SUR LE SHAKESPEARE DE VIGTUR HUGO
Mon cher Marcelin, J'ai vu la charge que vous avez faite sur le nouveau livre de Victor Hug ; elle est fort jolie, mais permettez-moi de vous dire que jo ne la trouve pas lotit à t'ait jus'e. Si la critique doit s'exercer, tout éloge ne doit pas se taire. Voici uu article que je vous destinais, et qui, à défaut d'autre mérite, a du moins celui île se tenir aussi loin des admirateurs, que des détracteurs quand même ; je vohs l'envoie., vous en ferez ce que vous voudrez.
A vous, HENttï MARET.
Lorsqu'on pose un livre de Viclor Hugo, après l'avoir dévoré jusqu'à la dernière ligne (et ce sont de ce* livres qu'on dévore toujours), l'esprit est brisé, torturé, anéanti. Tant de mots étranges, les uns scintillants, les autres sonores, d'autres simplement incompréhensibles, tant de phrases ardentes, scindées, monotones, antithétiques, tant d'énumérations effrayantes, se heurtent et s'enchevèlrent dans le cerveau du lecteur, qu'il lui devient vraiment ttès-difficile de faire le jour dans cet abîme. Cela apparaît d'abord comme l'Océan, que le poète décrit lui-même, et qu'il compare à Shakespeare... « Ce-- tnfers et ces paradis de l'immensité éternellement émue. » Peu à peu, la réflexion venant au secours du saisissement, on s'aperçoit que ces mille feux ne sont que des étincelles de la même flamme, et que ces enlassements de syllabes sont des masques, derrière lesquels se cachent un très-petit nombre d'idées.
Qu'on ne prenne pas ce que je dis pour une critique, au moins dans le premier sens qui se présente. Tous les poètes sont ainsi. Changer les traits d'une idée n'est pas chose facile à lotit le monde. 11 serait plus juste de reprocher à M. Victor Hugo do répéter la forme aussi souvent que le fond.
Quelles sont les idées contenues dans ce nouveau volume intitulé : William Shakespeare?
D'abord, la glorification du grand écrivain anglais. Vous ne serez pas étonné, si je vous dis, et ce ne serait pas connaître Hugo, de ne pas croire cette partie de l'œuvre très-sacrifiée. En effet, malgré tout son enthousiasme, la grande préoccupation de l'auteur n'est pas là. Il nous conte donc en quelques mots la vie de l'homme, et court a la philosophie.
Viclor Hugo n'est ni critique, ni philosophe. Ses appréciations sur Shakespeare ne s'appuient sur aucune base, sur aucun principe; ce sont des images qui s'envolent à tous les vents. Quant à la philosophie, ses chapitres sur l'art et sur les âmes rappellent les vers panthéistes des Contemplations. Bulles gonflées, qui vous cachent le soleil, j'entends la vérité.
Notons, en passant, qu'ici le poète fait sa profession de foi religieuse. « Je ne crois à rien en dehors de Dieu. » Le panthéisme est déclaré. Et c'est la chose la plus singulière du monde, que de le constater dans cette fime fougueuse qui n'a rien de l'indifférence de Goethe, ni de la froideur de Lucrèce.
Les lecteurs de la Vie parisitnne ne peuvent s'altendre à me voir discuter les opinions de ce livre. Un volume n'y suffirait pas. U m'en faudrait, je l'avoue, un tout aussi gros que le Shakespeare, pour démêler d'une façon sensée les erreurs des vérités.
Laissons l'erreur, et passons à la vérité, c'est-à-dire à l'éloge. La
dernière moitié du livre esl sublime. La défense de l'ulile contre la maxime : l'art pour l'art, ne peut trouver que des approbateurs. Car, le grand homme me permettra de le lui dire ceux-rnêroes qui émettent des principes fantaisistes ne sont pas aussi coupable* qu'il le pense; les amants du beau pour le beau ne réfléchissent pas qu'il n'y a pas de beau sans utile, et que le beat; esl toujours u'il». Le vir bonus n'a pas cessé d'être vrai. Une statue de Phidias, un vers de Musset, n'ont pas d'ulilité pratique: leur charme est une élévation de l'âme, c'est assez.
Quant à la double utilité que recommande aujourd'hui le poëte, pour le moment il a raison. « On pourra, dit-il, s'étendre tout de son long et rire au Décaméron de Boccace avec le doux ciel bleu sur sa tête, le jour où la souveraineté d'un roi sera exactement de même dimension que la liberté d'un homme. »
Celte phrase vous montre quedans celle œuvre Victor Hugo touche à tout. La politique y coudoie la littérature; el les font plus que. se coudoyer, elles s embrassent, et je l'approuve C'esl tout un.
Là, il faut s'arrêter pour admirer. Non Hugo n'est ni critique ni philosophe ; poëte dramatique, il a des supérieurs: Shakespeare, et, quoiqu'il en dise, Racine; poëte lyrique, il a des égaux : Musset, Lamartine; poëte satirique, il est seul, et il faut remonter jusqu'à Juvenal pour retrouver non pas la supériorité, l'égalité seulement.
Si, comme homme, l'exilé peut se plaindre, comme poëte il doit remercier. Ses malheurs l'ont grandi. Je le répète, il n'y a qu'à s'incliner devant les pages brûlantes où il frôle les queslions sociales Sa prose est comme son vers, lous'les deux flamboient et épouvanlenl. Rien au-dessus, rien au-delà; et je gage que la postérité pensera lotit à fdit comme dous.
On s'expliquera celte supériorité, si l'on pense que les deux défauts d'Hugo sont des qualités dans la satire. Enumération, antithèse.
D'ordinaire, il termine ses ouvrages par un appel a l'avenir. Il n'a pas manqué à celte coutume. L'avenir doit, s Ion lui et selon le bon sens, détrôner les conquérants au bénéfice des penseurs. A l'exception du vieux grognard qui passe et qui ne sait lire que jusqu'à D, qui ne partage pas cet espoir? Ce n'est assurément ni mon lecteur, ni moi. Seulement, ni mon lecteur, ni moi, ne l'aurions exprimé avec cette grandeur.
Conclusion : "William Shakespeare par Victor Hugo... c'est William Shakespeare par Victor Hugo. N'y pas chercher Shakespeare; mais y chercher Hugo et l'y trc.i'ver tout entier, avec sa phrase, des Misérables, coupée, brûlée, parfois sans sujet, parfoL sans verbe, phrase imitée par Michelel; avec son palhos philosophique et religieux ; avec son érudition monolone et facile; mais aussi avec la puissance et la grâce de ses images, avec sa ferveur pour le bien, avec ses effrayanls tableaux, avec ses admirables calilinaires. Un livre de Victor Hugo n'est pas fait pour êlre lu, mais pour êlre déclamé.
HE Ml Y MAKET.
L'ENVERS DES CERCLES
(Voir les numéros des 16 el 30 avril.)
,1e remarque nnë tendance nouvelle qu'ontles liommè' à bannir de leur société l'élément féminin et à le reléguer dans la famille. Je leur prédis que ces clubs, comme ils les appellent, seront la mort de l'esprit français.
Trincesse de V'audemont.
[Lettre à l'abbé Huet.)
Le cercle est une grande auberge, de bon ton, un vaste passage, on y entre, on en sort, on serre la main despersonnes qu'on y rencontre et avec lesquelles on a contracté amitié. C'est pour quelques-uns, un moyen d'échapper à la vie de famille et de se soustraire à une condition d'humilité mal en rapport avec leurs aspirations, on évite ainsi le Mtigre du faubourg Saint-Germain.
An Jockey-Club, ceux-là même qui n'ont qu'une forlune très-modeste se monlrentles plus exigeants, lelivre deaine à euiegisirer ies réclamations des sociétaires eu l'ait foi.
11 y a là de singulières exi.tenees, des semblants de luxe qui sont démentis par la vie que mènent à huis-clos ceuxqui se plaignent amèrement de tel ou tel détait de confortable.
11 y a un joli détail qui a échappé à l'auteur des Cercles parisiens et qui donne bien la mesure de ce que je veux indiquer.
A l'entrée du Jockey, sur la rue Scribe, se tient un valet de pied muni d'argent et préposé au payement des voilures. Arrive un membre du cercle qui vient d'être du ement cahoté sur les nobles coussins d'uncha'-numé'O'.é, il ferme bruyamment la portièredeson coupéou de
son fiacresans même répondre au cocherqui n'a plus à faire qu'avec le fonctionnaire; il gravit l'escalier du cercle, sourit d'un petit air protecteur en passant devant Isabelle, et lend son chapeau au valet de l'antichambre, sans cette politesse de bon ton de tel ou Ici millionnaire qui lient sa forlune de ses ancêtres.
Il s'irisent au dîner et dépense à cette table opulente la même somme qu'il dépenserait dans un restaurant de troisième ordre. Si vous entendez une observation formulée d'un Ion dur, soyez sûr qu'elle vie"V non pas de celui qui a grand train de maison et table exquise, mais d'un de ceux qui déjeunent de deux œufs sur le plat et dînent chichement.
Il y a là, réunis habituellement autour de cette table, des hommes auquels leur état de forlune, une pointe d'originalité réelle et la préméditation plus grande encore d'une feinte originalité a fait contracter des habitudes singulières.
Le prince H... est un de ceux-là, il passe sa vie à acheter des maisons qu'il meuble avec tout le soin d'un homme épris du cmforlable et une fois bien installé il abandonne sa propriété pour ne jamais la revoir.
Il voyage constamment, tantôt en Suisse, tantôt en Allemagne; tantôt en Hongrie ou en Angleterre, on le rencontre au Prado de Madrid, sur la Perspeclive de Newsky, au Kremlin, à Locarno, dans les chancelleries de Bude, sur la place d'armes de Berlin, toujours égal à lui même et imposant à ceux qui l'entourent ses habitudes cosmopolites.
Il passe, emporté par deux vigoureux mecklembourgeois, caché dans une bonne chaise de poste; ses yeux s'arrêtent sur une colline, au sommet de laquelle étincelle, blanche au milieu des arbres verts, une jolie, villa, Notre prince met pied à terre, se dirige vers l'habitation, lombe au milieu d'une famille occupée des soins du ménage, et persuade qu il est le plus malheureux des hommes s'il ne sii;ne, séance tenan'e, l'acte de vente. On résiste, il prie, il jette le doute dans l'esprit îles bonnes gens, qui sont nés dans cette maison, qui lait bien dans le paysage (l'horizon à souhait pour le plaisir des yeux de M. de. Fénelon) ; il les éblouit en leur offrant une somme double de la valeur, et l'affaire est faite.
A partir de ce moment, le prince a huit jours de bonheur; il a hâte de voir les expropriés quitter son nouveau domaine, on lui déchire le cœur en enlevant un meuble, une draperie ou un tableau de tamille. Il finit par acheter le tout en bloc; il fait abattre ceci, restaurer cela; il élague des arbres pour ménager des vues, et enfin, quand tout est bien complet, au moment où il va jouir en paix des améliorations qu'il a introduites... on attelle, et le nouveau propriétaire va chercher le bonheur sous d'autres cieux.
Dans les rares apparitions qu'il fait au Jockey, ce descendant des rois étonne les plus hardis par ses inventions ; c'est lui qui a imaginé de mêler le Champagne, au porter; il dîne d'une tranche de bœuf de Hambourg, fortement arrosée de sauce d'anchois et d'autres condiments infernaux qu'il découvre et signale au chef.
A côté de lui, M. M e boit, pendant tout le repas, de grands
verres d'une eau limpide, et dès qu'on sert le fromage, se verse d'amples rasades des vins les plus capiteux et les plus inconnus dans nos régions temp4rées. Il prend le plus grand soin de sa cave portative, qui lui est gardée au cercle même, el qu il renouvelle en couraru lui-même tous les dépôts de Paris; suivant en cela la méthode de ce membre du Parlement anglais qui fait partie de l'Union.
Le diplomate dont il s'agit était connu à Crockford pour pratiquer une habitude dont il ne s'est pas départi à Paris; il s'étail fait faire un bel in-quarto, avec gauffi'ures et petits fers, relié en rouge, doré sur tranche, vide à l'intérieur et doublé en argent. Il se rendait au marché, et après avoir fait son inspection, enfermait dans son livre le poisson ou le légume qu'il venait d'acheter, ne s'en rapportant qu'à lui-même pour le choix important des pièces destinées à figurer sur sa table II étonne encore ceux qui le servent par une singulière habitude. Il ne lient pas, dit-il, à étendre le cercle de ses relations, et n'a jamais répond u à une lettre; il est vrai de dire qu'il jette avec soin au panier, sans les décacheter, les missives qu'on lui remet, assurant qu'il n'a pas d'affaires, que tout ce qu'on peut avoir à lui communiquer ne peut que troubler sa quiétude et faire naître dans son existence des complications qui lui importent peu.
Le lord dont nous 'tarions a fait, pendant bien des années, la grosse parti- à l'Union, c'est un des originaux les plus complets de ce temps-ci ; il a dit un mot charmant sur la vie parisienne. L'existence s^rdt encore sappoi table à Pun$ sans les plaisirs. Ces raouts, ces dîners officiels, ces représentations, ces concerts, celle série d'invitations banales faites par des gens qu'on ne connaît pas, ces relations d'un jour, ces heures qui s'écoulent entre un indifférent et un homme anlipalhique, n'ont trouvé grâce devant ses yeux que lorsque, occupant de hautes fonctions politiques, il devait sacrifier à son pays ses instincts et ses goûts.
Un de vos Lecteur?.