RECETTE POUR FAIRE UNE COMEDIE POUR LE THEATRE-FRANÇAIS
Il est superflu de dire qu'à moins qu'il n'ait du génie, un auteur qui se respecte ne connaît pas de pièces en vers, non plus que de la prose sublime.
Les princes de lettres de la précédente génération faisaient divaguer plus ou moins galamment dans leurs comédies, des monarques, des reines, des tzarines, voire môme des diplomates des deux sexes. Vous, plus habile, exploitez les mœurs du jour, allez chercher vos héros dans la finance et vous ferez de l'argent. Votre Tancrède reviendra de la bourse au lieu de revenir des croisades, et préférera les actions de chemin de fer aux actions d'éclat.
Levez majestueusement la toile sur un tableau de famille. — Mise en scène réglée d'avance, la même pour toutes les comédies : Madame coud, Mademoiselle brode, le petit cousin soupire, un ami de la maison fait.... une pose plastique. Quant à M. Dumont, hier Germonl, jadis Orgon, il est majestueusement englouti dans son journal. Mmc Dumont. — Mon ami, que lis-tu donc de si intéressant? DcMON'T (avec accentuation préméditée due à l'intelligence de l'acteur). — Le cours de la bourse !....
Mouvement sur la scène et surtout dans la salle. Les ouvreuses, n'osent plus offrir leurs petits bancs. Que va-t-il se passer?
Vous n'en savez encore rien vous mÊme. Il faut donc vous venir en aide. Pas plus que pour un poème lyrique ne cherchez du nouveau, armé du prétexte que tout a été inventé en fait de théâtre, brodez sur une vieille intrigue qui aura été exploitée vingt fois avec succès, et intitulez-vous bravement le père de la vingl-et-unième. Aucun
mal à ce que le lièvre du civet littéraire soit un peu faisandé.
Voici le monstre. A vous la responsabilité des détails.
Comme héros de nos jours, le notaire est très-bien porté, cependant, si vous préférez un maîlre I d'usine, ne vous gênez pas ; dans ce cas, votre notaire devient un coquin fieffé.
Votre héros doit être marié, c'est plus décent. — 11 sera prudent de
Comme hères de nos jours, le notaire gardel' le silenCe £Ur SeS chai'mes est très-bien poné. plastiques. A la Comédie-Française
les premiers rôles étaient joués par les comiques. Surtout qu'il n'ait pas moins de 40 ans.
Sa femme peut en aimer un autre, arrachée au calme de sa vie de pensionnaire , unie par la volonté d'un père à un homme qu'elle ne connaissait pas. — Cette tirade prête comme un caoutchouc. — Elle a enfin rencontre un cœur qui comprenait le sien. Le cœur de M. Dressant
Le cœur de M. Bressant ou bien celui de M. Leroux si le premier est en congé.
ou bien celui de M. Leroux, si le premier est en congé. La dame pleurera sur sa faute, et afin de ménager la pudeur du public, elle aura le soin d'annoncer que cette faute, elle ne l'a pas encore commise : l'intention suffit.
Évitez de placer dans la bouche de votre séducteur des allusions trop vaporeuses, relatives à la beauté de la dame, car l'actrice qui gémira sous le poids de ce rôle jouira inévitablement d'un aimable embonpoint.
Vous aurez le soin de lui faire oublier ses devoirs de mère et d'épouse pendant quatre actes, pourvu qu'ils lui reviennent en mémoire au cinquième.
Dans le dernier entr'acte elle aura enfin compris sa faute, son crimr. Tout à coup elle découvrira les brillantes qualités de son mari. 11 ne pourra être moins qu'un ange. Mon Tancrède ! mon Tlieobald! mou noble époux! — fila Clarisse! mon Eloa! ma vertueuse compagne! Tu ne
pensais donc plus à S~ "^&ÏS> notre enfant '.' mo,i
enfant! notre enfant.
A son retour d u boulevard où elle donne souvent des représentations , la petite paraît ; c'est l'innocence qui fait le dénoûment. Enfin des invilés comme à l'Opéra-Comique,
Tout-à-coup, elle découvrira les brillantes qualités de son mari.
seulement ils ne chantent pas.
Quant au séducteur, il y a trente ans je vous aurais conseillé de le prier de se faire sauter la cervelle. Il se contentera d'acheter une maison de commerce à Mexico.
MM
A son retour du boulevard où elle donne souvent des représentations....
Vous trouverez ce sujet bien vieillot. Tant mieux. C'est un enfant chéri du public qui n'en verra jamais les rides.
Cependant si vous préférez mettre en scène un gentilhomme pauvre qui finit millionnaire après avoir beaucoup médit de l'argent, je ne vous cacherai pas que ce dénoùment a fait la fortune de plusieurs de vos confrères. Prenez-le en note pour plus tard; mais quelque sujet que vous adoptiez, vous ne pouvez vous affranchir de jeter dans l'action les personnages épisodiques qui suivent. Ils sont devenus classiques.
Le cher oncle qui vient passer la saison d'hiver chez ses chers neveux et nièces, afin d'admirer les beautés nouvelles de la capitale.
Un polit cousin bien naïf, bien godiche, façon adroite de démontrer le ridicule de la jeunesse; flatterie ingénieuse à l'adresse des grands parenls.
Une jeune femme de dix-huit dans dont le mari est sexagénaire : elle en raffolera. Trèsmoral et peu dangereux à la censure. Ce cher oncle.
Une voisine de campagne. Grande coquette comme dans les comédies de l'empire. Mais ne l'appelez plus Mme Saint-Ange. Ces types „ • sont d'un placement facile et tou-
jours de mise. Pour la manière de s'en servir, consulter les œuvres de Scribe (répertoire du théâtre de Madame.)
Quant auxpersonnages officiels, les éviter, cela jette du froid. On pourra parler du ministre, mais qu'il reste à la cantonnade.
A l'exemple du tailleur qui met un collet neuf à un vieux vêtement afin d'en déguiser la caducité, vous pouvez annexer à ce senario la situation audacieuse et touchante d'un faux artiste ou d'un écrivassier quelconque : infecte canaille qui n'aura fait des accrocs à sa réputation qu'afin de laisser un nom connu à son fils.
Une jeune femme de dis-huit ans dont le mari sera sexagénaire.
Une voisine de campagne grande coquette. L'introduction de ce personnage dans votre œuvre, vous permettra de populariser l'argot sur la première scène du monde. Ne pas
Ne pas oublier de faire voir le bout de sa pipe.
oublier de faire voir le bout de sa pipe. Effet bien suranné dans les théâtres de genre, mais qui passera comme un éclair de génie à la Comédie- Française.
Pour corser l'action, placez la lutte du père et du fils. Autrefois, les pères avaient la spécialité des malédictions.
De nos jours ce sont les enfants qui en ont l'entreprise — au théâtre du moins.
Donc votre jeune homme maudira papa, mais du geste ; l'auteur de ses jours se couvrira discrètement la figure et sortira sans mot dire. Le fils terrible tombera alors dessus ou dedans un fauteuil, à son choix, et la farce est jouée.
Ce qui fera la force de cette scène, c'est que vous ne l'aurez pas faite du tout. Au reste, la pantomime des acteurs l'enlèvera.
Comme incident à effet , vous ne pouvez vous priver d'un repas, on mangera pour de vrai. Parler en mangeant -.-p s'exécute tons les jours dans il JJ le monde, sans que personne songe à prendre un brevet Donc votre jcunc homme maudira papa, pour ce talent de société, mais au théâtre cela semble miracle. Résultat un effet de mâchoire pour l'acleur, mais dont vous bénéficierez. Aucun inconvénient à ce qu'un des convives se grise ; —
toutefois, si ce n'est pas un homme du populaire , maiss c'est un gentilhomme ! Il roulerait sous la table, quece serait encore charmant.
Pour le style de votre œuvre, sous le prétexte d'être nature, vous aurez le droit d'être vulgaire :
Le donné de tout proverbe reposant sur le caprice. undialogue de phrases hachées menues; quelques tartines bien prétentieuses interrompues à temps, une ou deux allusions politiques sur l'Irlande ou le Japon, voilà où doit s'arrêter votre muse. Embrochant sur le tout quelques locutions familières qui sont aujourd'hui le fond de notre langue.
Elle est bonne, elle est forte, ne sont pas de trop. Ce langage aussi simple qu'imagé fait aujourd'hui la gloire et la fortune de la maison de Molière.
Un effetcerlain que je soumets à vos méditations. Afin de perpétuer l'émotion du spectateur, glissez la nouvelle d'un malheur inattendu dans votre dernieracte.
La perte d'un frère? — Non.
— La perte d'un fils? — mieux que cela. Une grosse perte d'argent; la salle entière s'attendrira.
Comme un véritable auteur dramatique doit savoir mettre ses idées à toutes sauces, vous n'avez pas manqué de rêver de signer une
Enfant n'y touchez pas
comédie-proverbe. Rien déplus simple. La donnée de tout proverbe reposant sur le caprice, refaites-le.
Quant à la tragédie, sur laquelle nous gardons notre recette, à moins d'avoir des rentes, Enfant n'y toucha pas.