LES JEUNES GENS
J'ai vu ces jours-ci cinq ou six jeunes gens du monde, et je voulais los décrire; mais mon esprit s'en va, je ne sais pourquoi, vagabonder ailleurs, en Amérique. Probablement c'est, par la force du contraste; la seule ebose que je puisse écrire aujourd'hui, c'est l'histoire du premier jeune Américain que j'aie bien connu.
J'étais à la Nouvelle-Orléans), et nous avions plus d'une fois chassé ensemble. Au coucher du soleil, on descend le long du canal jusqu'au grand bayon qui mène au lac Ponchartrain ; les crocodiles font la sieste sur la vase ; on les tire aux yeux, parce que la balle glisserait sur leur cuirasse, ou bien au ventre, quand ils ont la bonté de montrer cet organe, ce qui arrive souvent, car ce sont des gentlemen pour les allures, et volontiers ils s'étendent sur le sable comme sur un sopha, dans des attitudes commodes. Par contre, une fois touchés, ils deviennent comiques et pirouettent dans l'eau avec des entrechats des battements et des voltiges, absolument comme les danseurs de l'Opéra.— Avant-hier encore, en voyant M. Mérante faire la toupie, j'ai été frappé de la ressemblance. Cependant le crocodile est supérieur; dans les soubresauts de l'arrièretrain, il met une fantaisie extraordinaire. En somme, cet exercice est excellent après dîner, et, à mon avis, préférable au billard.
Mon ami, Jonathan But'er, tirait fort bien, et dans ces occasions, s'épanouissait la rate; du reste il ne riait point et ne parlait guère hors de ces occasions là. Mais une fois sur le bord du bayon, il frottait ses solides mains et entrait en joie. « Tom, me Jisait-il, voyezvous ce gentleman qui bâille là-bas sous la touffe de joncs, avec une si belle mâchoire? Est-ce que vous ne trouvez pas qu'il ressemble au révérend Rooby, du Kentucky, qui est venu hier psalmodier chez ma mère? Absolument la même mâchoire, et un gilet blanc, comme
l'autre. Au gilet blanc du révérend!... Paf! patatra!... Le révérend manque de tenue; voyez-vous comme il se démène? Ah! ah! le ventre en l'air! Je vous demande pardon, monseigneur, j'ai taché votre gilet blanc. A un autre! s Dans ces moments-là, ses yeux n'étaient pas bons; ses narines se gonflaient, et ses joues devenaient rouges.
Il était Yanke do race 'et Anglais de tempérament, en cela fort différent des jeunes gens de la Nouvelle-Orléans, qui sont ordinairement d'origine française, et pâles, fins, nerveux, à la façon des créoles. Il avait six pieds de haut, et il était gros à proportion, quoiqu'il n'eût que vingt-huit ans, large d'épaules, avec les chairs épaisses et immobiles d'un taureau. Le plus souvent, il se tenait au repos, et, dans la conversation, ne prodiguait pas ses gestes. Mais quand il avait bu ou qu'il était (le mauvaise humeur, ses lèvres commençaient à trembler, son souffle devenait bruyant, et on se taisait volontiers, parce qu'on sentait qu'une fois lancé il foncerait en avant tout entier et les yeux clos. Jo l'avais vu, par une belle nuit de tempête, quand le ciel descendait comme un déluge, sortir du cercle à une heure du matin, en criant qu'il n'était point un chien pour rentrer au logis et dormir sur une paillasse. En cinq minutes il avait enjambé le port ou décroché sa barque, et s'était lancé sur le fleuve, où roulaient les troncs d'arbres charriés par les eaux violentes. La grande eau bourbeuse tourbillonnait sous les bourrasques, le màt craquait. Nous le rappelions de toutes nos forces; il necoutaitpas et manœuvrait, la tète nue, avec des bras d'Hercule. Nous le tenions pour mort; le lendemain matin, il rentrait, trempé comme s'il eût passé la nuit sous l'eau, mais rafraîchi et de bonne humeur, comme un homme sanguin qui a été saigné, et qui, ne sentant plus ses veines engorgées, se trouve à l'aise. Un an avant mon arrivée, il y avait des coups de fusil du côté du Mexique. Tout d'un coup il quitta sa mai-
18 juin 1864.
son, si bien montée, son confortable anglais rehaussé de luxe créole, et partit à cheval, avec sa meute de chiens, deux carabines, une boussole, une couverture, à travers les forêts, seul, vivant de sa chasse, attachant le soir son hamac à un arbre, et dormant sous la garde de ses chiens. Il revint au bout de trois mois, ayant fait sept ou huit cents milles, et tué un nombre raisonnable d'Indiens et de Mexicains, bien portant, mais avec un coup de couteau dans la joue. Les chiens, nourris de chair, étaient devenus si féroces, qu'il fut obligé de les envoyer hors de la ville. Ces sortes d'expéditions l'avaient rendu populaire parmi les jeunes gens riches, d'autant plus qu'il était serviable et n'avait point de prétentions. Surtout il était parfaitement exempt de la raideur et de la pruderie puritaine. En ce point, les idées créoles avaient recouvert chez lui le fond anglais; sa mère, une hère Française, apparentée aux anciennes familles, l'avait élevé dans les mœurs de la vieille noblesse et dans la haine du cru. Il faut dire que, dans ce monde élégant, les Yanckes passent pour des épiciers rognes. En effet, chez eux, à Cincinnati, par exemple, la loi interdit les billards; il y a cinquante dollars d'amende pour qui vend un paquet de cartes; vous y trouvez en pleine forêt des revivais qui durent trois jours. Les prédicateurs se relayent décrivant l'agonie du pêcheur, sa mort, les progrès de la pourrriture, le feu de l'enfer, toutes les circonstances de la grillade, minutieusement, avec des cris et des éjaculations, jusqu'à tomber épuisés, pendant qu'autour d'eux les auditeurs crient . Hosannal du haut de leur gosier, quelquefois trois ou quatre heures durant, et que les jeunes femmes sanglottent la face contre terre, dans les convulsions. Les gentlemen de Cincinnati vont eux-mêmes faire leur marché, mangent avec leurs couteaux, crachent incessamment, même à table, et sur les robes des dames. "Vous verrez ces belles mœurs dans un roman de Cooper : il s'agit de deux amoureux ; la jeune fille n'épouse pas le jeune homme parce qu'il a des doutes théologiques; après beaucoup de discussions, il s'en va pécher le veau marin dans les mers polaires; il a le nez gelé, ce qui le convertit. Elle, cependant, continue à faire la cuisine et va au-devant du vaisseau, une casserole à la main. Du plus loin qu'elle l'aperçoit, elle lui crie : a Croyez-vous maintenant à la médiation directe, ou seulement à la médiation symbolique? — A la médiation directe » Éperdue de joie, elle laisse tomber la casserole, et les voilà mariés. Naturellement ces cordonniers prédicants ne plaisent guère à des gens du monde. C'est pourquoi notre ami Jonathan Butler, quoique protestant, ne prêchait pas même d'exemple. Selon la mode, il avait pour maîtresse une jolie Quarteronne, et ne lui était pas trop fidèle. Sa voiture était neuve et ses chevaux admirables ; ses nègres, un peu trop battus, obéissaient sur un coup d'œil. Sans doute les gens du peuple le trouvaient orgueilleux parce qu'il ne leur parlait jamais, et quand il passait, les épicières dévotes l'appelaient tout basMoloch et Satan. Mais on ne l'abordait que la tête découverte, et s'il avait besoin d'une vingtaine de carabines, il n'avait pas besoin de frapper à vingt et une portes pour les trouver.
On était en juillet, et la chaleur était si grande, que ce jour-là deux hommes et cinq ou six chevaux étaient morts dans la rue d'apoplexie. Les moustiques s'élevaient de la rivière par nuages. Vers le soir, un vent lourd et malsain qui agaçait les nerfs commença à fouetter la poussière. Butler et moi nous entrâmes dans un de ces cafés américains, où l'on avale, debout le long d'un comptoir, des sandwiches, des tranches de homard et des verres de whiskey. Il était morose depuis le matin, et il venait d'être piqué par deux ou trois moustiques. J'essayai de plaisanter, il ne répondit pas; il se fit servir un grand verre de rhum et le but, le sourcil froncé, sans mot dire. Je l'appelai pour sortir, il ne parut pas entendre. Cinq ou six gentlemen du Kentucky, qui tournaient leur chique dans leur bouche et se curaient les dents avec leurs couteaux, le regardaient avec une familiarité égalitaire, et visiblement étaient choqués par la coupe trop élégante de son pantalon blanc. 11 les regardait aussi, en revanche, et certainement ce n'était pas d'un bon œil. A ce moment, il demanda au garçon
une allumette. « Tout de suite, monsieur. » — Une demi-minute après, il demanda une seconde fois l'allumeltc, et sa voix devint rauque ; le garçon servait les Kentuckiens. — Il demanda une troisième fois, et son visage était pourpre : ce garçon avait l'habitude de le servir; il lui semblait qu'on lui volait son domestique. A la quatrième fois, le pauvre diable, harcelé, crut qu'il aurait le temps de pousser aux Kentuckiens leur dernier sandwiche, et passa courant. Butler, levant le bras de toute sa hauteur, lui planta dans le dos son bovie-knife. Le coup fut si fort, qu'on entendit craquer l'omoplate, ébauchée par la garde du couteau. L'homme tomba le ventre à terre, suffoquant; il fit un effort pour se relever sur les coudes, tendit le gosier en avant pour avaler de l'air; puis, avec un hoquet, lança un Ilot de sang par la bouche, et mourut sur-le-champ sans crier. La plaie avait retenu le couteau, et Butler, qui était resté débout, absorbé comme un somnambule, se laissa prendre et emmener.
Le lendemain, dans la ville, tous, jusqu'aux nègres, raisonnaient sur cet événement. Les nègres trouvaient bien le jeune massa un peu vif: « Mais, disaient-ils, puisqu'il a appelé le garçon quatre fois, c'est la faute du garçon. » Cependant leur imagination trottait, et ils se demandaient si M. Butler serait pendu avec son pantalon blanc et en cravate rose. Là-dessus ils secouaient la tête mystérieusement, et montraient leurs dents. Les jeunes gens du monde regrettaient que Butler se fût servi d'un couteau et non d'une canne « avec une canne ce n'est pas un coup qu'il fallait donner, mais une douzaine. A cause du couteau, il sera forcé d'aller passer quatre ou cinq ans en Europe... Mais les boutiquiers et tous les gens qui travaillent de leurs mains étaient furieux. Ils firent des meetings où l'on parla plusieurs heures durant contre les aristocrates engraissés de la substance du peuple, où l'on cita Jefferson, et où l'on déclara que si les libres Américains n'obtenaient pas de leurs magistrats protection et justice, ils rentreraient dans la possession de leurs droits naturels (allusion à la loi de Lynch). L'affaire prit mauvaise tournure, surtout quand on vit de quelle façon le juge la conduisait. C'était un Français, ancien armateur, brave et d'honneur rigide, qui n'aimait pas le peuple, mais qui avait été élevé dans les principes absolus et dans la logique serrée des philosophes du dernier siècle. Il déclara tout haut qu'il ne ferait point acception de personnes, et que la potence était faite pour tous les assassins. On s'alarma, et on lui fit parler. Il répondit que le verdict appartenait aux jurés, mais que, le verdict prononcé, il appliquerait la loi. Comme il était assez pauvre, un ami de la famille monta chez lui un matin avec cent mille dollars en hanks-notes; il prit la liasse et la jeta avec l'homme en bas de son escalier. On s'adressa au geôlier, personnage moins sévère; il le renvoya et mit à sa place un grand gaillard osseux, flegmatique, sorte de puritain, chanteur de psaumes, qui ne bougea ni jour ni nuit de sa loge, et sur qui les menaces et les promesses glissaient comme l'eau sur une tôle vernie. On se retourna vers le juge, et comme l'exaspération croissait, on lui fit entendre qu'il jouait sa propre vie; il ne sortit plus qu'armé, et avec cinq ou six noirs d'aussi bonne volonté que lui. Un soir on lui tira deux coups de pistolet, et il fut légèrement atteint à l'épaule. Dès lors il eut dans toute boutique deux bras et une carabine chargée à son service. Quand il passait on le suivait des yeux pour surveiller sa vie et le défendre; tout homme du peuple était son garde du corps. La colère publique devint si grande qu'on n'osa plus s'en prendre à lui. Le procès se fit à l'ordinaire; il y avait vingt témoins et l'accusé ne niât pas ; on essaya de prouver qu'il était ivre ;maisil n'avait bu qu'un verre de rhum. Lui-même empira son affaire par son silence farouche et la hauteur de ses réponses. « C'est un mauvais dogue enragé, disait-on dans l'auditoire, il faut l'abattre. » Le jury, composé de commerçants et d'industriels, se souvint qu'il y avait eu plusieurs meurtres le mois précédent, et que cela nuisait aux affaires ; et le juge prononçant seul, et se couvrant la tête selon l'usage, condamna Jonathan Butler à être pendu.
Tous les jeunes gens bien élevés s'agitèrent; on fit des conciliabules; ils étaient persuadés que l'arrêt ne serait pas exécuté sur un
tel homme; la pendaison surtout leur semblait infâme, bonne pour un Yankee ou un nègre; leur honneur était en jeu s'ils ne l'empêchaient. Mme Butler, la mère du condamné, vit les principaux, et le premier lundi d'août, on offrit au geôlier deux cent mille dollars; c'était toute lafortune de la famille; de plus, on se chargeait de l'embarquer, lui, les siens et Butler sur un navire dont on était sûr, et qui, le soir même, partait pour l'Europe. Il ferma les yeux et pâlit, ébloui par le chiffre, puis il alla dans son buffet chercher la grande Bible, montra un texte qu'il avait souligné, et que tous les matins il regardait depuis un mois : « Tu ne prôvariqueras pas. » Après quoi il sortit et refusa de parler à personne. Deux jours après, les amis de Butler surent qu'on faisait le trou pour planter la potence. Le lendemain, bien armés, au nombre de cent cinquante environ, à quatre heures du matin, ils attaquèrent la prison. Il n'y avait qu'une vingtaine de soldats qui ne firent pas grande résistance, et rentrèrent volontiers dans leur logis. Un autre poste plus nombreux était à la pointe du port; mais le colonel et les principaux officiers, gens du monde, avaient eu soin de partir une heure auparavant, l'un pour inspecter le bas du lac , les autres pour une chasse dans la forêt. Ils avaient consigné les soldats dans la caserne. Les amis de Butler s'étaient munis de leviers, de tarriôres et de limes, et commencèrent à travailler dans la grosse porte; puis, comme elle était très-épaisse, solidement verrouillée, ils attaquèrent avec une poutre, comme avec un bélier. Elle résista. Alors ils empilèrent des bûches contre elle, et y mirent le feu ; cela réussit; les madriers encastrés dans le fer s'émiettaient en charbon , et toute la lourde machine se disjoignait. Mais ils avaient employé plus d'une heure, et le retentissement des coups de bélier, joint à la lumière delà flamme , avait jeté l'alarme. Cependant les boutiquiers n'osaient bouger. On en voyait bien quelques-uns sur le pas de leur porte, la carabine à la main ; mais ils ne faisaient point corps, et trouvaient la mine des assaillants trop déterminés. Tout d'un coup, par une rue qui mène au port, on vit arriver une marée d'hommes débraillés, déguenillés, qui hurlaient comme des sauvages, munis de barres de fer, de pioches et de couteaux; c'étaient les paveurs irlandais employés sur le port, et qui voulaient avoir la satisfaction de voir pendre un Anglais riche. Les jeunes gens firent une décharge, et bon nombre de blouses sales tombèrent; mais Paddy est le premier homme du monde , quand il s'agit de se faire casser les os et do casser les os d'autrui. D'ailleurs ils avaient bu leùrwhiàkey du matin ; ils travaillèrent si bien de leurs barres de fer et de leurs bowies-knives, qu'en un quart d'heure l'affaire était finie. Les amis de Butler, disséminés, se retirèrent emportant leurs blessés, et les paveurs, pleins d'enthousiasme, se répandirent dans les tavernes, laissant une centaine d'entre eux autour de la prison; des boutiquiers vinrent les y rejoindre, et désormais, nuit et jour, la prison fut gardée par des volontaires, et de telle sorte qu'il aurait fallu combattre la moitié de la ville pour la forcer.
La nécessité était venue et l'homme était acculé dans ce dernier coin sans issue où il faut mourir. Un curieux, qui du haut d'une fenêtre bien placée observait Butler avec une longue-vue, le vit ce soir-là regarder le soleil couchant, la bouche béante et les yeux tout grands ouverts, fixe et raide comme devant quelque spectacle horrible ou sublime ; puis s'abattre à genoux et serrer son crâne avec ses deux mains. La nuit, au lieu de dormir tranquillement comme il en avait l'habitude, il tourna en rond dans sa chambre, et le geôlier, qui écoutait ses pas, entendit vers minuit un orage de sanglots ; il était robuste, n'avait jamais pleuré, et cet ébranlement de sa poitrine ressemblait à l'agonie d'un taureau. Vers le matin, on le trouva dormant, très-pâle, et comme épuisé par un grand excès. Il avait écrit beaucoup, puis froissé et jeté les papiers dans tous les coins de la chambre. Un d'entre eux parut singulier et renfermait les paroles suivantes : « Le soleil couchant était le cœur du Christ, et les rayons a entraient dans mes yeux. — Je me suis jeté vers lui, j'ai serré ses « pieds avec mes bras, puis je me suis relevé et j'ai voulu, à genoux, « embrasser son corps, comme je le faisais à ma mère. — Alors j'ai
« regardé sa face, elle était pâle comme les feuilles grises d'hiver, « lavées par les pluies, lorsqu'elles meurent aux branches des arbres. « — J'ai défailli, et, rouvrant les yeux, j'ai revu le soleil éternel au- « dessus de ces multitudes de têtes rondes alurs toutes compatis- « santés, heureuses, et dans une gloire de pourpre. — Il me semble « que j'ai un coup de couteau dans l'estomac. » Là-dessus, le geôlier prit confiance et espéra qu'il ferait une bonne lin.
11 ne restait plus qu'un jour et sa mère obtint la permission de venir lui dire adieu. Elle arriva vêtue do noir; quand on la vit descendre de voiture, les yeux secs et ardents, le visage calme, tous les assistants, jusqu'aux Irlandais, ôtèrent leurs chapeaux. On ne la fouilla pas à l'entrée; en Amérique on respecte les femmes plus qu'en France; d'ailleurs, quand elle aurait apporté une lime, le prisonnier n'aurait pu s'en servir; il y avait six gardes auprès de sa porte et cinquante sous sa fenêtre : mais ce n'était pas une lime qu'elle apportait. Ils restèrent ensemble environ une heure, sans qu'on entendit de sanglots ni d'éclats; après quoi elle sortit aussi froide qu'auparavant; elle ne s'évanouit que dans sa voiture. La nuit, le geôlier entendit un cri étouffé, puis un quart d'heure après, un ou deux gémissements; il pensa que la conversion s'achevait et prépara, pour le lendemain matin les consolations spirituelles. Au matin, entrant dans la chambre, il trouva Butler la face contre terre, mort, avec trois coups de couteau dans la poitrine. Il y avait une éclaboussuro de sang contre le mur, puis une mare de sang auprès de la chaise ; le couteau était resté dans la troisième plaie. Il s'était frappé trois fois, et dans les intervalles, il avait eu l'idée d'écrire. La première fois il n'avait fait que déboutonner son habit, la lame avait glissé sur côte, et fendu seulement la chair en travers. Alors, il avait ôté sa chemise, et tâtant avec ses doigts la bonne place, il s'était donné un quart d'heure pour recommencer. La seconde fois, le couteau avait bien pénétré, quoique trop bas et un peu trop à droite, le sang avait largement coulé, et il s'était assis, ouvrant les lèvres de la plaie, persuadé que tout allait finir. Après un autre quart d'heuree d'attente, il s'était trouvé très faible et fiévreux, mais l'esprit assez lucide pour comprendre qu'il s'était manqué. A ce moment, et pendant cinq minutes, il ne s'était plus trouvé de courage. Les deux blessures le brûlaient ; il s'excitait inutilement. Là- dessus, il avait bu une demi-carafe d'eau, lavé les mains et la tète; cela fait, il était redevenu tout-à-fait maître de sa pensée, et s'était décidé à ne pas mourir par la corde, connue un nègre. Il était resté tranquille une demi-heure, évitant tout mouvement, et tamponnant la plaie avec un mouchoir car, écrivait-il, « si le sang recommence à couler largement, je m'évanouirai ou je n'aurai plus la force do me frapper juste, et domain, je serai pendu. » Il annonçait que, cette fois, il poserait la pointe du couteau à l'endroit ou l'on sent le cœur battre, et qu'il enfoncerait en appuyant par degrés et des deux mains, mais on s'agenouillant contre son lit, do façon à ne pas faire de bruit et à n'éveiller personne par sa chute. La dernière ligne indiquait l'heure : onze heures vingt-trois minutes, et il avait eu la précaution de remonter sa montre.
Ce jeune homme manquait de réflexion et n'avait pas profité de son expérience; le cœur est malaisé à atteindre. Il vaut mieux se frapper au cou. Deux pouces au-dessous de l'angle du menton passe la carotide, qui n'est recouverte, à cet endroit, que par la peau et un muscle assez mince. En enfonçant et on appuyant vers le dedans, on peut le trancher aisément du premier coup, le cerveau est paralysé à l'instant, et l'on meurt sans avoir rien senti. Cet endroit était d'autant plus indiqué, que le couteau do Butler était un bowie-knife, tranchant par les deux côtés de la pointe, c'est-à-dire excellent pour pénétrer, mais émoussé du dos et par suite offrant un point d'appui à la main dans le second mouvement, celui qui tranche la carotide.
FBÈDÊRtC-THQy.ia. UIUl.NLIonuii.
18 juin 1864.