‹ La Vie parisienneChapitre 242 sur 662 · II. — SOUPE AUX CHOUX · texte numérisé non relu

II. — SOUPE AUX CHOUX

Cher ami.

Samedi prochain à six heures, une soupe aux choux, un bout de fromage et un fond de bouteille, le tout proprement servi, ça te va-t-il?

Le samedi soir à six heures passées on arrive en courant. Dans l'anti-chambre, le vieux Jacques qui vit naître son maître vous sourit de son petit œil rond, puis tout en tremblottant vous ôte le paletot.

— Monsieur arrive en retard, dit-il avec reproche.

— Que veux-tu, mon vieux Jacques, je n'ai pas pu faire autrement.

— Ce que j'en dis à Monsieur, c'est parce que quand c'est trop cuil... Monsieur sait cela.

— Ou est au salon ?

— Oui, oui, vous allez être grondé.

J'entre à la hâte et tout le monde s'écrie à la fois, en m'aperçevant :

Enfin ! — le voilà donc, — tu es gentil, — ça n'a pas le sens commun, nous mourons de faim.

— Mes bons amis, je suis désolé, mais je m'en vais vous expliquer. ..

— Pas d'explication, à table, à table. Tu n'auras qu'une assiette de soupe aux choux pour ta punition. Offre ton bras à ma femme et en avant les violons.

Jocques ouvre la porte et l'on passe dans la salle à manger. Elle n'est point immense, cette salle à manger ; mais on s'y sent à l'aise, on y a ri en choquant les verres, on y achanlédes chansons comme au bon temps de nos grands pères, on y a fêté les baptêmes, les anniversaires, et presque chaque semaine on s'y retrouve encore heureux d'être ensemble et le visage épanoui. Les coudes sur la table et les jambes allongées on y fume après le repas ces longs c igares à la cendre blanche, dont la iumée bleuâtre monte lentement au plafond, tandis que la conversation, joyeuse ou triste, au gré de la digestion, se promène dans le passé, s'élance dans l'avenir ou se repose avec béatitude dans le bien être du présent. On y discute, on y bavarde, on dit franchement ses idées et les femmes qui te connaissent y pensent librement, y parlent sans coquetterie, sans fausse honte et vous arrêtent souvent par les fines répliques qui semblent leur échapper et qu'on ramasse comme des perles.

Dans cette salle à manger, on a ri à se tordre en mangeant du gigot et quelquefois aussi, tandis que le vieux Jacques débouchait la bouteille et faisait ouf en remettant le bouchon, lesyeux se sont mouillés à quelque vieux souvenir oublié. Etre simple et naturel, laisser causer son cœur en buvant du bon vin, être gai, triste ou fou, sans que les autres s'en choquent, ne rencontrer autour de soi que des régards souriants et des visages amis avoirune faim de loup et suivre des yeux la fumée du potage qui s'engouffre sous l'abat-jour et ternit l'éclat de la lampe, entendre le bruit d'une jupe qui sans façon se brise sur votre jambe, causer avec ses voisins comme avec de vieux amis, s ms gêne et sans grimaces, tandis que l'estomac s'émeut à l'approche des mets, ah! la bonne chose, mes amis, la bonne chose!

— Je suis sûre, mon voisin, que ma robe vous gêne.

— Pas le moins du monde, chère amie. Ah, les bons choux!... ( Interrompant chaque phrase par une cuillerée (le potage.) Comme la culture du choux fait des progrès, c'est inoui; et ce lard I. . . comme la culture du lard fait aussi des. . Le lard le choux, le choux le lard... 0 ma jeunesse, ô mon clocher, ô les herbages verts, ô les horizons bleus 1

— Bon ! le voilà qui part !

— Ah! ma petite voisine, si je suis obligé de réprimer les élans de mon cœur.. ( à l'amphitryon) Je te redemanderai une seconde tranche de cette soupe divine, cher ami. Si donc je suis obligé de refouler les élans de mon cœur, si je dois laisser dans l'antichambre toute poésie... peut-être un tout petit, tout petit grain de sel n'aurait-il pas mal fait, qu'est-ce qu'en pensent ces dames?

— Ah, par exemple! — Tu n'es jamais content — vous réclamez toujours...

— Allons, très-bien, je me tais, traitez-moi comme un fou, accablez-moi de vos railleries. — Ah l'amitié 1 (a Jacques qui lui verse du Madère.) Jacques, tout plein. Comment vas-tu, mon bon vieux?

— Monsieur est bien bon, ça va tout doucement.

— Quand on pense que ce brave Jacques m'a allaité (on rit.) Enfin lui ou sa femme.. 11 m'a allaité par le cœur, ça ne s'oublie pas ces choses là. Mes bons amis, laissez-moi dire des bêtises à mon aise ; Bavez-vous qu'il y a un mois que je ne vous ai vus? un grand mois! j'ai fait des économies de gaîté. J'en suis fâché pour vous ; mais je jette ce soir mon bonnet par dessus les moulins, je vais être étincelant comme un feu d'artifice, bruyant comme une crécelle, adorable en un mot. A la fin du repas je veux casser trois verres, six assiettes, pas une de plus, pas une de moins, et j'embrasserai l'une de mes voisines ; voilà mes intentions. Si cela ne vous va pas je prends ma canne et mon chapeau et je vais dévorer ce morceau de pain sous la porte cochère.

Une des voisines (riant). Ah le grand fou !

— Vous avez parlé la première, petite voisine, c'est vous que j'embrasserai, vous vous 1 êtes attiré. Oh ! votre mari a beau me faire des yeux de tigre! il est d'une violence extrême, cet homme, n'est-ce pas'? le monstre! il était comme ce'a tout enfant. Au collège il avalait des plumes de fer saignantes, c'était horrible à voir, n'est-ce pas Paul?

Paul — va, jouis de ta supériorité, célibataire endurci... Au fait, et ton mariage comment va-t-il?

— Mais pas mal et toi? je pense qu'aux petits pois prochains, ma chaine sera rivée !

— Sa chaine; l'impertinent! Vous faites le fanfaron et vous avez les larmes aux yeux quand bébé se jette dans vos bras, vous n'avez pas le courage de vos opinions.

— Mais vous ne comprenez donc pas, ma petite voisine, que je dis, simule avec un machiavélisme infernal, vous ne voyez donc pas que je suis amoureux et pour de bon ; c'est pour cela que je suis si joyeux.

— A la bonne heure. — Elle est gentille? blonde? brune? grandepetite ?

— Elle est, elle est... Enfin je suis amoureux, voilà tout ce que je peux vous dire pour le moment. Et elle vous plaira, neveus inquiétez pas. Le beau père est angélique, la belle mère est une brébis, les oncles et les tantes sonttout blanc et rose avec desmorceaux de sucre plein leurs poches. Et la future... vous l'adorerez, mesdames, je ne trouve rien de mieux à dire d'elle.

— Bravo ! on mettra une rallonge à la table et tout sera dit.

— Jacques, encore une fois, mon ami, emplis mon verre jusqu'au bord, et celui de ces dames aussi.

— ■ Vous voulez donc nous griser?

— Eh bien, quand je vous griserais un brin, où serait le mal? ne laut-il pas s'étourdir un peu quand on a des chagrins.

— Mais quand on n'en a pas.

— On en cherche, chère amie, pour avoir le plaisir de les chasser. Ah, voilà un Chambertin qui vous va au cœur.

Avec le chambertin la bonne humeur augmente, on s'enfonce plus profondément dans sa chaise et l'on mange plus lentement.^ La poitrine se dilate, la causerie s'embrouille un peu, la gaîté qui croit à chaque instant illumine les visages.

Et ces dames enhardies, lancent quelques mots sur l'expédition du Mexique et la délivrance de la Pologne.

Mes amis, dit quelqu'un, j'éprouve une béatitude extrême. Est-ce curieux comme cette culture de choux obtient en France de jolis résultats.

Si nous allions au jardin prendre le café et fumer un cigare, ajoute le maître de la maison, en repoussant sa chaise.

2] mai 1864.

L ULilipe de M. Moreau

La cuisinière bourgeoise qui se peigne, n° 622

qui venait encore officier devant nous, ça m'a porté un coup.

LE GARÇON, s'arrêtant un instant. — Que faut-il apporter à monsieur pour son dîner? Monsieur veut-il une joli*; côtelette jardinière, un joli morceau de filet, un consommé, une jolie tranche de gigot?

œdipe. — Point, point de ces mets grossiers et nourrissants. Donnez-moi quelque chose d'étrange, d'ineffable, de rêveur, d'impossible et pas trop cuit.

LE GARÇON, à part. — Le Toqué, seigneurie Toqué!

1ous les jours c'est la même histoire. Ça n'a que le souftle, ça ne peut pas se tenir et ça fait des manières! (Haut,) Monsieur

veut-il un joli citron dans son jus et un biscuit de Reims l

œdipe. - Oui, ces mets correspondent à l'état de mon âme fiévreuse et originale, (il tourne et rabat ta corne de son chapeau sur ses yeux.) Je Irisson n e ! Dis-moi, ma poule, cherche sous un de ces bibelots étrusques le numéro du Constitutionnel, où M. Chesneau dit sur nous des choses si gracieuses, tu me reliras ce passage.

LA POULE, battant des ailes.

Cott, cott, cott, codète !

œdipe. — Est-ce que tu vas pondre, mon ange? j'attendrai.

(Après un silence.) Je suis extrêmement distingué, j'ai du primitif, du piquant, mais je n'ai pas de santé. La lame use le fourreau, c'est à la lettre, (il tousse )

LA POULE. — Cott, COtt, COtt,

codé te!

œdipe. — Ahl mon ange, tu m'agaces! Tu sais si je suis irritable? Ponds ou ne ponds pas.

Si tu ne veux pas pondre, lis-moi le journal. Si tu veux pondre, ponds, mais ponds vite. (H cache sa tête dans ses mains.)

LA CUISINIÈRE BOURGEOISE QUI SE PEIGNE, n° 022.

c'est-y pour aujourd'hui, ce bœuf-mode?

le garçon. — Le bœuf-mode de madame va bien (avec un sourire), comme madame a une belle santé! 11 n'y a pas à dire, c'est que madame est joliment grassouillette! (H touche du doigtïe dos de la cuisinière qui immédiatement lui donne un grand coup de peisne sur la main.)

la cuisinière. — Est-ce que ça va continuer tous les jours, tes folichonneries?

le garçon, avec exaltation. — Ah! Catherine, ne me torture pas ainsi; je t'aime, c'est plus fort que moi. Je vois... (on appelle le garçon de tous cotés.) Voilà! voilà!... Je vois dans des rêves sans nom ton embonpoint débordant sur la jupe... je...

la cuisinière. — Tiens, va donc chercher mon bœuf, avec un chiffon de pain, tu me fais pitié, (lc garçon disparaît.) On m'y repincera à m'afficher comme cela devant le monde! On me dit : puisque tu es sans place, en voilà une excellente ; il n'y a qu'à se peigner toute la journée pendant qu'on te regardera le dos. Si on peut supposer que

Tous ces messieurs de la leçon u'Anatomie sont pas tiers.

Eh bien! garçon,

La petite aussi qu'est couchée dans le macadam.

Ces messieurs du N° 677 ne sont guère causants.

ça va amuser le monde de regarder le dos ! Faut-il qu'il y ait des désœuvrés dans ce Paris. Ah! moi, je n'y mets pas de prétention : vous voulez voir mou dos, le v'ià. Ah ! mais, pas un pouce de plus, par exemple !

On serait pas mal ici si les camarades ne faisaient pas leur tête. 11 y en a qui sont assez rigolo. Tous ces messieurs de la Leçon d'anatomie sont pas fiers; c'est du bon monde. La petite aussi qu'est couchée dans le macadam, à côté de la Leçon d'anatomie. Il y a du plaisir à causer avec tout ce monde-là; mais ces messieurs du n° 677 ne sont guère causants. — 11 paraît que ces messieurs seraient un choix parmi les moutardiers du pape, comme qui dirait une députalion. ■ — Faut croire que le portrait qui est au fond du tableau est celui de l'inventeur de la moutarde : car il y a sur le livre qu'ils lui rendent hommage; j'ai même vu par là qu'ils étaient rusés.

Us lui rendent hommage en lui tournant le dos. Ça m'étonnerait si ces gens-là étaient modestes. Il paraît que, dans l'origine, chacun d eux devait à son tour mettre sa tête dans le petit cadre du fond et recevoir l'hommage des autres ; mais ça n'a pas pu s'arranger.

LE GARÇON (accourant). — Voilà! voilà!... Bavaroise au laid pour le christ de Monsieur Lazerge; le verre d'eau au naturel pour le petit martyr n° 1,516, va bien; suprême de homard pour le ventre de M. Gerôme; une saucisse printanière pour la femme 1008. Oui, monsieur, dans un instant : le temps de fatiguer un peu la salade de ces messieurs de la Comédie-Française.

le petit martyr. — Fais en sorte, pécheur, que mon verre d'eau au naturel soit pur, ineflablement pur, pur comme mon regard, mon geste et la raie de mes cheveux. Me trouves-tu de l'onction, animal ?

le garçon. — Si, monsieur a de l'onction! monsieur ressemble à un chrétien des catacombes au moment où on va le livrer aux bêles.

le petit martyr. — Ah! c'est que j'appartiens à la secte sacrée des peintres bénis de Dieu; nous sommes comme cela une dizaine : tous nos contours sont des prières.

le garçon. — Monsieur ne prend rien avec son verre d'eau ?

le petit martyr. — Rien de plus. C'est aujourd'hui vendredi, désires-tu ma bénédiction ?

la femme 1008. — Eh bien, garçon, et cette saucisse printanière ?

le garçon. — Voilà M'"" Judith,. Et votre camarade, qu'est-ce qu'il lui faut?

judith. — Qu'est-ce qui lui faut! dérision! (Elle pose la main sur l'épaule du garçon et met son grand sabre sous son bras.) Je

Ces messieurs de la Comédie-française.

Tous nos contours sont des prières.

21 mai 1864.

viens de lui couper la fêle, mais vois un peu comme je suis calme Est-il possible d'être plus calme que je ne le suis? Je suis calme parce que j'espère, et j'espère parce que j'ai une robe verte.

le garçon. — Mais oui, mais oui, je sais que vous êtes calme, c'est entendu; vous me dites tous les matins la même chose. . C'est que je suis un peu pressé, (il h,us<e les épaules ) Les clients ne sont pas raisonnables : il faudrait leur faire à tous des compliments, (on entend

appeler.) C'est

l'Italien et l'Italienne du n° 1 fît qui demandent quelque chose, (il rajuste le nœud de sa cravate.) Ah !

voilà des gens distingués! et puis un cadre I et c'est p ropre ! (Haut, après avoir fait une révérence-) Qu'estce que désirent leurs seigneu-

Ccst l'Italien et l'Italienne du ii°I17l qui demandent quelque chose. r'es-

l'italienne. — Garçon, retiens ceci : Ce qui Tait notre supériorité ç est que la puissance de tons extrêmement chauds s'allie en nous à la finesse, a la purefé, à la disfinction des confours.

le garçon. — Madame m'excusera, maisj'ai peu de temps à moi . la distinction des contours, cela est incontestable... Madame désiret-elle une jolie timbale milanaise ?

fère^e^qu'on- SerS"nOUS 5uelcluc chose d'élégant, qui ait du caracpuisse manger sans faire de mouvements , car je tiens à ne pas déranger les plis si heureux et si naturels en même temps de mon ajustement.

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