PROPOS DU SALON DE
oreilles le sifflet des locomotives et dans l'esprit une quinzaine de multiplications en voie d'exécution, ne demandent aux arts que de rapides et faciles distractions? Le public a les idées qu'il doit avoir et les arts sont ce qu'ils doivent être. Les esprits qui no sont pas de leur temps rêvent un passé qui n'est plus ou un avenir qui ne sera peut-être jamais et veulent lutter contre le torrent de la fantaisie qui envahit, manquent seuls de logique; aussi les voyez-vous no produire que des œuvres plates et banales ou étrangement maladives.
On ne saurait éluder cette grande vérité que l'histoire constate : chaque époque a eu une sculpture, une peinture et une architecture parfaitement en harmonie avec son caractère, et il en sera de même éternellement.
La Renaissance, Louis XIV, Louis XV, Napoléon Ier ont eu de grands artistes parce qu'il y avait alors un public sympathique à leur génie. Ces grands artistes ont clé la conséquence du milieu dans lequel ils vivaient, et c'est parce qu'ils étaient l'expression môme du goût et des tendances de leur époque qu'ils ont été grands. En sorte qu'on pourrait dire que c'est le public qui fait lui-même ses tableaux, ses monuments et ses statues.
En dehors de cette grande voie, il n'y a que tentatives impuissantes, efforts vains, respectables à coup sûr, puisqu'ils représentent de grands labeurs, mais dont le succès artificiel, factice, ne dépassera pas les limites d'un petit cercle de discoureurs avides d'etrangetés et friands de paradoxes.
Quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, le sentiment artistique que l'on retrouve dans les catacombes, les pures beautés de la sculpture antique, les splendeurs de la Renaissance ne sauraient de nos jours exciter un. enthousiasme sincère et national. On entourera d'un respect archéologique mérité ces précieuses reliques des siècles passés, mais rien de plus, et l'idée singulière de placer au milieu de nos vil-
11 juin 1864.
LA YIE PARISIENNE
les des monuments étrusques et des statues bysantines, de décorer nos édifices de peintures primitives, de vouloir enfin que notre art soit celui do nos voisins et de nos arrière grands-pères, de vouloir que nous restions Français du dix-neuvièmo siècle en toute chose, et qu'en fait d'art seulement, nous devenions Grecs, Égyptiens ouBomains, cette idée me paraît absurde.
L'Exposition decette année constate l'agonie de plus en plus définitive de tout ce qui n'est pas actuel et français, et, au contraire, une vitalité excessive en tout ce qui touche à la peinture de genre. La grande peinture patronée par l'Institut n'est point malade: elle se meurt de sa belle mort, elle s'éteint comme une lampe à laquelle l'huile manque. Il ne faut ni s'en plaindre ni s'en réjouir, il faut constater le fait et surtout n'accuser personne. Que l'Institut se gratte, cela se comprend, il doit éprouver des démangeaisons. Le coup qui le frappe est cuisant : il se sent abandonné de tous, toutes les sympathies lui échappent à la fois, et il se voit forcé d'admettre dans son sein des membres qu'il considère comme d'une autre religion que lui ; ses privilèges les plus chers lui sont enlevées, son prestige s'évanouit... Certes on comprend que l'Institut se gratte. Il n'y a pourtant de la faute de personne, et l'administration n'a fait qu'obéir à la force des choses en portant le coup. Et d'ailleurs pourquoi dire « coup ? » Il n'y a point eu de coup porté, le mur s'est écroulé de lui-même, et si l'administration est obligée de prendre une pioche, ce ne sera que pour faciliter l'enlèvement des décombres.
Il est certain qu'au Salon de cette année, il y a bien des tendances diverses et comme une sorte de confusion dans les tentatives de toutes sortes des artistes. Mais n'est-ce point l'expression même de notre milieu? Que de talent, que d'esprit dépensés dans ces mille petites œuvres, dont quelques-uns sont des bijoux. Aucune d'elles n'a un caractère tranché, distinct, et ne révèle un tempéramment vigoureux de peintre; mais c'est qu'en effet, nulle part dans notre société moderne, nous n'y trouvons de conviction profonde, de foi ardente et d'individualité bien marquée. Nous grouillons dans un petit milieu crotté où chacun vout sa part et s'arrache un morceau. Les arts font comme nous, ils se tourmentent.
Ils s'inquiètent, produisent vite et à profusion. Les arts sont un miroir où nous retrouvons nos goûts, nos idées, nos laideurs et nos qualités, et nous sommes mal venus, en vérité, de nous plaindre si le miroir dit la vérité. Et d'ailleurs, pourquoi regretter ce qui ne saurait plus être ? Sont-ils donc bien regrettables ces éternels et pédants bonshommes faisant beau torse en levant les bras en l'air, sous des draps épinglés dont on comptait les plis ? N'a-t-on pas assez usé de toile pour reproduire les traits d'Agamemnon et d'Achille, de Néron et de Cincinnatus? N'y a-t-il pas à trouver maintenant une peinture vraiment française et de notre époque, qui ne relevât que d'ellemême, et fût franchement notre peinture à nous.
Les maîtres français du xvue et du xvme siècles ont résolu le problème de leur temps, et ont réussi à s'habiller très-convenablement sans déterrer les morts antiques pour leur voler leurs vêtements. Chers grands peintres qui peignaient, en perruque, mais qui peignaient si bien ! que diriez-vous, vous si aimables, si spirituels, si faciles, si français, imitateurs si convainens de la nature fardée que vous aviez sous les yeux, que diriez-vous si l'on vous montrait les dessins péniblement austères que certains maîtres de l'art exécutent à l'heure qu'il est de leur petit poinçon trempé dans du vinaigre ? Si l'on vous montrait toutes leurs délicatesses archaïques, leurs efforts affectés pour imiter un art enfoui sous terre, leurs tentatives pédantes vers un idéal de convention dont ils n'ont jamais pu montrer que le revers, leur intolérance farouche pour tout ce qui s'écarte de leur ennuyeuse et banale personnalité et leurs prétentions à faire des petits qui leur ressemblent? Vous ririez de bon cœur, chers maîtres ; et vous auriez raison de rire d'eux, car ils ont ri de vous. Ils ont prétendu que vous dessiniez mal, parce que votre dessin, à vous, était le sentiment, l'expression du mouvement et de la vie, au lieu d'être une sèche épuration des contours convenus. Ils ont prétendu que Jean Goujon manquait de caractère et de gravité : ils l'ont dit, je puis vous l'assurer ; que Clodion, Coustou, Iloudon, ignoraient l'art de la sculpture, et tout en grattaillant, ils mettaient au jour les jolies statues qui sont à Versailles, ils ornaient nos fontaines, et se passaient la main dans leurs rares cheveux qu'ils prenaient pour des lauriers.
A-t-on lieu de s'étonner que le public se soit enfin lassé des tendances singulières qu'affectaient ces messieurs ; qu'il ait réclamé un peu de vie et de mouvement dans cet art, qu'il ait souhaité que les peintres ne fissent pas seulement de la peinture pour eux seuls, mais aussi un peu pour lui, et qu'après des bâillements trop prolongés, il ait fait des succès un peu exagérés peut-être, mais en somme explicables à des artistes dont le talent protestait contre la routine lugubre de ces messieurs ? Les artistes ne doivent pas être une secte, une communauté, des gens travaillant pour leur plaisir particulier à
des œuvres indifférentes à tous, excepté aux journalistes qu'on paie, bizarre habitude, pour les discuter. Ils ne doivent pas être une bande de bénédictins laborieux, no songeant qu'à leur salut et se lamentant sur l'indignité des pêcheurs qui sont au-delà du cloître.
Les artistes appartiennent à la société dans laquelle ils vivent. Ils ont pour mission de l'égayer, de l'émouvoir et de la toucher, de la consoler et do la charmer. Ils en sont le côté poétique et idéal, mais à condition, et c'est là leur devoir, de s'identifier avec elle et de par ler son langage.
Le jour où les jeunes artistes sont élevés dans un séminaire où on leur enseigne à parler l'arabe, le grec ou le chinois , quand la majorité des Français parle français, où on leur enseigne d'autres croyances, une autre religion, d'autres idées que celles de tout le monde ; on peut considérer tous ces jeunes tonsurés, si édifiants qu'ils soient d'ailleurs dans leur médiocrité, comme complètement inutiles, comme nuisibles même, on ce qu'ils sont une source incessante de mélancolie et de tristesse pour leurs contemporains. Fort heureusement, tout porte à croire que ces inconvénients vont cesser; mais, franchement, il n'est que temps. Ce collège de vestales mâles, chargé d'entretenir la classique et pâle veilleuse dans notre milieu affairé, vivant, spirituel, actif et éclairé au gaz, avait lieu d'étonner.
On ne les tue pas et l'on fait bien, mais on les gratte et c'est justice. Dieu veuille que cette rude friction ramène la circulation dans leur sang, l'élasticité dans leurs membres, et fasse naître, dans leur esprit, cette idée bien simple, que toute la science du monde ne vaut pas une idée, que parler lentement n'est pas bien parler, et qu'on n'est quelque chose que lorsqu'on est soi!