AIR PUR
— Vous qui êtes du pays, Manette, ditesnous donc ce que c'est que cette ail'reuse odeur de guano que nous sentons depuis que nous sommes ici ? Est-ce-que c'est toujours comme ça? — Oh! non, monsieur, il y a des jours ou c'est bien plus fortl
MON PRETIOSISSIMUS OLIBRIUS UNICUSl
— Qu'en avez-vous fait, Marie?"
— Cette herbe qui était dans le pot ? je l'ai prisepour du cerfeuil et je l'ai mise dans la salade.
— Dis-donc, Minette, cal t'amuse, toi , la nature???...
— Le cabinet de toilette de madame étant trop petit, madame prie monsieur de vouloir bien garder cette crinoline dans sa chambre; avec les .autres débarras
Rien de tel que la solitude pour favori ser un tendre entretien, à4 la condition qu'un polisson de petit frère ne viendra pas faire en plein salon une plaisanterie eomma celle-ci.
0 rus! quando te nspisciam ! »
18 juin 1864.
de conversations interrompues par des bouchées de gâteau, de petits rires éclatants, sonores, qui partent à vos oreilles et vous font frissonner, de robes chamarrées, de rubans, de dentelles, se prenant, se chiffonnant l'une l'autre et se confondant dans un délicieux froufrou, de petits chapeaux haut perchés sur la tète, s'agitant de tons côtés, de bouches grandes ouvertes engouffrant des choses délicieuses, de petits pâtés au bout de leur fourchette, d'yeux andalous à faire damner, do verres pleins de liqueur, de mains adorables, de tartes fracassées sous trente-deux perles blanches, de bijoux, de satins, de fleurs et d'oreilles roses qu'on surprend à un pied de ses lèvres sous une boucle do cheveux cendrés.
Le plaisir des yeux nuit un peu à celui de l'estomac dans ce bienheureux séjour, et ce qu'on voit vous fait oublier ce qu'on mange, étant donné, bien entendu, que vous ayez le cœur sensible — c'est mon cas. Quoiqu'il en soit, le plaisir est extrême et le spectacle charmant. On sent que toutes ces charmantes femmes ne -viennent pas là pour la première fois, et â leur façon d'entrer et de se diriger en droite ligne vers les lions endroits, on reconnait des habituées. Elles sont chez elles et sans façon, y parlent et y rient fort, la bouche pleine et l'assiette â la main. Sans façon aussi, elles vous entourent, vous pressent, vous bousculent, les jupes vous envahissent comme la marée qui monte, et jusqu'à la ceinture vous êtes perdu dans la soie. De temps en temps, un petit talon se pose sur votre botte, et s'enfonce, le petit pointu, dans les chairs, — détail douloureux, mais l'ensemble est charmant. On est un peu serré, mais aussi, pas moyen de faire un mouvement sans frôler quelque chose qui n'appartienne â ses voisines.
Une remarque en passant : pourquoi toutes les femmes jouissant de quelque embonpoint adorent-elles le baba? Cela est un fait. Est-ce simplement parce que ce mot de baba représente â l'imagination quelque chose de dodu et symbolise par conséquent leurs formes grassouillettes? Est-ce l'esprit se perd en conjectures.
Autour du four aux pâtés chauds, il y avait foule, et au milieu des bras tendus avançant leur assiette, j'en reconnus un que je venais devoir plusieurs fois déjà dans la même position. Il appartenait à une grande jeune fdle au visage plein de candeur; de chastes bandeaux encadraient son front, elle baissait, avec une expression do
chaste pudeur, ses grands yeux bleus Une vierge de Raphaël
sortie de son cadre pour grignoter un rien en attendant le dîner. Quand elle eut son pâté au macaroni sous sa fourchette, elle s'en fut lentement vers madame sa mère, une vaste femme, qui, assise dans un coin, dévorait un énorme baba on buvant du bordeaux. En trois bouchées, la jeune fille eut expédié le pâlé au macaroni, et comme la saveur mi-sucrée, mi-salée, qui est particulière à ce gâteau la mettait en appétit, elle revint vers le four avec sa démarche lente, calme, idéalement aristocratique, et se lit servir un petit pâté à la volaille, puis un pâté aux huîtres, puis un pâté d'anguilles. Alors, elle s'arrêta un instant. L'ange avait soif. *
— Vous ne buvez point, ma chérie, fit observer madame sa mère.
— Madère ! murmura l'ange à l'oreille d'une fille de service qui passait.
Elle souleva le verre, le niveau du liquide s'abaissa peu à peu et tout disparut, tandis que ses yeux, noyés dans le -vague de l'infini reflétait toutes les puretés de son âme. Alors, elle se dirigea vers les tartes aux fruits, essaya d'un chou à la crème, entama une madeleine, et revint vers sa mère.
— Vous ne buvez pas, ma chérie, dit celle-ci.
— Marsalla ! souffla l'ange dans l'oreille de la servante.
Puis elle s'essuya les lèvres de son mouchoir brodé, un louis tomba sur le comptoir de marbre, et, tout en remettant leurs gants de Suède, la mère et la fille regagnèrent leur équipage, que dominait un grand cocher blanc .
Sur le coin d'un buffet, un gros monsieur à cravate de satin bleu, sanglé dans un gilet voyant, finement chaussé dans des bottes trop vernies, tenait en l'air, de ses deux gros doigts chargés de bagues, une moitié de pâté d'anguille. Ce monsieur avait un teint cuivré, dès moustaches rudes et relevées, quejonchaiont des débris de pâtisseries. Un grand verre à moitié plein était devant lui, et sa personne était émaillée de bijoux. Je jugeai au premier coup d'œil que ce devait être un général mexicain. 11 s'arrêta un instant, et saisissant son verre d'un air grave et solennel : — Cher, dit-il à un jeune élégant qui l'accompagnait, quel'e est, suivant vous, la meilleure maison pour les cartes de visite?.. . . Oui, pour les cartes do visite, et il arrêta son gros œil fixe sur son voisin.
— Eh ! eh ! cela dépend, fit le voisin qui avait la bouche pleine.
— Ah! cela dépend... hum... Et le général mexicain engouffra la moitié de son pâté aux anguilles. Il faisait aller ses mâchoires en répétant : cela dépend... je n'aurais pas cru, cher, je n'aurais pas cru. . .
Plus loin, une petite dame rondelette, qui, trois fois déjà m'avait passé sous le nez son adorable bras pour saisir un gâteau, se pâmait d'aise. Elle avait mordu dans un chou à la crème, croyant manger un petit pain au foie gras. Comprenez-vous cela? Et elle riait, elle riait de si bon cœur qu'elle faillit étouffer. Alors elle se renversa sur la chaise où elle était assise.
— Mais buvez donc, mabolle, buvez donc, lui disaient ses amies en riant aussi.
La dame grassouillette leva haut le coude pour avaler trois gouttes de Capri, ce vin à la violette, qui restait dans son verre; et à mesure que son bras se soulevait, je voyais la soie de son corsage s'étirer sous l'effort en mille petits plis, puis l'étoffe se tendit en grinçant et brilla comme un marbre, tandis qu'un rayon de lumière carressait pieusement les richesses cachées de ses harmonieux contours. Je m'imaginai que dans ce moment forcé son corset de satin devait se tordre en criant comme un damné,
Lorsquelle eut bu, elle respira fortement.
— J'étouffais, savez-vous, dit-elle ; j'en ai un battement de cœur! Et elle porta sa main sur son cœur, que je supposais énorme à en juger les apparences.
Dans le fond de la boutique, une porte basse donne accès dans un petit salon. C'est le cabinet particulier des habitués. On y peut manger à son aise et y boire sans façon. Délicieuse petite buvette, où, dans la meilleure compagnie, le plus aristocratiquemont du monde, on avalo plusieurs doigts de vin de Syracuse et on s'étourdit un peu avant do monter en voiture.
— Mais le dîner, dis-je à l'ami qui m'accompagnait, comment ces dames dînent-elles ?
— Elles dînent peu, me dit-il. — Il en est même qui ne dînent pas du tout. On cite une charmante petite duchesse fort connue, qui no se nourrit absolument que de bonbons et de petits gâteaux, et ne s'en trouve pas plus mal pour cela ; elle grignotte sans relâche, à l'Opéra, aux Italiens, et ne peut supporter la musique que la bouche pleine.
Je comprends les délices du petit pâté, je m'incline devant ces aliments essentiellement élégants et féminins, mais la suppression complète du filet de bœuf pas trop cuit me semblerait être une singulière hardiesse. Z.
18 juin 18641
NOTES Wm VOLONTAIRE SUR LA GUERRE D'AMÉRIQUE