MA FEMME VA AU BAL
Madame. — Ah ! que c'est gentil (l'arriver rte bonne heure ! (Regardant la pendule.) Six heures moins lin quart. Mais comme tu as froid, mon pauvre ami, tes mains sont glacées! viens t'asseoir près du feu. (Elle mat une bûche dans la cheminée.) J'ai pensé à toi toute la journée. Obligé de sortir par un pareil temps, c'est cruel! — As-tu fait les affaires? estu content?
Monsieur. — Très content, chère petite, (a pan.) Je n'ai jamais vi ma femme aussi aimable. (Haut, prenant le soufflet,) Très content, très conqent.
Madame.— Tu as faim ! Tous les bonheurs à la fois. Bravo! (Appelant/
Mario, prévenez ù l'office que monsieur veut dîner rie lionne heure. Qu'on soigne ce que vous savez, et mi citron. Monsieur. — Des mystères?
Madame. — Oui, monsieur, je vous ménage, une petite surprise, et j'aime à croire que vous en serez ravi. Monsieur. — Voyons ta surprise.
Madame. — Oh! c'est une vraie surprise... Comme tu es curieux! voilà déjà tes yeux qui brillent, Si je ne te disais rien pourtant?
Monsieur. — Eh bien ! tu me briserais le cœur.
Madame. — Tiens, je ne veux pas t'impatienler. Tu auras ce soir à dîner des petites huîtres vertes et un. . perdreau. Suis-je gentille?
Monsieur. - Des huîtres et un perdreau! tu es un ange. ;„ ,w brasse ) Un ange ! (À part.) Que diable a ma femme aujourd'hui? (Haut ) Tu n'as pas eu de visite dans la journée?
Madame.- J'ai vu ce malin Krnestine qui n'a fail qu'entrer et Sortir Elle vient de mettre sa femme, de chambre à la porte. Croirais-tu qu'on a rencontré cette fille, avant-hier au soir, habillée en homme et avec les vêtements de son maître encore ! C'est trop fort. . Monsieur. - Voilà ce que c'est que d'avoir des domestiques de confiance. Et tu n'as vu qu'Ernestino?
Madame. — Mais oui. c'est bien as*cx d , r,
, toi, wui a»»./.... (x^Qç unc exclamation. I Que je
suis étourdie ! j'oubliais : j'ai eu la visite de madame de Lyr.
Monsieur. - Que le bon Dieu la bénisse! Rit-elle toujours de travers pour cacher sa dent bleue ?
Madame. - Tu es méchanl . Elle t'aime pourtant beaucoup cette
pauvre femme! j'ai été vraiment touchée de sa visite. Elle venait me
rappeler nue son... tu vas te lâcher ru ,
j ut nei . tEUs , embrasa et s'asseoit tout près de
son mari-
je ne suis pas
Monsieur. — Je vais me fâcher, je vais me fâcher un Turc. Voyons, de quoi s'agit-il?
Madame. - Tu sais que nous avons des huîtres et un perdreau Tums. allons diner. Je ne veux pas te le dire, le voilà déjà de mau' vaise humeur. D'ailleurs, je lui ai presque dit que nous n'irions pas.
Monsieur (leyant les bras au ciel.) — Palatra ! je m'en doutais Quelle aille au diable, elle et son thé. Mais, qu'est-ce que je lui ai donc fâil à cette femme-là ?
Madame— Elle croit le faire plaisir. C'esl une charmante amie Moi je 1 aime, parce qu'elle dit toujours du bien de toi. Si tu avais été caché dans ce cabinet pendant sa visite, tu n'aurais pas pu fempêcher de rougir. (Monsieur hausse les épaules.; 11 est si. aimable, votre mari me disait elle, si gai, si spirituel. Tâchez de l'amener, c'est une bonne fortune que de l'avoir. J'ai répondu : certainement ; mais en l'air, tu sais Oh baste ! je n'y tiens pas du tout. On ne s'y amuse pas tant chez Mme de Lyr. 11 y a dans les coins un tas de gens sérieux... Je sais bien que ce sont des personnages influents et qui peuvent- être utiles, mais qu'est ce que cela peut me faire à moi ? Viens diner. Tu sais qu'il restait une bouteille de ce fameux Pomar. je l'ai conservée pour arroser ton perdreau. Tu ne t'imagines pas combien j'ai de plaisir à te voir manger un
perdreau. Tu dégustes cela avec tant d'onction.,, fu es gourmand, mon petit mari. (Elle lui prend le bm$..) Viens, mou ami, j'entends ton gamin de fils qui s'impatiente dans la salle à manger.
Monsieur l'air soucieux.) — Hum !... et pour quand'
Madame. — Pour quand... quoi?
Monsieur. — Le thé, parbleu.
Madame. - Ah ! le bal, tu veux dire... je n'y pensais plus. Le bal de Mme de Lyr? Pourquoi me demandes-tu cela, puisque nous n'irons pas'.'Depèchons-nous.lo diner refroidit... pour ce soir.
Monsieur (sWtant court- : - Comment ! ce thé est un bal, et ce bal est pour ce soir. Mais, sapristi ! on ne vous lâche pas comme cela un bal à bout portant, On prévient d'avance,
" Madame. - Mais elle nous avait envoyé une invitation il y a huit jours. Je ne sats pas ce qu'elle est devenue, cette carte. J'ai oublié de te la montrer, j'ai eu tort.
Monsieur. — Tu as oublié, tu as oublié...
Madame. - En somme, tout est pour le mieux, tu aurais élé maussade toute la semaine. A table.
On se met à table. La nappe est blanche, les couteaux sont brillants - les huîtres sont fraîches, le perdreau cuit à point exhale un parfum délicieux. Madame est charmanle et rit à tout propos. Monsieur se déride sensiblement, et s'élale dans sa chaise.
Monsieur. - 11 est bon ce Pomar. - Tu n'en veux pas un peu ma petite femme?
Madame. - Mais si, mais si, la petite femme en veut, (eiio pousse s0„
verre d'un petit mouvement coquet.)
Monsieur. - Tiens, tu as mis la bague Louis XVI,.. Elle est charmante, cette bague.
Madame .mettant sa main sous le nez de son mari.' — Oui, mais regarde donc, il y a un petit bout qui se détache.
Monsieur {embrassant la main de sa femme.) — Où cela ce petit bout ? Madame (souriant.; —Tu plaisantes toujours; je te parle sérieusement; liens, là, parbleu ça se voit bien ! (l,s s'approchent et penchent tons les deux la lète pour voir de plus près.) Tu ne vois pas ? (eUo indique un endroit de Iabaguc de son doigt rose et effilé.) Là... viens... là.
Monsieur. - Celle petite perle, qui... que diable as-tu dans les cheveux, ma chère? Tu sens horriblement bon. U faudra la donner au bijoutier. — Cette odeur est d'une finesse délicieuse... Ça le va pas mal les boucles.
Madame. — Tu trouves? fuie façonne sa coiffurede sa blanche main),;. Je me doutais que tu aimerais ce parfum-là, moi à ta place je... Monsieur. — Ou'est-ce que tu ferais à maplace, ma chérie'' Madame. — J'embrasserais ma femme tout bêtement, Monsieur (embrassant sa femme). — Tu as des idées, sais-tu? donne moi encore un petit peu de perdreau, je le prie, (u bouche pleine.) Comme c'est gentil, ces pauvres petites bêles quand ça court dans les blés. Tu sais leur petit cri de rappel qua ml le soleil se couche ?... avec, un peu île sauce... Il y a dos moments où il vous monte au cerveau des bouffées de poésie campagnarde. — Quand je pense qu'il y a dés sauvages qui les mangent aux choux ! Ah ça mais, dis-moi donc (y se ver50 à boire), tun'as pas de toilette préparée.
Madame (ayeeun étonnoment candide.) — Quelle toilette, mon ami? Monsieur. — Eh bien, pour Mme de Lyr.
Madame. — Pour le bal ! — Quelle mémoire, lu as ! - Tu y penses donc toujours? - Mon Dieu non, je n'en ai pas... ah, si ! j'ai ma robe de tarlatane, tu sais ? et puis il faut si peu de chose à une femme pour fabriquer une toilette de bal !
Monsieur. — Et le coiffeur n'est pas prévenu.
Madame. — C'est vrai, il n'est pas prévenu ; d'ailleurs je ne liens pas à y aller àce bal; nous allons nous installer au coin du fou. lire un peu et nous coucher de bonne, heure... Tu m'y fais penser, jo me souviens qu'en partant, madame de Lyr m'a dit : votre coiffeur est le mien, je le ferai prévenir ; - suis-je étourdie! je me souviens que je n'ai rien répondu. Mais ea n'est pas loin, je puis envoyer Marie lui dire de ne pas se déranger.
Monsieur.- Puisqu'il est prévenu, ce perruquier de malheur, laissele veniret et allons nous... distraire un peu chez cette bonne madame deLyr, mais à une condition, c'est que je trouverai mes affaires préparées sur mon lit, avec mes gants, tu sais, mon mouchoir, mon habit... et tu me mettras ma cravate blanche?
Madame. - Marché conclu 'elle l'embrasse.) Tu es le meilleur des maris. - Je suis enchantée, mon bon chéri, parce que je vois que lu L'imposes un sacrifice pour me faire plaisir, car le bal ,,„ lui-même m'est aussi mdifférem !... je n'y tenais pas, là sincèrement je n'y tenais pas.
monsieur. — Hum... Eh bien je vais fumer un cigare pour ne pas vous gêner, et à 10 heures je'suis ici. Tes préparatifs seront terminés — en cinq minutes je serai déguisé en noir des pieds à la tête. Adieu.
madame. — Au revoir !
Une fais dans la rue, monsieur allume son cigare et boutonne son paletot. Deux heures à perdre ! Ça n'a l'air de rien quand on est occupé, mais quand on n'a rien à faire c'est autre chose. — Le pavé est gras, la pluie commence à tomber, — heureusement le Palais-Royal n'est pas loin. Au bout du quatorzième tour de galerie, monsieur regarde à sa montre. — 10 heures moins 5 minutes, l'époux va être en relard, il se précipite et rentre au logis.
Dans la cour, la voiture est déjà attelée.
Dans la chambre à coucher, deux lampes sans abat-jour répandent à torrent la lumière. Sur les meubles et le lit des montagnes de mousseline et de rubans. — Les robes, les jupons, les jupes et les sousjupes, les dentelles, les écharpes, les fleurs, les bijoux s'entremêlen dans un cahos charmant. — Sur une table qui semble attendre les pots de pommades, les bâtons de cosmélique, les épingles à cheveux, les peignes et les brosses sont rangés avec soin. Deux nattes artificielles s'étalent languissantes sur un amas noirâtre qui ne ressemble pas mal à une forte poignée de crins. Résille et réseau d'or. — Peignes de blonde écaille ou d'éclatant corail, pouffs en boutons de roses, bran ches de lilas blanc, bouquet de pâles violettes attendent le choix de l'artiste ou la fantaisie de la beauté. Et cependant le dirai-je? — Au milieu de ces luxueuses richesses, madame est échevelée, madame est inquiète, madame est furieuse.
monsieur, regardant sa montre. Eh bien, ma chère, es-tu coiffée?
madame avec impatience. Il me demande si je suis coiffée! Ne vois-t3 pas que j'attends le coiffeur depuis une heure et demie, un siècle? Ne vois-tu pas que je suis furieuse, car il ne viendra pas, le misérable !
monsieur. — Le monstre 1
madame. — Oui, le monstre. Je le conseille de plaisanter. On sonne. La porte s'ouvre, et la femme de chambre s'écrie : « Madame , c'est lui ! »
madame. — C'est lui?
monsieur. — C'est lui.
L'artiste entre à pas précipités et salue en retroussant ses manches.
madame. — Mon cher Sylvani, vous êtes insupportable.
sylvani. — Désolé, désolé, mais impossible d'arriver plutôt. Je coiffe depuis trois heures de l'après-midi. Je quitte la duchesse de W., qui va ce soir au ministère. Elle m'a fait reconduire dans son coupé. Liselte, donnez-moi les peignes de madame, et mettez les fers au feu.
madame. — Mais, mon cher Sylvani, ma femme de chambre ne s'appelle pas Lisette.
sylvani. — Madame comprendra que s'il me fallait retenir le nom de toutes les femmes de chambre qui m'assislent, il me faudrait six clercs au lieu de quatre. Lisette est un joli nom, qui s'applique à toutes ces demoiselles. Lisette, montrez-moi la toilette de madame.— Bon. — Est-ce officiel, ce bal?
madame — Coiffez-moi toujours, Sylvani.
sylvani. — Il m'est impossible de coiffer madame sans savoir dans quel milieu ira sa coiffure, (au mari, assis dans un coin.) Je prierai monsieur de vouloir bien se mettre ailleurs, je tiens à pouvoir me reculer pour mieux juger de l'effet.
monsieur. — Comment donc, monsieur Sylvani, trop heureux de
VOUS être agréable (H va s'asseoir sur uee etiaise.)
madame avec précipitation. Pas là, mon ami, tu vas froisser ma jupe. (Le mari se lève et cherche un autre siège.) Prends-garde derrière toi, tu marches sur mon pouff !
MONSIEUR se retournant avec humeur. — Son pouff! son pouff ! madame. — Bon, voilà que tu renverses mes épingles! sylvani. — — Je demanderai à madame un instant d'immobilité monsieur. — Allons, calme- toi, je vais aller dans le salon ; y a-t-il du feu ?
madame, distraite. — Mais, mon ami, comment veux-tu qu'on ait fait du feu dans le salon ?
monsieur. — Je vais dans mon cabinet, alors.
madame. — Il n'y en a pas davantage... Pourquoi veux-tu qu'il y ait du feu dans ton cabinet? Singulière idée... Pas mal en l'air, vous savez, Sylvani, et du désordre, c'est la fureur.
sylvani. — Madame mettra-t-elle une pointe de brun polonais sous l'œil? Cela me permettrait d'idéaliser la coiffure.
monsieur, impatienté. — Marie, donnez-moi mon paletot et ma toque. Je vais me promenerde long en large dans l'antichambre (a part.) Elle me le payera, madame de Lyr.
sylvani, crêpant. — Je dégage l'oreille de madame, ce serait un meurtre que de la voiler. Madame al'oreille de la princesse de lv., que je coiffais hier. Lisette, préparez la pondre... Les oreilles comme celles de madame ne sont pas nombreuses.
madame. — Vous dites?
sylvani. — L'oreille de madame pousserait la modestie jusqu'à ne point entendre ?
Madame est enfin coiffée. Sylvani pousse un nuage léger de poudre odorante sur son ouvrage, qu'il enveloppe d'un dernier regard de satisfaction, puis il salue et se retire.
En passant dans l'antichambre, il heurte monsieur qni se promène.
sylvani. — Oh! mille pardons ! agréez mes respects très-humbles.
MONSIEUR (du fond de son collet relevé). — Bonsoir !
LTn quart d'heure après, le roulement d'une voiture se fait entendre. Madame est prête, sa coiffure lui va bien, elle sourit à la glace en enfonçant les baguettes dans ses gants longs et étroits.
Monsieur a manqué son nœud de cravate et arraché trois boulons. Les marques de la plus vive mauvaise humeur sont peintes sur ses traits.
monsieur. — Allons, voyons, descendons, la voiture attend ; il est onze heures et un quart, (a part.) Encore une nuit blanche. — Fouette cocher, rue de la Pépinière 221 !...
On arrive. La rue de la Pépinière paraît en émoi. Des sergents de ville passent rapides au milieu de la foule. Dans le lointain, des cris confus et des roulements qui s'approchent se font entendre. Monsieur se précipite à la portière.
monsieur. — Qu'est-ce qu'il y a, Jean ?
le cocher. — Monsieur, c'est le feu ! voilà les pompiers qui arrivent.
monsieur. — Conduisez-nous toujours au numéro 22i?
le cocher. — Nous y sommes, monsieur, au 224, c'est là qu'est le feu.
LE CONCIERGE DE LA MAISON (se détache d'un groupe et s'approche de la voiture). — Monsieur se rend sans doute, comme tout le monde, chez madame de Lyr? — Madame est au désespoir; mais le feu est chez elle... Impossible de recevoir.
MADAME (Avec exaltation.) — C'est une indignité 1
monsieur (chantonnant.) — Désolant, désolant... (au cocher.) Retournez d'où vous venez, et bon train, je tombe de sommeil, (il s'étend dans le fond de la voilure et redresse son collet. — A part.) Après tout j'y ai gagné un perdreau bien cuit.
J=sjCe^5^=i ^-