DE L'INFLUENCE DE LA LETTRE COROT DANS LES ARTS
L'année dernière, le peintre Corot écrivait à un de ses amis une lettre charmante, originale, primesautière, qu'une indiscrétion livra à la publicité et qui eut un très grand succès, précisément à cause de son caractère intime. Et les voilà, peintres et sculpteurs, piqués de je ne sais quelle tarentule littéraire, qui, tous, veulent avoir leur lettre et profitent do la publication de l'Autographe pour glisser aux amis chargés de remettre leurs croquis des épitres antidatées ou des maximes qui n'ont ni queue ni tète.
Ainsi, à côté d'un fusain inspiré par un vieux chant breton, M. Yan Dargent s'écrie : Lamennais est le plus grand génie littéraire des temps modernes! A quel propos Lamennais vient-il éclairer le paysage de. son génie littéraire, et qu'est-ce que ce coq-à-l'âne peut ajouter à la splendeur d'un fusain? Ah! que dans un moment de reconnaissance, M. Dargent ait parlé de de La Villemarqué, nous comprendrons qu'il y ait une corrélation entre son dessein et l'archéologue do Ja vieille Armorique..... Mais Lamennais, pourquoi Lamennais?
Voici maintenant M. François Millet, un grand talent. Il lâche la lettre- Corot, datée nécessairement de la forêt de Fontainebleau, et du 30 mai 1803. — Malin! Quoiqu'on dise la notice placée au liant de la page, tout cela est amphigourique et boursoufflé ! — Quand on a la palette brillante de M. Millet on décrit la nature à coup de brosse,'et on réussit beaucoup mieux qu'en se servant d'une plume. De tous nos écrivains, il n'y en a que deux auxquels je permette de faire du paysage : Mme Sand et M. Erckmann-Chatrian. J'imagine que M. Millet se moquerait tant soit peu de leurs prétentions, s'ils inlerrompaient une de leurs magnifiques descriptions par un croquis d'amateur : c'est exactement l'effet que produit au public la lettre-Corot de M. Millet.
M. Daubigny ne tombe pas dans l'écueil et écrit tout simplement : D'après mon tableau..., etc.
Mais revoici la lettre-Corot signée de M. Rousseau. Du précieux, du précieux : Ne pas dire de mal du petit bois devant ees trois gaillards (des peupliers), et ne pas s'enhardir à trop de famil iarités avec les peupliers, sous peine de voir les ronces prendre parti!
Page G. — M. Bonnegrace affirme qu'il a mis, dans la « Manne dans le désert, » foule son âme d'artiste, et il tenait à cœur que ce tableau fût à la hauteur do son « Jésus parmi les docteurs. » — Eh bien! là, franchement, Monsieur Bonnegrace, la modestie est une belle chose.
M. Clésinger n'y va pas de main morte non plus, et, au nom de Cicéron (dont il cite la phrase), qui prétendait qu! Alexandre ne voulait son portrait que de la main d' Appelle, et sa statue de Lysippe, afin que le héros s'associàt à la gloire de l'artiste, il permet à César de s'associer à sa gloire à lui, Clésinger.
Du haut du ciel, ta demeure dernière, 0 grand César, tu dois être content !
(Virgile.)
Mais le chef-d'œuvre, c'est la petite lettre de M. Bouguereau (10 avril 1863, — toujours 1863!), une lettre surprise à l'intimité, pas écrite du tout en vue de la postérité! Chaque fois que je vois cette année 1863, je ne sais pourquoi je me méfie du boniment.
Comme c'est simple et naturel : en réponse à une invitation, M. Bouguereau dit qu'il entrevoit la couleur, — qu'il a toujours aimé le travail ; — c'est
1 1 juin 1864.