‹ La Vie parisienneChapitre 303 sur 662 · UN POSTE DE GUÉRILLAS · texte numérisé non relu

UN POSTE DE GUÉRILLAS

... Ce n'est pas une petite affaire que de gravir une montagne en Virginie, et surtout lorsqu'il s'agit du Blue ridge. Les plus fortes semelles y sont fort maltraitées • par les angles et les tranchants des rochers, les habits et la peau laissent toujours quelques lambeaux dans ces taillis qui allongent toutes sortes de dents et do griffes.

Là trône le. désordre dans toute sa magnificence. Figurez-vous un chaos d'empierrement, un déluge d'emhroussaillement, une immensité de lianes et de feuilles. De partout jaillissent des branches, de droite, de gauche, d'en haut, d'en bas; horizontales, perpendiculaires, obliques; il en sort do terre, il en tombe du ciel. C'est un envahissement d'arbres moussus, tordus, noueux ; c'est une émeute de buissons impénétrables, une éruption de plantes grimpant le long do tout ce qui veut bien de leur enibrassement voluptueux, ou roulant, faute de mieux leurs tiges flexibles sur les rochers verdàtres ou autour des troncs pourris enfouis dans leurs linceuls de feuilles sèches. Tout cela est beau à donner le vertige, mais que do sueurs pour passer au travers !

De temps à autre une pierre cède sous les pieds ou sous les doigts, et roule dans le précipice en meurtrissant les arbres, écrasant les rochers sur son passage, et dans l'alvéole qu'a fait ce déplacement, on voit s'agiter de gros scarabées, des cloportes immenses, des fourmis monstrueuses. Souvent aussi le fourmillement hideux d'insectes sans nom, de reptiles, de scorpions, do mille-pattes sinistres, grouillant, se tordant, distillant leur venin dans ces humides laboratoires.

Nous cheminions paisiblement, sur les genoux , sur les coudes, en nous aidant des ongles, ayant à peine le temps d'admirer cet étrange spectacle. Déjà, bien des fois, nous avions fait halte pour reprendre haleine et toiser du regard cette muraille de pierre qui se dressait devant nous, interminable, et cette végétation qui , comme un épais tamis, laissait à peine percer la lumière, lorsque enûn la pente devint moins raide elle fourré s'éclaircit. Peu à pou le terrain parut s'abaisser sous nos pas, et finit bientôt par se détacher, sec et sombre, sur le ciel resplendissant comme une nape do lumière. Nous étions arrivés au point culminant de la montagne. Le soleil déjà haut derrière le Blue ridge, versait à profusion ses gerbes ôtincelantes dans la vallée de la Shennadohah, encore ensevelie sous une épaisse couche de brouilards ; tandis qu'en face de nous, les pics du Alleghanis s'irisaient de nuances légères et harmonieuses variant selon leur plus ou moins d'éloignement.

En cet endroit le capitaine Bixby nous lit faire halte et interrogea le guide, pendant que, tout essoufflés, nous essuyons nos fronts couverts de sueur. Nous nous remimes en route silencieusement, en évitant de faire le moindre bruit, et arrivés à un certain endroit nous pûmes distinguer, au milieu des broussailles, une légère colonne de fumée qui se perdait dans l'atmosphère. Le capitaine Bixby divisa ses vingt hommes en trois petites colonnes : une devait prendre à droite, l'autre à gauche; pendantque nous qui formions lecentro, nous marcherions droit sur l'ennemi, dont la présence venait de nous être dévoilée par la fumée. En effet, après avoir rampé dans les hautes herbes, nous nous trouvâmes bientôt sur la lisière dubois, et nous aperçûmes un campement au milieu d'une clairière pittoresque.

Devant une sorte de cabane faite de branches et de feuillages, fortement jaunis, indice que cette construction n'était pas récente, quelques lisons fumaient, et autour de ce foyer agreste une quinzaine d'individus déguenillés étaient accroupis, fort occupés à faire rôtir des tranches do lard. Laissez-moi vous décrire quelques-uns de ces misérables que nous allions tuer. Leurs silhouettes pittoresques sont restées nettes dans mon souvenir. Celui qui paraissait le chef de la bande se distinguait de ses compagnons à la chemise assez fine qui, négligemment entr'ouverto, laissait voir sa poitrine velue comme celle d'un ours. Il avait la moitié du visage cachée sous un chapeau de paille, et des mèches de cheveux grisonnants tombaient jusque sur ses sourcils rudes et épais. La teinte cuite de son nez et de ses pommettes indiquait que la grosse gourde posée à terre entre ses jambes contenait autre chose que de l'eau, et qu'il devait la consulter fréquemment. Cet homme, demi bandit, demi marin, devait s'étonner de peu de chose. A côté de lui, un grand chenapan, maigre, la ligure osseuse et jaune, n'avait qu'une partie charnue dans son individu : c'était la

(1) Voir les numéros du 13 fi'rricr et du 16 avril.

joue, gonflée par une énorme chique; il portait un pantalon suspendu par une corde, qui servait en même temps à retenir sur son échine, une chemise crasseuse et en loques. Un large coutelas laissait entrevoir son grossier manche en bois par la poche béante du pantalon, une vieille plume sortaitparle trou de son feutre crasseux. Plus loin un véritable colosse, le cuir tanné par le grand air et le soleil ; n'ayant pour couvre-chef qu'une chevelure épaisse et hérissée. Il cachait sous une vieille couverture grise ce que le tricotdelainebleuelaissait passer de sa chair. Un troisième, le crâne enveloppé dans un mouchoir à carreaux, n'avait qu'un œil, et cet œil n'était nullement sympathique. Un autre se prélassait dans une paire de bottes qui possédaient une supériorité éclatante sur les tristes chaussures doses collègues. Il se carrait fièrement dans un vêtement bleu foncé à boutons de métal, probablement un ancien uniforme; il époussetait de temps à autre un képi en drap bleu; dépouilles de quelque cadavre.

Autour de ces misérables, à portée de leurs mains, gisaient à terre de longs fusils rouillés, à capucines de cuivre et à baguettes de bois. Pareils engins, qui ne sont jamais chargés que de petit plomb, donnent à ceux qui les portent la tournure de chasseurs débonnaires. Si lo chasseur est surpris à l'improviste par des inconnus, vite, il jette dans les broussailles un petit sac plein de balles, et tout est dit. « Moi bushwacker ? Allons donc ! je chasse simplement les petits oiseaux ; voyez plutôt de quoi mon fusil est chargé ! »

Effectivement, si l'on débourre le fusil, on n'y trouve qu'une innocente cendrée; fusillez donc alors un homme qui ne chasse que les petits oiseaux, tout gredin qu'il paraisse être! Mais, quand le susdit chasseur à la petite bète se trouve seul dans la profondeur des bois, lorsqu'il voit venir vers lui quelqu'un que la mauvaise destinée conduit, il s'installe commodément dans le creux d'un arbre, le trou d'un rocher ou derrière un buisson; là, guettant son gibier, suivant de l'œil ses moindres mouvements, il fait silencieusement couler dans le canon de son fusil une belle et bonne balle. Bientôt, l'homme épié se trouve au point voulu, immanquable; le coup part et l'homme est à bas.

Tapis dans l'ombre, couchés à plat ventre derrière des buissons, nos carabines prêtes à faire feu, le doigt sur la détente, l'oreille au guet, tout en dévisageant nos adversaires, nous attendions, avec impatience, que nos hommes aient accompli de droite et de gauche le mouvement commandé par le capitaine. Tout-à-coup, plusieurs coups

do feu retentissent devant nous Les bushwaekers prompts

comme la poudre, se dressent et se jettent sur leurs armes ; huit ou dix autres bandits, probablement placés en vedette dans les taillis, se ruent au milieu de leurs camarades en criant : — Alerte! les Yankees ! les Yankees !...

Tous, alors, se précipitent machinalement do notre côté pour s'enfuir. — En avant, camarades ! nous crie Bixby.

Nous obéissons en poussant un hourrah formidable, et en présentant la pointe de nos baïonnettes à l'ennemi, abasourdi, qui recule de plusieurs pas.

— Celui d'entre vous qui bouge, je le tue comme un chien ! dit Bixby. A terre les armes !

— Feu sur ces damnés ! répond le bushwacker.

Une ligne de flamme, une lueur rapide, précèdent le crépitement des coups de feu que nous adressent nos adversaires.

— Un avant ! crions-nous, en déchargeant nos armes et, au milieu d'un nuage de fumée qui nous aveugle, nous nous élançons...

Nos hommes débouchent du taillis, au môme moment, derrière les bushwaekers qui, se sentant perdus, laissent tomber leurs armes ; leur chef seul bondit comme une bête fauve ; tout sanglant, il cherche à se faire jour ; mais, voyant le cercle fatal se resserrer autour de lui, il brise la crosse de son fusil sur un rocher et se couche à terre en blasphémant.

Trois bushwaekers sont étendus sur le sol, deux sont morts, le troisième râle encore. Un dos nôtres a été tué sur le coup, un second se meurt, quatre autres sont plus ou moins blessés ; parmi eux, le capitaine Bixby à qui une balle a fracassé l'épaule.

Quelques mottes de terre sont bien vite jetées sur les cadavres, la cabane est livrée aux flammes. Puis, portant sur des fusils placés'en travers ceux des blessés qui no peuvent marcher, poussant devant nous nos prisonniers, nous redescendons rendre compte au général de l'heureuse issue de notre petite expédition.

Un VoLOXTAir.Ë.

18 iuin 1864.

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