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LES PETITS PÂTÉS

Au coin delà rue de on plein soleil, s'arrête, vers quatre heures et demie, une longue file de voitures étincelantes. Les valets de pied ouvrent précipitamment les portières, et d'adorables femmes, souriantes sous leur ombrelle blanche, écartent les flots de soie et do dentelle qui les entourent, avancent un petit pied qu'on aperçoit rose sous les mailles de la soie, descendent, traversent le trottoir, et tandis que les plis de la jupe traînante balayent encore le marche-pied de la voiture et encombrent la circulation, elles poussent gaiement une porte du bout de leur ombrelle et disparaissent.

Où vont ces dames?

Est-ce un sermon de charité qui se dit en cet endroit? Est-ce une vente pour les pauvres ou bien le magasin d'une lingère en vogue? Se rendent-elles à l'audience d'une couturière fameuse ou à celle d'un ministre puissant?

Rien de tout cela. — Sous les stores coquets qui cachent la devanture est la boutique du pâtissier à la mode, le héros de la tarte aux fraises, le dieu du pâté chaud, le grand-prètre enfin de ce temple de la gourmandise, où chaque jour les dévotes viennent en foule se recueillir avant d'aller au bois, et se damner un peu en s'empèchant de dîner. Ce n'est pas qu'on ait faim, ce n'est pas qu'on ait soif; mais la boutique est pleine, et l'on passe devant. Et d'ailleurs, comment résister à ces montagnes do gâteaux tout ruisselants de crème et de sirop, glacés, parfumés? Gomment entrevoir, sans émotion et sans l'envie irrésistible d'y mordre, ces pyramides de tartelettes aux fraises

et aux cerises, dont le jus transparent déborde de tous côtés ; ces assiettes de savarins au rhum encore tout humides de liqueur, ces madeleines délicates, dorées comme un champ de blé; ces choux à la vanille, à la surface desquels des parcelles de sucre cristallisé brillent comme des diamants; ces éclairs!... L'eau vous en vient à la bouche, n'est-il pas vrai, madame?... Ces éclairs tout pleins de crème au chocolat, au café ou à la vanille ; ces éclairs, qu'on ose à peine toucher de ses deux doigts, tant est délicate leur enveloppe glacée, et dans lesquels on mord délicieusement, tandis que la crème s'échappe à droite, à gauche, et s'attache à vos lèvres. De la main gauche, vous approchez de votre joli menton la petite assiette à filet d'or. Elle n'est point de trop; de tous côtés la crème s'échappe, entraînant avec elle des morceaux tout entier de la fragile cloison. Alors vous êtes fort embarrassée; vos doigts font de leur mieux pour contenir l'ôboulement, et votre langue fait des prodiges de grâce et d'agilité pour retenir cette bonne crème fugitive et la mettre à l'abri de votre joli palais do satin cramoisi. — Je vous ai vu souvent, chère madame, dans l'état embarrassant que je viens de vous rappeler; je vous ai vu souvent aux prises avec ce gâteau délicieux, mais difficile à manier. Eh bien! dans les cas les plus difficiles, alors même que tout vous trahissait, que la crème vous jaillissait dans les doigts et que la fragile pâtisserie s'effondrait en mille menus morceaux, vous trouviez moyen de sourire et d'être agréable, même dans votre gaucherie. — Un homme eût été grotesque. Il fût sorti de la lutte sans chapeau, les cheveux en désordre, sa chemise perdue, le grand ressort de sa montre brisé et de la crème plein le dos. Il eût été souverainement ridicule. — Vous n'avez jamais cessé d'être touchante dans votre infortune, et adorablement séduisante dans vos efforts. . . Je vois encore l'extrémité de votre langue se promenant rapide sur vos lèvres pour recueillir la brune mousse du chocolat, d'où j'ai conclu, après y avoir mûrement réfléchi , que l'art de manger dos petits gâteaux était un art tout féminin et auquel les hommes n'entendent rien. Il faut une finesse de tact, une délicatesse de sensation extrême dans ce culte de la haute friandise. Il faut un estomac rêveur, nerveux sans passion, réfléchi sans torpeur, qu'on ne peut trouver que chez les femmes les plus aristocratiquement organisées, un estomac fin, délicat et ignorant les brutales jouissances du filet de bœuf et de la côtelette jardinière. Les hommes mangent; j'en connais qui ont ce. qu'on appelle une jolie fourchette. Il n'y a que les femmes qui sachent grignotter â petits coups avec grâce, calme, coquetterie et recueillement. Le jour où un estomac a un besoin sérieux de nourriture seulement une fois par jour, il est perdu pour le gâteau, c'est un estomac, fini. Je suis dans ce cas, et je ne sais trop si j'ai raison de l'avouer. Tôt ou tard on vous relance ces choses-là à la tète.

J'aime les petits gâteaux; je les étudie avec ardeur, et je m'efforce d'assouplir mon palais aux fines perceptions de leurs délicatesses; mais je sens, hélas, qu'il y a tout un côté de poésie auquel mon titre d'homme me rend insensible; je sens qu'il y a là une porte d'or, qu'une main de femme seule réussit à ouvrir, et que je chercherais en vain à ébranler.' A ........

Tout n'est pas rose dans le métier d'homme, jo vous jure, et nous avons bien dos déboires.

.Mais revenons aux petits pâtés. J'avais l'honneur de vous dire qu'il me semblait difficile qu'on ne se sentît point le 'gosier sec et le cœur ému à l'aspect de tous ces gâteaux exquis, des ces mille flacons remplis de liqueurs et de vins fins miroitant dans les coins. Et aussi, disons tout, à l'aspect de ces quarante ou cinquante femmes élégantes, gracieuses, qui, le voile relevé et la main en l'air, boustifaillent à qui mieux.

L'odeur des liqueurs, le parfum des toilettes, vous charment tout d'abord. Au premier moment, dans ce jour tamisé, les oreilles et les yeux ne distinguent qu'une étrange confusion de choses charmantes. C'est un mélange de verres qu'on choque, de vaisselle qu'on remi

18 juin 1864.

EN W.UjON.

— La fumée du uibac n'incommode pas monsieur ?

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