MENUS CONSEILS AUX CRITIQUES D'ART
L'exposition de peinture ouvre décidément le 1er mai.
C'est le moment où les critiques d'art préparent leurs plumes, font repasser leurs rasoirs et inspectent, dans leur mémoire l'escadron de leurs jolies phrases. C'est le moment où ils font causer les amis et les ennemis, fouillent adroitement dans l'opinion de chacun ainsi qu une abeille laborieuse cherche de fleur en fleur le sucre dont elle fera son miel.
Celle comparaison plus gracieuse qu'exacte me fait songer qu'il ne serait pas sans utilité de faciliter la besogne des critiques inexpérimentes en leur adressant quelques conseils à la fois simples sensés et précis. '
Adressons.
La critique est un sacerdoce, et, comme tout sacerdoce, elle demande a ê re entourée de quelques nuages. Donc si vous avez des prétentions au litre de critique sérieux, soyez obscur. Le public qui s abonne n'aime pas à comprendre ce qu'il 'lit.— Quand il comprend il trouve que c'est gentil. Quand il ne comprend pas, il trouve què cest fort. — Il soutiendra que c'est merveilleux, divin, inouï plutôt que de dire honnêtement : Le sens m'échappe.
En conséquence, à propos de n'importe quelle toile trouvez moyen de vous élancer dans les régions les plus éthérées de l'esthétique.
Parlez en philosophe et en moraliste des empalements, des glacis des pâtes et des demi-pâtes, des frottis et des touches; après vousêlré enrichi toutefois de quelques renseignements sur le sens approximatif de chacun de ces mots.
Voyez lout un poëme dans un trait de plume de Delacroix toute une symphonie dans un frottis de Corot. Plus ce léger frottis ressemblera à la pâle fumée d'une cigarette et plus il vous sera facile de divaguer à votre aise sans Crainte de contradiction.
S'il s'agit des coloristes, — parlez des fougueux enfantements d'une imagination fiévreusement créatrice; — des tortures et des tempêtes de cette âme puissante qui s'abîme en elle-même et, comme le lion du désert voudrait îonger la chaîne qui la retient à la réalité.
Vous comprenez que lorsque le public, qui a payé pour s'éclairer et former son goût artistique, lit de semblables choses à propos d'un tableau où il n'a vu que gribouillages inexplicables, il ne peut se détendre d'un vif étonnement, et l'étcnnement n'est pas loin du respect.
Comment ce monsieur a-t-il pu voir tant de choses dans ce tableau qui me paraît informe? Ce monsieur n'est point certes un homme ordinaire.
S il s'agit, au contraire, de dessinateurs, parlez de la tradition, de lal/inn-itioa des pures doctrine! du grand, d-.s beautés précises de la grande école. — Laquelle grande école? — Peu importe. — J'ai eu l'honneur de vous dire que le public qui paye n'aime pas à comprendre. — Parlez de Venseignemmt austère de ce maître, plus amoureux du sens qui de la lettre, plus saisi par le sentiment psychologique que p\r le sens miténel. Exaltez sans crainte les vagues aspirations mystiques des âmes qui trouvent les lois de leur esthétique dans les plus profonis et les plus secrets abîmes de leurs croyances. — Paff ! voyez les chose3 de haut. Si vous ne parlez pas grec, c'est par pure condescendance.
Et maintenant ne riez pas des matériaux que je vous livre, il sont pris aux bonnes sources.
Ne m'obligez pas à citer mes auteurs.
Si vous dites un mot de M. Ingres, et vous y serez fatalement amené, — dites gracieusement que les splendeurs discrètes de la chair sont les divinités de ses autels. Dix lignes sur le culte de la forme et l élégante pureté de la ligne. C'est une question qui intéresse tout le monde. Touchez en passant aux écoles philosophiques de la Grèce; effleurez les tendances religieuses de notre époque,— le droit divin, l'absolu dans le beau, le beau dans l'absolu. Parlez de la rr.orahsalwn des masses à propos du croquis du maîlre. Dissertez longuement sur la grandeur et la profondeur de ses formules.
Soyez plus peintre que les peintres, plus sculpteur que les sculpteurs, plus architecte que les architectes. — Ouvrez à tous ces spécialistes, au-dessus desquels vous planez comme un symbole, des aperçus nouveaux; indiquez-leur des intentions, des tenrlanees; poursuivez-les de vos conseils d'une voix si sûre et si docte, que tout le monde se dise : Mon Dieu, si ce critique au lieu d'une plume avait un pinceau ou un ébauchoir que de merveilles n'enfanlerait-il pas !
Quand vous n'avez rien à dire sur un tableau ou une statue, dites: C'est une œuvie militante.
Si vous descendez à l'appréciation d'une toile en particulier, discutez avant tout le sujet; vous aurez là vos coudées franches. — Avec ces simples mots : l'artiste aurait pu ou aumit du, vous pouvez remonter facilement jusqu'à la création du monde, remplir avec aisance de précieuses colonnes, faire sortir de leur tombeau Raphaël ou Michel-Ange pour vous donner raison, et en appeler à Claude Lorain, pour prouver qu'il eût été infiniment plus délicat de peindre un lever du soleil là où il y a un clair de lune, et réciproquement.
Ne reculez pas devant les partis pris; ils affirmeront votre individualité. — Une pincée d'intolérance jetée dans voire encrier vous donnera un air de conviction profonde qui ne saurait vous nuire.
Ce n'est qu'après une vie tout entière de labeur, qu'après avoir formé le goût des populations pendant quarante ans, apiès avoir cause familièrement avec elles sur les plus délicates questions de la morale considérée au point de vue de la sculpture, qu'il vous sera permis de pendre au clou vos armes offensives et d'étaler en longues tartines le miel de votre paternelle et inaltérable bienveillance.
En somme, !a carrière du critique d'art est enviable. C'est une de celles où on a le plus d'ennemis qui vous appellent mon cher.