qui galopent aujourd'hui dans les al é.s d'Hyde-Païk.

La'ssons maintenant l'auteur nous décrire cette époque élrangc qui a produit Sliaki speare, la Renaissance au sortir des guerres du moyen âge.

« ...Les seigneurs quittent leurs noirs châteaux, forteresses crénelée», entourées d'eaux «Lignantes, percées d'étroites fenêtres, soi tes de cuirasses de pierre qui n'étaient bonnes qu'à garder la vie de leurs maîtres. Ils affluent dans les nouveaux palais à dômes et à tourelles, couverts d'ornements tourmentés et multipliés, garnis de terrasses et d'escaliers n onumentaux, munis de jardins, de jeis d eau, de statues, palais de Henry VIII et d'Elisabeth, demi-golhiques et demi-italiens dont la commodité, l'éclat, la symétrie annoncent déjà des habitudes de société et le goût dû plaisir. Ils viennent à la cour, ils quittent leurs mœurs : les quatre repas qui suffisaient à peine à la voracité antique se réduisent à deux; ce sont bientôt des raffinés, qui mettent leur gloire dans la recherche et la singularité de leurs amusements ei de leur parure. On les voit se vêtir magnifiquement d'étoffes éclatantes, avec le luxe de gens qui, pour lu première fois, froissent la soie et font chatoyer l'or : | ôurpoinls de satin écarlate manteaux de zibeline de mille ducats, souliers de velours brodés d'or et d'argent, couverts de roses ou de rubans, boites à collets rabaiius d'où sortent des flots de dentelles, brodées de figures d'oiseaux, d'animaux de constellations, de fleurs en argent, en or, en pierres précieuses, chemises ornementées qui coûtent dix livres sterling. « C'est une cho'e ordinaire de mettre mille chèvres et cent bœufs à un habit et de pet 1er loui un manoir sur son dos. » Les habits de ce lemps ressemblent à di s châsses. Quand Elisabeth mourut, on trouva trois nulle habillements dans ses gardes-robes. Faut-il parler des gigantesques collerettes des dt.mes de leurs robes bouffâmes, de leurs corsages tout roides de diamants? Singulier signe du temps, les hommes étaient plus changeants et plus parés qu'elles. « Telle est notre inconstance, dit Harrison, qu'ai jùurd'hui on n'aime rien que la mode espagnole, tandis que demain on tïe trouve élégants et agréables que les colifichets français. Un peu plus tard, il n'y a d'habits que ceux qui sont dans le goût allemand. Taniôt c'est lu' façon turque que généralement on préfère, tantôt ce sont les robes mauresques, les manches barbaresques et les culottes courtes françaises. Et si les modes sont diverses, ce serait un monde que de dire le prix, la recherche, l'excès, la vanité, la pompe, la variéié, et finalement l'instabilité et la folie qu'on rencontre à tous les étages. » Folie soit, mais poésie aussi. Il y a autre chose qu'un amusement ne freluquets dans cette mascarade spltndide de costumes. Le trop plein de la séve intérieure se répand de ce côté, comme aussi dans les drames et les poèmes. C'est une verve d'artiste oui les mène. Il y a une pousse incroyable de formes vivantes dans leurs cervelles. Ils font comme leurs giaveurs qui, dans leurs frontispices, prodiguent les fruits, les fleurs, les figures agissantes les animaux, les dieux et versent et entassent tout le trésor de là nature sur tous les coins de leur papier. Ils ont besoin de jouir du beau • ils veulent être heureux par les yeux; ils senient naturellement par contrecoup le relief et l'énergie de toutes les formes. Depuis l'avènement ue Henri VIII jusqu'à la mort de Jacques 1er, on ne voit que processions tournois, entrées de villes, mascarades. Ce sont d'abord les banquets royaux, l'étalage des couronnements, les larges et bruyants plaisirs de Henri VIII. Volsey lui donne des fêtes « de laçon si coùieuse et si splendide, que c'est un ciel de les regarder. Il n'y manque ni dames ni demoiselles bien habiles et bien adroites pour danser avec les seigneurs masqués ou pour garnir la salle au moment qu'il faut. Il y a aussi toute sorte de musique et d'harmonie, avec de belles voix d'hommes et d'enfants. » Le roi vient un jour le surprendre à table, suivi de douze seigneurs déguisés en bergers avec des habits de drap d'or et de satin cramoisi, précédé de porteurs de torches, « avec un tel bruit de tambours et de'flûles que rarement on en vit de pareil. » Sur-le-champ on sert un nouveau banquet « de deux cents plats différenis, très-recherchés et d'invention coûteuse. Et ainsi ils passent la nuit, banquetant, dansant, et en d'autres réjouissances, au grand contentement du roi el de la noblesse assemblée » Comptez, si vous pouvez, les fêtes mythologiques, les réceptiuns théâtrales, les opéras joués en plein air pour Elisabeth, Jacques et leurs grands seigneurs. »

» A Kemlvorlh les fêtes durèrent dix-neur jours. Tout y est : pédanteries, nouveautés, jeux populaires, spectacles sanglants, farces grossières tours de force et d'adresse, allégories, mythologie, chevalerie, commémorations rustiques et nationales. En pareil temps, clans cet élan universel et dans ce subit épanouissement, les hommes s'intéressent à eux-mêmes trouvent leur vie belle, digne d'être représentée et mise en scène tout entière; ils jouent avec elle, ils jouissent en la vovant, ils en aiment les hauts, les bas, ils en font un objet d'art. La rane est reçue par une sybille, puis par des géants du temps d'Arthur, puis par la Dame un Lac. Sylvain, Pomone, Cérès et Bacchus, chaque divinité tour à tour lui présente les prémices de son royaume. Le lendemain, un homme sauvai vêtu de mousse et de lierre, dialogue devant elle et en son honneur avec Echo. On fait combattre treize ours contre des chiens. Un sauteur italien fait des tours merveilleux devant toute la compagnie. La reine assiste à

un mariage rustique, puis à une sorle de combat comique entre les paysans de Coventry, qui représentent la défaite des Danois. Au moment où elle revient de la chasse Triton, sortant du lac, la supplie, au nom de Neptune, de délivrer la Dame enchantée, poursuivie par sire Bruce Sans- Pitié. Aussitôt la Dame apparaît, entourée de nymphes, bientôt suivie de Prolée que porte un énorme dauphin. Cachée dans le dauphin, une troupe rie musiciens chante avec le chxur des divinités marines les louanges de la puissante, de la belle, de la chaste reine d'Angleterre. — Vous voyez que la comédie n'est pas seulement au théâtre; les grands el la reine elle-même deviennent des acteurs. Les besoins de l'imagination sont si vifs que la cour devient une scène. Sous Jacques Ier, tutis les ans, au jour des Rois, la reine, les principales dames et les premiers nobles jouaient un opéra, appelé Masque, sorte d'allégorie mêlée de danses, rehaussée par des décorations et des costumes éclatants, et dont les tableaux mytho'ogiques de Rubens peuvent seuls indiquer la splendeur. « Des lords vêius à la façon des stalues antiques, portant sur la tête des couronnes persanes, avec des enroulements d'or tournés en dedans, le front ceint d'un bandeau de gaze incarnat et argent; le justaucorps en drap incarnat d'argent coupé de manière à dessiner le nu, à la façon de la cuirasse grecque, rattaché sur la poitrine par une large ceinture de drap d'or brodé qui s'agrafait avec des bijoux; les manteaux de soie colorée, les uns couleur du ciel, les autres couleur de perle, les autres couleur de flamme ou bronzés ; les dames en corsage de drap blanc d'argent, brodé de figures de paons et de fruits; au-dessous, un vêlement lâche, froncé, incarnat, rayé d'argent, d i vi.-é par une ceinture d'or, et, sous celui-ci, un ?ulre vêtement flottant de drap azuré d'argent, galonné d'or; leurs cheveux négligemment noués sous une riche et précieuse couronne ornée de tontes sortes de diamants choisis; sur le haut, un voile transparent qui t. liibail jusqu'à terre ; leurs chaussures d'azur et d or garnies de rubis et de diamants, s J'abrège la description, qui ressemble à celle des eonles de fées. Songez que toutes ces parures, ce chato.ement des étotles, ce rayonnement de pierreries, cette splendeur des chairs nues, s'étalaient journellement pour le mariage des grands, aux accents hardis d'un épiihalaire païen Pensez aux festins qu'introduisait alors le comte de Carliste, où l'on servait d'abord une table remplie de mets recherchés aussi haut qu'un pouvait atteindre, pour la jeter aussiiôt et la remplacer par une autre table pareille. Cette prodigalité de magnificences, ces somptueuses folies, ce débridement de l'imagination, cet enivrement des yeux et des oreilles, cet opéra joué par les maîtres du royaume marque, comme la peinture de Rubens, de Jordacns et de la Flandre contemporaine, un si franc appel aux sens, un si complet letour à la nature, que notre âge refroidi et triste est hors d'état de se les figurer. »

« Bien des fois, après avoir lu des poètes de cet âge, je suis resté

penché sur les estampes contemporaines, me disant que I homme, esprit et corps, n'était pas alors celui que nous voyons aujourd'hui. Nous aussi, nous avons des passions, mais nous ne sommes plus assez forts pour les porter. Elles nous détraquent; nous ne sommes plus poètes impunément. Alfred de Musset, Henri Heine, Edgard Poe, Rurns, Ryron, Shelley, Cowper, combien en citerai-je? Le dégoût, I abrutissement et la maladie, l'impuissance, la folie et le suicide, au mieux l'excitation permanente ou la déclamation fébrile, ce sont là aujourd'hui les issues ordinaires du tempérament poétique. Les fougues de la cervelle rongent les entrailles, dessèchent le sang, attaquent la moelle, secouent l'homme comme un orage, et la charpente humaine telle que la civilisation nous l'a faite n'est plus assez solide pour y ré.-isier longtemps. Ceux-ci plus rudement élevés, plus habitués aux intempéries, plus endurcis par les exercices du corps, plus roiuis contre le danger, durent et vivent; y a-t-il un homme, aujourd'hui qui pourrait supporter la tempête de passions et de visions qui ajti'avense Shakespeare, et finir comme lui en bourgeois sensé el rente dans son petit pays ? Les muscles étaient plus fermes, la défaillance moins prompte. La fureur d'atteniion concentrée, les demi-hallucinations, 1 angoisse et le halètement de la poitrine, le frémissement des membres qui se tendent involontairement el aveuglement vers l'action, tous les élans doulouieux qui accompagni'M les grands désirs les épuisaient moins ; c'est pourquoi ils avaient longtemps de grands désirs et osaient davantage. D'Aub.gné, blessé de plusieurs coups d'épée, croyant mourir, se fit attacher sur son cheval afin de revoir encore une fois sa maîtresse, lit ainsi plusieurs lieues, perdant son sang, et arriva évanoui. Voila les sentiments que nous devinons encore aujourd'hui dans leurs peintures, dans le regard droit qui s'enfonce comme une épée, dans celle force de l'échme qui se plie ou va se tordre, dans la sensualité, l'énergie, l'enthousiasme qui transpire à travers leurs gestes et leurs regards, n

« Les courtisans de ce siècle ressemblent à nos hommes du peuple. Ils

ont le même goût pour les exercices des membres, la même moifiérence eux intempéries de l'air, la même grossièreté de langage, la même sensualité avouée. Ce sont des corps ue charretière avec ues sentiments de gentilshommes, des habits d'acteurs el des goûts d'artistes. A quatorze ans, un fils de lord va aux champs pourchasser le daim et prendie de la hardiesse; car chasser le daim, l'égorger et le voir saigner donne de la hardiesse au cœur A seize ans, guerroyer, l'aire des entreprises, jouter, chevaucher , assaillir des châteaux, et tous les jours essayer son armure en apperiises d'armes avec quelqu'un de ses serviteurs. Homme l'ait, il s'emploie au tir de l'arc, à mite, au saut, à la voltige. La cour de Henri VIII, pour sa bruyante gaité, ressemble à une fête de village. Ce

roi « s'exerce tous les jours à tirer, chanter, danser, lutter, jeter la barre, jouer du flageolet, de la flûte, de l'épinette, arranger des chansons, faire des ballades. » Il sau'e les fossés à la perche et manque une fois d'y périr. Il aime si fort la lutte, que son premier salut à François Ier est de l'empoigner à bras-le-corps, publiquement, pour lejeter par terre. C'est de cette façon qu'un cuirassier ou un maçon accuef le aujourd'hui et resaye un nouveau camarade. F,n effet, pour divertissements ils ont, comme les cuirassiers et. les maçons, la grosse gaudriole et la bouffonnerie brutale. Dans chaque grande maison, il y a un fou, « dont le métier est de lancer des plaisanter.es mordantes, de faire des gestes baroques, des grimaces, de chanter des chansons graveleuses », comme dans nos cabarets. Ils trouvent l'injure et l'ordure plaisantes, ils sont mal embouchés, ils mâchent les mois di? Bsbelais tout crus, et s'amusent de conversations qui nous révolteraient. Nul respect humain ; l'empire des convenances et l'habitude de savoir-vivre ne commencerontque sous Louis XIV et par l'imitation de la France; en ce moment, tous disent le mot propre, et c'est le plus souvent le gros mot. Vous verrez sur la scène, dans le le Périciès de Shakespeare, toutes les puanteurs d'un bouge de prostitution. Les grands seigneurs, les daines parées ont le langage des halles. Quand Henri V fait la cour à Catherine de France, c'est avec le grossier entrain d'un matelot qui aurait pris goût pour une vivandière ; et comme les gabiers qui aujourd'hui se tatouent un cœur sur le bras pour prouver leur passion à leur payie, vous trouvez des gens qui « avalent du soufre et boivenL de l'urine » pour gagner leur maîtresse par un témoignage d'amour. L'humanité manque aussi bien nue la décence. Le sang et la souffrance ne les émeuvent pas. La cour assiste à des combats d'ours et de taureaux, où les chiens se l'ont eventrer, ou l'animal enchaîné est parfois fouetté à mort, et c'est, dit un officiel' du palais, « une charmante récréation i. Rien d'étonnant qu'ils se servent de leurs bras, comme les paysans et les commères. Elisabeth donnait des coups de poing à se> filles d'honneur, « de telle façon qu'on entendait souvent ces belles filles crier et se lamenter d'une piteuse manière ». Un jour, elle cracha sur l'habit à franges de sir Maihew ; une antre fois, comme Essex, qu'elle lançait, lui tournait le dos elle le souffleta. C'était alors l'usage des grandes clames de batire leurs enfants et eurs serviteurs. LapauvieJane Grey était parfois « si misérablement bousculée, frappée, pincée, et maltraitée encore en U'auties façons qu'elle n'ose rapporter », qu'elle se souhaitait morte. Leur ir.mnère idée est d'en venir aux injures, aux coups, de se satisfaire. Comme au temps féodal, ils en appellent d'abord aux armes, et gardent l'habitude de sè faire justice "par eux-mêmes et sur-le-champ. « Jeudi dernier, écrit Gilbert Talbot, comme milord Hytcbe allait à cheval da s la rue, un certain Vyndaans lui tira un coup de pistolet. . El le même jour, comme sir John Conway se promenait, M. Ludovyk Grevell arriva soudainement sur lui, et le frappa de son épée sur la tête. . Je suis forcé d'iinponuner Vos Seigneuries de ces bagatelles, n'ayant rien appris de plus important. » Nul, même la reine, n'est en sûreté parmi des âmes violentes. Aussi, quand un homme en frappe un autre dans l'enceinte nu palais, on lui coupe le pomg, et ou bouche les artères avec un fer rouge. Il n'y a que ces images auoees, et le douloureux fantôme de la chair saignante et souffrante qui puisse dompter la véhémence et contenir les soubresauts de leurs instincts. Jugez niaiu tenant des matériaux qu ils fournissent au ihéàué et des personnages qu'ils demandent au théâtre; pour être d'accord avec le public, la scène n'aura pas trop des plus franches concupiscences et des plus puissantes passions ; il faudra qu'elle montre l'homme lancé jusqu au bout de sou désir, effréné, presque fou, tantôt frissonant et lixe devant la blanche chair palpitante que ses yeux dévorent, tantôt hagard eL grinçant devant l'ennemi qu'il veut déchirer, tantôt, soulevé hors de lui-même et bouleversé à l'aspect des honneurs et des biens qu'il convoite, toujours en tumulte et enveloppé dans une tempête d'idées tourbillonnantes, parlois secoue de gailé, impétueuses, le plus souvent voisin de la lui eue et de la folie, plus fort, plus ardent, plus abandonne, plus audacieuseinent lâché à travers le réseau de la raison et de la loi qu'il ne l'ut jamais. Nous entendons à travers les drames comme à travers l'histoire du temps ce grondement farouche : le seizième siècle ressemble a une caverne de lions. »

Le beau manteau de pourpre que les Renaissances du Midi étalent joyeusement au soleil pour s'en parer comme d'une robe de lôte, est ici taché de sang et bordé de noir. Partout une discipline rigide, et la hache prête pour toute apparence de trahison; les plus grands, des évêques, un chancelier, des princes, des parents du roi, de» reines, un protecteur, agenouillés sur la paille, viendront éclabousser la Tour de leur sang; un à un, on les voit défiler, tendre le col : le duc de Buckingham, la reine Anne de Boleyn, la reine Catherine Howard, le comte de Surrey, 1 amiral Seymour, le duc de Somerset, lauy Jane Grey et son mari, le duc ue Northumberland, la reine Marie Stuart le comte d'Essex, tous sur le nône ou sur les marches du trône, au faîte des honneurs, de la beauté, de la jeunesse et du génie; de cette procession éclatante, on ne voit revenir que des troncs inertes, manies à plaisir par la main du bouireau. Coinpterai-je les bûchers, les pendaisons, les hommes vivants détachés de la potence, éventrés, coupés en quartiers, les membres jeiés au l'eu, les tètes exposées sur les murailles? Il y a telle page d'ïïolinshed qui semble un nécrologe : ci Le vingt-cinquième jour de mai, dans l'e- » glise de Saint-Paul de Londres, furent examines dix-neuf hommes et <: six femmes nés en Hollanue, » qui étaient hérétiques; « quatorze » d'entre eux furent condamnés, u.i homme et une femme brûles a

» Smithfield ; les douze autres furent envoyés dans d'autres villes pour » être brû'és. — Le dix-neuvième juin, trois moines de Charterhouse » furent pendus, détachés et coupés en quartiers à Tyburn, leurs têtes » et leurs morceaux exposés dans Londres, pour avoir nié que le roi fût » le chef suprême de TÉgli-e. — Et aussi le vingt-unième du même mois » et pour la même cause, le docieur John Fisber, évêque de Rochester, » fut décapité pour avoir nié la suprématie, et sa tête exposée sur le pout » de Londres. Le pape l'avait nommé cardinal et lui avait envoyé son » chapeau jusqu'à Calais, mais la tête était tombée avant que le chapeau » fût dessus, de sorte qu'ils ne se rencontrèrent pas. — Le premier de » juillet, sir Thomas More fut décapité pour le même crime, c'est-à-dire » pour avoir nié que le roi fût chef suprême de l'Eglise. » Aucun de ces meurtres ne semble extraordinaire ; les chroniqueurs en parlent sans s'indigner; les condamnés vont au billot paisiblement, comme si la chose était louie naturelle. Anne de Boleyn dit sérieusement avant de livrer sa tète : « Je prie Dieu de conserver le roi, et de lui envoyer un long règne, car jaunes il n'y eut prince meilleur et plus compatissant. » La société est comme en état de siège, si tendue que chacun enferme, dans l'idée de l'ordre, l'idée de l'échafaud. On l'aperçoit, la terrible machine, dressée sur toutes les routes de la vie humaine; les petites y conduisent comme les grandes. »

ce. .Essayons main tenant de remettre devant nos yeux le public, l'auditoire et la scène, au temps de Shakespeare; tout se tient ici comme en toute œuvre vivante et, naturelle, et s'il y eut jamais une œuvre naturelle et vivante, c'est la sienne. Il y avait déjà sept théâtres alors, tant le goût des représentations était vif et universel. Grandes et grossières machines incoinmodes dans leur structure, barbares dans leur ameublement; mais la chaleureuse imagination supplée aisément à tous les manques, et les corps endurcis supportent sans peine tous les désagréments. Sur un terrain fangeux, au bord de la Tamise, s'élève le principal, le Globe, sorte de grosse tour à six pans, entourée d'un fossé boueux, surmontée d'un drapeau rouge. Le peuple peut y entrer comme les riches ; il y a des places de six pence, de ueux pence, même d'un penny; mais on n'en a que pour son argent; s'il pleut, et il pleut souvent à Londres, les gens du parterre, boucliers, merciers, boulangers, matelots, apprentis, recevront debout la pluie ruisselante. Je suppose qu'ils ne s'en inquiètent guère ; il n'y a pas si longtemps qu'on a commencé a paver les rues de L mures, et quand ou a pratiqué comme eux les cloaques et les fanges, on n'a pas peur de s'enrhumer. En attendant la pièce, ils s'amusent à leur façon, boivent de la bière, cassent des noix, mangentdes fruits, hurlent et parfois se servent de leurs poings ; on lésa vus tomber sur les acteurs et mettre le théâtre sens dessus dessous. D'autres l'ois, mécontents, ils sont allés à la taverne bàtonner le poète, ou le berner dans une couverture; ce sont de rudes gaillards, et il n'y a point de mois où le cri de ci.ubs (en avant les gourdins !) ne les appelle hors de le r boutique pour exercer leurs bras ciiarrms. Comme la bière fait son effet, il y a une grande cuve adossée au parterre, réceptacle singulier qui sert à chacun L'odeur monte , et ou crie: «Brûlez du genièvre! » On en brûle avec un réchaud sur la scène, et la lourde fumée emplit l'air. Certainement, les gens qui sont là ne sont guère dégoûtés ou du moins n'ont pas l'odorat sensible. Au lemps de Rabelais, la propreté était médiocre < omptez qu'ils sortent à peine du moyeu âge, et que le moyen âge a vécu dans un fumier.

» Au-dessus d'eux, sur la scène, sont les spectateurs capables de payer un shilling d'entrée, les éléganls, les gentilshommes. Ceux-là sont à l'abri de la pluie, et s'ils payent un shilling de plus, ils peuvent avoir un escabeau. A cela se réduisent les prérogatives du rang et les inventions du bien-être ; même il arrive souvent que les escabeaux manquent; alors ils s'étendent par terre ; ce n'est pas en ce temps-là qu'on fait des façons. Ils jouent aux cartes, fument, injurient le parterre qui le rend bien, et par surcroît leur jette des pommes. Pour eux, ils gesticulent, ils jurent en italien, en français, en anglais; ils plaisantent tout haut avec des mots recherchés, compo3iles, colorés; bref, ils ont les manières énergiques, originales et gaies des artistes, la même verve, le même sans-gêne, et, pour achever la ressemblance, la même envie de se singulariser, les mêmes besoins d'imagination, les mômes inventions saugrenues et pittoresques, la barbe ta .liée en éventail, en pointe, en bêche, en T, les habits voyants et riches, empruntés aux cinq ou six nations voisines, brodés, dorés, bariolés, incessamment exagérés et remplacés par d'autres ; il y a un carnaval dans leur tête comme sur leur dos.

» Avec de pareils spectateurs, on peut produire l'illusion sans se donner beaucoup de peine : point d'apprêts, de perspective ; peu ou point de décors mobiles : leur imagination en fait tous les frais. Un écriteau en grosses lettres indique au publie qu'on est à Londres ou à Coustanlinople ; et cela suflil au public pour se transporter à l'endroit voulu. Nul souci de la vraisemblance : «Vous avez l'Afrique d'un côté, dit sir Philip Sidney, et l'Asie de l'autre, avec une si grande quantité d'États secondaires, que 1 acteur, quand il enlre, est toujours obligé de vous dire d'abord où il est; autrement on n'entendrait rien à son histoire. Puis, voici trois dames qui se promènent pour cueillir des fleurs, et la-dessus nous devons croire que la scène esl un jardin Un peu après, nous entendons parler au même endroit d'un naufrage, el notre devoir est d'accepter ce même endroit pour un rocher... Arrivent deux armées représentées par quatre epees et un bouclier, el quel est le cœur si dur qui refuserait de prendre cela pour une bataille rangée? Quant au lemps ils sont cncoie plus libéraux. D'ordinaire, un jeune prince e t une jeune princesse tombent amou-

reux l'un de l'autre ; après beaucoup de traverses, elle devient grosse, accouche d'un beau garçon ; le garçon est perdu, devient homme, et prêt à engendrer un autre garçon... Tout cela en deux heures. » Sans doute, ces énormités s'atténuent un peu sous Shakespeare ; avec quelques tapisseries, quelques grossières imitations d'animaux, de tours, de forêts, on aide un peu l'imagination du public. Mais en somme, chez Shakespeare comme chez les autres, c'est l'imagination du public qui est le machiniste; il faut qu'elle se prête à tout, remplace tout, accepte pour une reine un jeune garçon qui vient de se faire la barbe, supporte en un acte dix changements de lieu, saute tout d'un coup vingt ans ou cinq cents milles, prenne six figurants pour quarante mille hommes, et se laisse figurer par un roulement de tambour toutes les batailles de César, de Henri V, de Coriolan et de Richard III. Elle fait tout cela, tant elle est surabondante et jeune! Rappelez-vous voire adolescence; pour mon compte, les plus grandes émotions que j'ai eues au théâtre m'ont été données par une troupe ambulante de quatre demoiselles qui jouaient le vaudeville elle drame, sur une estrade au fond d'un café ; il est vrai que j'avais onze ans. Pareillement, dans le théâtre en ce moment, les âmes sont neuves, prêtes à tout sentir comme le poêle à tout oser. »

Et en effet, Shakespeare a tout senti et tout osé. L'horrible, et le houiïon , comme la tendresse et la volupté. Lisez dans le j)ci leur ce qui suit : Le duc de Cornouailjes commande de lier sur une chaise le vieux duc de Glocester, parce que c'est grâce à |Ui que le roi Lear s'est échappé.

CORNOUA1LLES

... Tenez la chaise. — Je vais mettre le pied sur ces yeux que voilà.

(On tient Glocester pendant que Cornouailles lui arrache un oeil et met son pied dessus.)

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