LA BALLADE DES TRENTE CINQ
(Avril 1864)
Hurrah pour les braves qui savent eombatirc un contre dix, un contre cent, un contre millel Hurrah pour les Danois! Hurrah pour la Pologne ! Hurrah pour nos trente cinq !
Il y avait trente cinq hommes occupés à forer le puits d'Aïn- Guettoula, trente-cinq hommes du bataillon d'Afrique, les parias de •la'rmée, ils étaient-là à donner de l'eau au désert.
Les Roumis sans défiance travaillaient sous la soleil pour que les fils d'Ismaël, pasteurs, chameliers, conducteurs de caravanes, trouvassent-là de quoi se rafraîchir à l'heure du midi.
Depuis plusieurs jours quelques-uns disaient que là-bas, au loin, dans la plaine infinie, on voyait parfois passer des cavaliers dont les armes brillaient sous les bournous flottants. ( El les vieux se moquaient d'eux en disant : Allons donc ! trembleurs, c est le mirage ! Mais les jeunes, tant en se remettant au travail répliquaient : Ce sont des bournous!
Parfois, la nuit, la sentinelle voyait, rapides comme l'éclair, passer des fantômes blancs et de sinistres éclats de rire déchiraient le silence du désert endormi.
Quand on venait la relever, elle disait ce qu'elle avait vu et entendu et le caporal haussait les épaules, et s'en allait en disant : Les fantômes sont des autruches, et les éclats de rire, les cris des chacals !
Cependant des arabes, à la mine étrange, éiaient venus plusieurs fois causer mystérieusement avec le sous-lieutenant Marsault, qui commandait la colonne, et chaque fois il était rentré soucieux sous sa tente.
Puis les vivres qui venaient régulièrement tous les dix jours manquèrent tout à coup. Un jour se passa, puis deux, puis trois. La nuit du troisième jour, après avoir fait distribuer la dernière ration de cales et le dernier biscuit, le sous-lieutenant, sans rien dire, fit plier les tentes.
Puis après l'appel qui eut lieu à voix basse, l'officier passa l'inspection des armes, visita les cartouchières, fit charger les fusils, et contrairement à la coutume fit mettre la bayonnetle au canon et commanda : Colonne, en avant ! Fas accéléré, marche!
On marcha silencieusement toute la nuit ; mais vers le petit jour on aperçut à l'horizon un point blanc qui semblait grandir, grandir, et devint une ligne; et la ligne s'approchait de plus en plus en s'élargissant.
Celte fois, les vieux mômes froncèrent le sourcil et le commandant du détachement regarda longtemps pensif, en jetant de côté un coup d œil sur le visage de ses hommes.
La ligne s'élargissait et s'approchait toujours , et il observa longtemps encore; il pensait : La patrie m'a donné trente-cinq hommes dont je lui dois compte. Qu'est-ce qui vient la-bas?...
Puis il se retourna d'un autre côté, etil vit une autre ligne blanche qui se rapprochait aussi et qui finit par rejoindre la première. 11 tira son sabre et fit signe au clairon qui sonna : halte!
Non-seulement on voyait distinctement les bournous, mais les rayons du soleil venaient dianianter les armes qu'on brandissait, et l'on entendait les cris rauques et gutturaux que l'Arabe puusse dans la bataille.
Alors l'officier fit former le carré et s'écria : « Camarades , il va » faire chaud ! Nous n'avons plus de vivres, mais nous avons des ear- » touches ; Tiaret est à 30 lieues encore. Je ne vous 1 irai pas comme » Lelièvre aux 123 zéphyrs de Mazagran : 11 faut vaincre ou mourir I » Non; la mort même nous est défendue. Il faut vaincre et arriver » a Tiaret afin de prévenir les nôtres ! » Et on continua à marcher en carré.
Alors ces hommes, ces entachés, ces révoltés incoi rigibles , écrivirent a coups de fusil une des plus belles pages de l'Histoire d'Algérie. r
Ils ignoraient que l'aga Si-Seliman-ben-Hamza, de la famille Boti- Beker, descendant du Prophète, avait levé l'étendard de la révolte et entraîné les Ouled-Sidi-Chich dans le désert.
Ils ignoraient qu'après onze heures d'un combat acharne, à la tète des plus puissantes tribus du Telia, Ils avaient égorge Beaûprâtre et sa colonne. p 1
Ils ignoraient, qu'enfermés dans la Kouba de Sidi-Saad-Naar, les cavaliers qui gardaient les étalons d'Aïn-Ousseugh étaient en ce moment attaqués par les Harrars et attendaient le secours de Beni- Median.
Ils ne savaient rien; et, comme une avant-garde fidèle, ils se repliaient sur le corps d'armée pour le prévenir de l'attaque d'un ennemi inattendu, — seulement le corps d'armée était à quarante lieues de 1 avant-garde.
Pendant trente-six heures, les Bédouins arrivant comme un ouragan sur cette forteresse vivante, essayèrent vainement ae l'entamer ou rrrêter sa marche; repouasôs chaque fois, ils disparaissaient et revenaient une heure ou deux après.
Un feu nourri les recevaient ; ils déchargeaient leurs armes et un génie bienfaisant détournait les balles; ils agitaient les yatagans, ils taisaient reluire les lames aiguës et brillantes des llissahs en poussant des cris de panthère.
Une fois, on lâcha le mulel qui portait les bagages du détachement — pendant que les pillards se ruaient sur les deux cantines, on s'exerçait sur eux à. la cible, — chaque coup de feu, chaque maraudeur à bas.
Le lendemain matin, à une nouvelle, attaque, on leur abandonna les sacs, et, pendant qu'ils les fouillaient, on continua à les tirer. Mais la ration de café et le biscuit de la veille étaient loin, et, pendant toute ce'te marche terrible, on ne mangeait plus que la poudre de la cartouche.
Pourtant pas un ne faiblit. — Dans les moments de rérit on pressait la marche, il s'en trouvait qui malgré eux dormaient mais allaient toujours. — D'autres, les yeux grands ouverts, épuisés par la marche et le jeûne, signalaient un point imaginaire en disant : voilà Tiaret !
Ils montraient dans l'espace des murailles, des jardins, des maisons absentes.
Les camarades souriaient tristement et quelques-uns pensaient. — Tiaret est loin et nous ne le reverrons pas.
Enfin, au bout d'un jour et demi, Tiaret apparut. Ils y entrèrent, plies, décharnés, en lambeaux, mais les rangs serrés.... Il en manquait trois.
Le soir, un des trois reparut. Il se croyaitbien le dernier des siens; il était nu, avait un coup de feu dans l'épaule et un coup de couteau dans le ventre, mais comme le soldat de Marathon, il éta.t arrivé !
Edouard Siebecker.