VERMOUT
A J.OIÎD E....
Ainsi c'est là votre sincère conviction, — les Français savent vaincre, mais ils ne savent pas profiter de la victoire. Et pour bien me persuader, vous ajoutez à votre lettre ce lambeau de journal français qu'on croirait écrit par un Piémontais annexé d'hier.
Je l'avais lu ce journal, et j'espérais bien que la grande victoire de Vormout annoncée partout, commentée par tous, dispenserait de recourir à ces comptesrendus qui ne disent rien, n'enseignent rien. Celui que vous me citez dépasse de beaucoup les précédents; je le [cite plus bas, ne voulant pas le commenter.
Mais revenons maintenant au cœur de la question, et laissez-moi savourer à l'aise l'immense joie que nous cause la journée du 6 juin. Le désappointement que vous cachez, votre colère courtoisement déguisée, le sans-façon de votre lettre, tout cela, mylord, indique clairement que, cette fois, nous avons frappé juste. Le grand bouclier britannique porte une fêlure, et votre grand livre d'écurie une tache de sept lettres. A côté du tableau glorieux représentant : The Ranger, hâtez-vous de placer Vermout. Et si votre vanité s'y refuse, croyez-moi, arrêtez-là votre collection, et arrachez cette inscription prétentieuse que je lisais en automne à votre résidence : « Galerie des vainqueurs du grand prix de Paris, commencée en 18ii3. (En lettres d'or) The Ranger,
Vous savez déjà tous les détails de cette lutte, la solennité de la journée, l'entrée de Blair-Athol sur la piste français", et l'admiration muette dont fut saluée son apparition au pied des tribunes. Vous savez aussi qu'il était njtre favori ce magnifique poulain anglais. Quelques collègues de Votre Seigneurie qui, suivaient tous les détails, surveillaient les préparatifs, dissimulaient mal leur satisfaction et je leur pardonnai bien volontiers. Vermout entra modestement : plus fier était Bois-Roussel; Fille-dc-l'Air avait une physionomie radieuse, une démarche allègre et libre. Baronello boudait déj:i.
Quelques secondes avant le départ, j'entendis sortir d'un groupe français une exclamation qui fut comme un avertissement. « Le ciel est pour nous. » lit, en effet, mylord, l'Angleterre n'avait pas à sa disposition ces grands nuages ternes, pesants, débraillés qui vous servirent il y a un an contre la Toucques.
11 y avait tant de bleu à l'horizon que votre Blair-Athor dut comprendre qu'il n'était plus chez lui. La lumière semblait l'incommoder. Mais la moindre allure lui rendait tout son prestige.
Ils partirent... et vous savez qui arriva premier... Vermout; — et cela sans hésitation, sans finesse, sans calcul, avec une supériorité que ma courtoisie m'interdit de définir. Votre Blair-Athol ne pouvait croire que Vermout mènerait ainsi la course. Le départ, la longue avance prise tout d'abord, la liberté d'allure, le sans-façon du cheval français, un je ne sais quoi qui pouvait passer pour une fantaisie de bète ou une inexpérience de jockey, tout cela, mylord, a déconcerté vos rigides compatriotes.
C'est une des belles défaites que l'Angleterre a éprouvées, et je comprends le tressaillement dont le royaume a été saisi au reçu de cette inacceptable nouvelle. Relisez bien l'article du Constitutionnel, et vous avouerez que notre allégresse est réelle, profonde, immense, à ce point que la grammaire écliappe, le bon sens déserte, le style n'a plus de lois (1).
La France ne vous rendra pas de si tôt le sceptre d'écurie que vous avez laissé choir. Jamais aventure ne fut mieux accueillie, jamais victoire n'eut plus d'à-propos. Nous allons donc avoir quelque autorité dans la question de production et d'élevage; on pourra créer des hippodromes sans calquer vos plans faire des règlements sans copier vos paragraphes, introduire des mots français dans le langage des courses. Le sabot de Vermout vient d'écraser votre dictionnaire.
En définitive, si je fais beaucoup de bruit autour de ce fait qui avait un précédent : Epsom et FilIe-de-l'Air, c'est pour arriver, mylord, à une conclusion que je vous présente :
Si, en septembre prochain, vous étiez battu sur l'hippodrome de Bade par un cheval allemand ou un cheval italien que diriez-vous?
Nous sommes déjà consolés de notre victoire, tant les succès nous sont familiers. Il serait temps de calculer nos bénéfices et d'établir l'importance de cette grande journée.
Il demeure acquis à notre vanité que la France peut faire, aussi bien que l'Angleterre, des chevaux de grande vitesse.
Si l'on songe que notre effectif de chevaux de pur sang est de beaucoup inférieur à celui de l'Angleterre, une autre conclusion surgit : c'est que nous sommes appelés à faire mieux que notre rivale.
Les personnages qui ont défendu l'élevage français dans les derniers débats, sont donc dans le vrai ; ceux qui désespéraient de notre aptitude et se défiaient de notre goût, doivent Être rassurés maintenant. Puisse la leçon leur être profitable !
J'aurais voulu que l'enthousiasme soulevé par l'événement eût eu plus de durée, j'aurais voulu aussi entendre prononcer et voir plus souvent écrit un nom, celui du général Fleury.
L'Angleterre a commis une grande faute ; elle a subi une grande défaite. Elle a mal calcule', ce qui ne lui sera jamais pardonné. Un cheval no suffisait pas,
(1) « En un mot, le champ de courses semblait transformé en une place pu* o blique, le jour où tous les cœurs confondus laissent déborder les témoignages « d'une félicité commune. » '
{Constitutionnel, lnudi G juin).
et Blair-Athol avait une mission, je ne dirai pas au-dessus de sa valeur, mais plus sérieuse qu'on ne croyait là-bas. Et d'ailleurs à côté de Fille-de-t 'Air ; de Baronello, de Bois-Roussel, il y avait l'inconnu : il fallait un autre cheval que Blair-Athol contre cet inconnu qui s'appelait Vermout.
A cette heure les portraits de Vermout abondent déjà. Le premier a été donné par le journal le Sport. Il n'a pour lui que l'à-propos, et pour un portrait, ce n'est pas suffisant. Il fallait, pour cette fois, sortir de la tradition et livrer au public un dessin autrement conçu et surtout dans des proportions plus compatibles avec les recherches physiologiques et anatomiques. j'ai entendu cette exclamation devant le dessin de M. Audy : ce portrait ne fait pas rêver . En retardant de quelques jours, on eût livré un portrait plus sérieux, réellement important, positivement utile.
Vermout eut sorti du haras de Bois-Ronssel, appartenant à M. le comte Rœderer. Son propriétaire, M. Henry Dclamarre, vient de rendre un immense service, et pour ma part, je le félicite et le remercie.
Ippezhbim.
CHOSES ET AUTRES
Honneur à la France! On ne s'entretient plus que des courses de dimanche, de Vermout et de M. Delamarre, qui a vaincu la perfide Albion. L'enthousiasme a été indescriptible au bois de Boulogne. Vermout-.. l'Angleterre... Vermout. . l'Angleterre... On n'entendait que ces mots dans tous les coins; jusqu'aux amants qui se les répétaient sous les feuilles... M. Delamarre aurait, dit-on, l'intention d'employer les 160,000 fr. qu'il a gagnés à faire mouler Vermout en bronze, afin que la postérité reconnaissante puisse unir dans son admiration le cheval de Longchamps et les oies du Capitule.
' Les Allemands viennent de cé'ébror l'anniversaire de la bataille de Magenta. Vous vous étonnez? Mais non. L'Allemand aime à se réjouir, et, manquant de victoires, il s dennise ses défaites. Nous autres Français, nous sommes malheureusement forcés de nous priver do toute démonstration à propos de nos triomphes : ce serait tous les jours fête.
Une nouvelle épouvantable circulait hier sur le boulevard. La liberté des théâtres, de laquelle on attendait beaucoup de bien, aurait, dit-on, pour résultat net de faire transformer toutes les scènes de la capitale en théâtres lyriques. On chantera partout, puisque décidément le public préfère la bêtise chantée à la bêtise parlée. On assure même que la prose de M. Ponson du Terrail gagnera beaucoup au rhjtme. Il est Imrs de doute qu'elle ne peut que gagner.
Le Théâtre-Français a enfin donné une première représentation : Adieu, panier! C'est très-mauvais, mais aucun autre théâtre n'en eût voulu; on se fait, jouer où l'on peut.
A la Varenne-Saint-Maur, on va construire une salle de spectacle. Vous rappelez-vous cet homme qui, bâtissant sa maison, avait oublié l'escalier? A la Varenne-Saint-Maur, on aura bien des pièces, des acteurs, un lustre, des banquettes... mais le public? — A moins pourtant qu'on ne l'engage avec la troupe?
Un journal nous apprend que les décorations établies par le roi de Siam consistent en théières... Voilà un ordre un peu embarrassant à porter.
On commence à appeler l'hôtel du Louvre hôtel des Américains. Toutes les chambres, ou à peu près, sont louées par des Sudistes et des Nordistes, les Sudistes en plus grande quantité. L'animosité est très grande. Si une étrangère adresse par hasard la parole à une Sudiste, la Nordiste ne lui parlera jamais, et réciproquement. On s'attend à voir la guerre éclater à l'hôtel du Louvre; par bonheur, un bureau télégraphique nous t;endra au courant des différentes phases.
Les ambassadeurs japonais ont visité les Invalides. Us ont été enthousiasmés. Je voudrais bien savoir si chacun des quinze cents invalides leur a demandé deux sous, comme ils ont coutume de le faire à l'égard du premier venu. Je gage que -les ambassadeurs n'auront rien donné du tout. Ce que c'est qu'une dignité !
Il se publie en ce moment, dans le Tour du monde, un voyage très-ancien. C'est une exploration dans l'Afrique centrale. Il paraît que ces pays inconnus sont remplis de souverains et de despotes, tout comme des pays plus'civilisés. Il y a un certain roi qu'on ne peut voir qu'après quatre jours d'épreuves... une franc-maçonnerie comme une autre; ce roi a six cents femmes, autant que Salomon ; il les fait tuer quand il s'aperçoit qu'elles lui coûtent trop cher. Un jour on apprit à ce roi l'usage des armes à feu ; il s'amusa pendant plusieurs heures à tirer sur ses sujets, qui riaient beaucoup. Vive la raison humaine ! Un chien se sarait sauvé.
M juin 1864.