‹ La Vie parisienneChapitre 209 sur 662 · GLOCESTER · texte numérisé non relu

GLOCESTER

Tout est ténèbres et 'désolation. Où est mon fils?

RÉGANE.

Allez, jelez-le hors des portes, et qu'il flaire sa route — jusqu'à Douvres.

Comparez h cela cette fantaisie du Mercutio de Roméo, qu'on croirait prise a quelque joli conte de fée.

« Oh ! je le vois , la reine Mab vous a visité cette nuit. — Elle est l'accoucheuse des ce rveaux. Et elle vient, — grosse comme l'agate de la bague — qui est au doigt d'un alderman, — traînée par un attelage de

petits atomes, — passant sur le nez des gens quand ils sont endormis.— Les ravons de ses roues sont faits avec des pattes de faucheux, — le dessus "avec des ailes de cigales, — les traits avec la toile des plus petites araignées, — les colliers avec les rayons humides de la lune, — le fouet avec un os de grillon, la lanière avec une pellicule. — Son cocher est un petit moucheron en habit gris, — son char est une noisette vide, — fabriquée par l'écureuil, sou menuisier, et par la vieille larve, — qui de temps' immémorial sont les carrossiers des fées. — Dans cet équipage, elle galope chaque nuit — à travers les cerveaux des amants, et ils rêvent d'amour ; — sur les genoux des courtisans, et ils rêvent aussitôt de révérences ; — sur les doigts des légistes, qui rêvent aussitôt à des amendes ; sur les lèvres des dames, qui rêvent aussitôt à des baisers... — Parfois elle galope sur le nez d'un courtisan, — et il rêve qu'il flaire une grâce à obtenir. Parfois elle vient avec la queue du cochon de la dîme, — et en chatouille le nez d'un curé endormi ; — là-dessus il rêve d'un autre bénéfice. — Parfois elle passe sur le cou d'un soldat, — alors il songe qu'il coupe la gorge à des ennemis; il rêve de brèches, d'embuscades, de. lames espagnole!;, — de brocs pleins, profonds de cinq brasses. Puis, par instants — un bruit de tambour dans son oreille. Il sursaute, il s eveille, — et sur cette alerte il jure une prière ou deux, — puis se rendort... C'est cette Mab — qui tresse la nuit les crinières des chevaux, — et colle dans les vilaines chevelures entremêlées — ces boucles qui, une fois dénouées, présagent de grandes infortunes. — C'est elle qui...»

Roméo rimerrompt, sans quoi il ne finirait pas. Et maintenant, lisez celte page brûlaute :

« .... Hors du théâtre, Shakespeare vivait avec les jeunes nobles à la mode, avec Pembroke, Montgomery, Southampton, avec d'autres encore, dont la chaude et licencieuse'adolescence chatouillait son imagination et ses sens par l'exemple des voluptés et des élégances italiennes. Joignez a cela a fougue et 1 emportement du naturel poétique, et cette espèce d afflux, de bouillonnement de toutes les forces et de tous les désirs qui se fait dans ces sortes de têtes lorsque, pour la première fois, le monde s ouvre devant elles, et vous comprendrez I" Ado»»-, « le premier héritier de son invention ». En effet, c'est un pre mer cri ; dans ce cri, tout I homme se montre On n'a jamais vu de cœur si palpitant au contact de la beauté et de louie beauté, si ravi de la fraîcheur et de l'éclat des choses, si apre et si ému dans l'adoration et la jouissance, si violemment et si entièrement précipité jusqu'au fond de la volupté. Sa Vénus est unique; il n y a point de peinture du Titien dont le coloris soit plus éclatant et plus délicieux, point de déesse courtisane, chez Tinloret ou Giorgione, qui soit plus molle et plus belle», dont les lèvres plus avides lourragent ainsi parmi les baisers», qui avec un tressaillement plus fort noue ses bras autour d'un corps adolescent qui ploie, tantôt pâle et haletante, tantôt « rou<?e et chaude comme un charbon », emportée, irritée, et tout d un coup à genoux, pleurante, évanouie, puis subitement redressée, « collée à sa bouche », étouffant ses reproches, affamée et « se gorgeant comme un vautour » qui prend, et prend encore, et veut toujours, et ne saurait jamais se rassasier. Tout est envahi, les sens d'abord, les yeux éblouis de la blanche chair frémissante, mais aussi le cœur d'où la poésie déborde • le trop plein de la jeunesse regorge jusque sur les choses inanimées • la campagne rit au jour levant, l'air pénétré de clarté n est qu une fête « L'alouette, de sa chambreite humide, monte dans les hauteurs, éveillant le malin; du sein d'argent de l'aube, le soleil se levé dans sa majesté et son regard illumine si glorieusement le monde, que les cimes des cèdres et les collines semblent de l'or bruni. » Admirable débauche d'imagination et de verve, inquiétante pourtant ; un pareil tempérament peut mener loin. Point de femme galante à Londres qui n'eut 1 Adonis sur sa table Peut-être vit-il qu'il avait dépassé les bornes, car 1 intention de son second , la Lucrèce , était toute contraire ; mais quoiqu'il eût l'esprit déjà assez large pour embrasser à la lois, comme plus tard dans ses drames, les deux extrémités des choses, il n en continua nas moins à glisser sur sa pente; « le doux abandon de 1 amour » a ete le J-rand emploi de sa vie; il était tendre et il était poète ; il ne faut rien de "plus pour s'éprendre, être trompé, souffrir, et pour parcourir sans relâche le cercle d'illusions et de peines qui revient sur soi sans jamais finir. »

Pour finir, encore ces quelques lignes où l'auteur résume son jugement sur Shakespeare :

Une nature d'esprit extraordinaire, choquante pour toutes nos habitudes françaises d'analyse et de logique, toute puissante, excessive, également souveraine dans le sublime et dans l'ignoble, la plus créatrice qui fût jamais dans la copie exacte du réel minutieux, dans les caprices éblouissants du fantastique, dans les complications prolondes des passions surhumaines, poétique, immorale, inspirée, supérieure a la raison oar les révélations improvisées de sa folie clairvoyante, si extrême dans douleur et uans la joie, d'une allure si brusque, d'une verve si totirmen tée et si impétueuse que ce grand, siècle seul a pu produire un tel

enfanU Taine.

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