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LE COMÉDIEN RACLE

Je le remarquai pour la première fois, à la Comédie-Française,

dans une comédie, dite fantaisiste, où les personnages s'appelaient Fantasio et Clélio, parlaient de ballades à la lune, de sérénades, de chanson du vin dans les bouteilles : toutes sortes de clichés plus usés que les bois d'Épinal.

Autant qu'il m'en souvient, un amoureux et une grande dame se contaient des fadeurs, et cette fantaisie n'eût pas été supportable si tout à coup un valet, qui n'avait mot à dire, n'eût mis la salle en belle humeur.

Ce valet apportait une lettre à un des acteurs en scène ; l'auteur no lui en avait pas confié davantage, et les graves sociétaires ne s'imaginaient pas qu'une telle panne, comme il se dit en argot de coulisses, pût servir au débutant; mais l'homme avait caché soigneusement son jeu aux répétitions pour tout d'un coup apparaître dans un costume fantasque où se déployaient ses gestes bizarres et sa fantasque anatomie.

Créer un rôle la où il n'y en a pas est le secret des véritables comédiens. Tout alors dépend de la mimique, base de l'art théâtral. Ce sont des qualités inconnues au Conservatoire, et le débutant les apportait vives et franches dans un sanctuaire académique où la plupart des comédiens semblent prendre à tâche de ressembler à de graves notaires.

Racle sautait à deux pieds dans le plat fêlé de la tradition ; sa pantomime faisait tache au milieu dee froideurs classiques, et, quoiqu'à cette époque, un directeur, homme d'esprit, prit à tâche de renforcer l'ancien répertoire par des œuvres et des comédiens nouveaux, Racle ne put tenir à la Comédie-Française.

Balzac lui avait pronostiqué un avenir dans les rôles épisodiques des farces de Molière; mais le bel oracle que ce Balzac qui eut l'impudence de lire, en face des comédiens ordinaires, un ouvrage aussi mal pensé que mal charpenté : lUercadet !

— Voilà bien, disait-on, à propos de Racle qui attirait de nouvelles foudres sur la tète de Balzac, comment entendent le théâtre ces romanciers qui dédaignent les saines lois de l'art dramatique.

Racle fut donc remercié.

A entendre les comédiens ordinaires, c'était une sorte de sacripant cynique qui déshonorait le foyer de la Comédie-Française, rien qu'en y posant le pied, et on se racontait, avec des hélas I mille traits de la vie de l'excentrique acteur.

Gueux comme Job, cynique comme le neveu do Rameau, Racle osait se présenter à la caisse une quinzaine d'avance pour toucher ses maigres appointements. Ce n'était pas dans la tradition !

Il tenait, disait-on, des propos à faire rougir le buste en marbre de M. Etienne, et il persuada à une ingénue de quarante-cinq ans qu'une soubrette, qui venait de débuter et avait obtenu autant do succès par sa gaieté que par sa belle chevelure, puisait ces charmes dans la boutique de son coiffeur.

Un soir la soubrette se trouva mal et chacun s'empressa pour la secourir; mais, pendant que les uns dégrafaient la robe, la forte ingénue sautait sur le peigne, l'enlevait précipitamment, et aussitôt des vagues de vrais cheveux se répandaient trompant la jalousie d'une rivale, qui elle même, de colère, tomba en pâmoison.

On sut plus tard que Racle, pour favoriser les débuts d'une nouvelle actrice, avait jugé à propos de ne pas lui accorder trop d'avantages physiques, qui sont toujours mal vus dans un endroit où l'apparence, le convenu, l'appris et le conventionnel, sont en hostilité avec la jeunesse, la beauté et toute qualité naturelle.

Ce qui, avec d'autres motifs, choqua principalement les sociétaires fut le couteau de Racle.

Au-dessous du gousset de son pantalon, d'une ouverture étroite et secrète pratiquée dans la ceinture, Racle tirait quelquefois un couteau avec lequel il se plaisait à tailler ce dont il avait besoin. Mais quel couteau, quel manche et quelle lame ! Noir, fin et terrible comme certains serpents de Java, ce couteau avait une physionomie de férocité auprès de laquelle les sabres turcs paraissent innocents et bonhommes.

Racle semblait tirer vanité de ce couteau qui n'était pas sans quelque analogie avec un scalpel. Un riche étranger ayant un soir in-

vité toute la troupe à souper au café Anglais, Racle affecta, pendant le repas, de ne se servir que de son terrible couteau, quand des valets empressés changeaient à chaque plat do couvert et offraient de riches instruments de dégustation en rapport avec [la cuisine du

lieu. Cti'r

Pure effronterie que ce couteau dont Racle au dessert, osa vanter la parfaite commodité, faisant parade de connaissances à rendre jaloux un habile coutelier.

L'homme était ainsi, bizarre et se plaisant à narguer les convenances. Quelle idée fantasque avait pu pousser l'administrateur à donner entrée à un Racle dans la maison de Molière ? Telles étaient les récriminations des vieux comédiens qui craignaient pour leur tranquilité en écoutant les lamentables récits des tortures qu'avait fait subir Racle à un auteur estimé, à un ancien directeur du Vaudeville, à un membre de 1 Académie française, à M. Ancclot lui-même.

Pensionnaire du théâtre du Vaudeville, Racle débuta non pas par des rôles brillants, mais par des excentricités qui dès lors pesèrent sur sa vie de comédien.

Jeune et peu expérimenté en matières de coulisses, Racle était à cette époque d'une timidité qui trompe les gens. Les êtres vaniteux et tout de surface s'imaginent qu'un pauvre garçon, qui ne dit rien, blotti dans son coin, est une sorte d'esclave trop heureux d'être attelé au char de leur orgueil. Je ne sais quel ordre donna M. Ancelot à Racle en le tutoyant.

Racle sortait d'une bonne famille, poussé par la fatalité, qui jette tant de comédiens sur les planches. Recevoir un ordre d'un directeur et être tutoyé par lui fut une injure mortelle qui se répandit dans tout son corps, et s'allongea pour ainsi dire suivant les longues proportions de son anatomie. 11 n'était pas homme à ronger l'insulte. Nerveux, irritable, personne ne le fut plus que lui.

A quelques jours de là M. Ancelot donnait dans son hôtel une fête dont Mme Ancelot faisait les honneurs. Racle entre, tout de noir habillé, pâle, froid, semblable à un diplomate; mais M. Ancelot, qui reconnaît son pensionnaire, tressaille, pressentant le danger.

— Bonjour, cher ami, dit Racle à l'académicien, comment vastu?

On s'imagine, à cette question, la stupeur d'un académicien auteur de quelques tragédies.

Quand, plein de colère, il retrouve la parole.

— Monsieur, dit-il, vous insultez mes cheveux blancs ?

— R faut les faire teindre !

Là-dessus, Racle s'en va, laissant son directeur en proie à une exaspération profonde; mais il n'était pas suffisamment vengé.

Lors de l'inauguration, à Rouen, de la statue de Corneille, M. Ancelot fut chargé du discours officiel, et, on qualité de délégué do l'Académie, il recevait les félicitations des autorités supérieures lorsqu'apparait la longue figure de Racle qui, donnant à son directeur une poignée de main sinistre, lui disait, continuant son système de vengeance :

— Vraiment, mon cher, tu as été très éloquent.

Le maire de Rouen crut devoir inviter au dîner officiel un, ami si intime de l'orateur, et toute la soirée Racle se dressa, comme le spectre de Banquo , en face de son directeur, qui n'osait faire connaître sa qualité de comédien.

Ces aventures et bien d'autres, mirent Racle en bonne position auprès des écrivains qui cherchent l'étrangeté d'où qu'elle parte. Balzac, je l'ai dit plus haut, donna d'excellents conseils au comédien et lui traça sa véritable route. Les rôles épisodiques des comédies de Molière qu'on fait jouer habituellement à la Comédie-Française à de pauvres doublures, eussent fourni à Racle quelques silhouettes curieuses à mettre en relief.

A ne prendre que les petites pièces telles que les Précieuses ridicules, quel parti à tirer du Jodelet et du Mascarille? La plupart du temps ces rôles sont confiés à de jeunes messieurs qui sortent du Conservatoire. Ils ont étudié dans la classe de M. Samson, cela suffit. Ils auraient besoin d'être déniaisés dans quelque théâtre de banlieue ; il leur faudrait, comme Molière, avoir roulé la province avant dé s'imposer devant le public parisien. Point. L'enseignement acado-

25 juin 1864.

mique du Conservatoire, les prix qu'ils y ont obtenus, leur sont un brevet de grand comédien.

Racle ne pouvait continuer sa route appartenant à la malencontreuse famille des bohèmes, à qui il manque un rien pour devenir possibles. Repoussés de partout, gagnant à peine un pain trempé d'humiliations, sentant leurs facultés refoulées, humbles et fiers d'être parqués dans un coin comme des brebis galeuses, ne pouvant franchir la chaîne que tendent les médiocrités, subissant les tortures morales que leur font supporter les satisfaits, dédaigneux de courir les sentiers battus du succès, doués de sens délicats qu'effarouche toute injustice, ces natures se replient sur elles-mêmes, amassent de sourdes rancunes dans l'isolement, et quand le hasard fait rentrer de tels hommes dans le groupe des gens à gros ventre, ce ne sont ni plaintes ni récriminations qu'ils font entendre, mais des attaques aiguës et profondes qui ne se pardonnent pas.

Ils no sont plus dans le ton : leur la est un si agressif et mordant. Là où les autres se picotent doucementpour établir leurs droits, avec des arrière-idées de réconciliation, des blessures envenimées et inguérissables sont faites par ces êtres qui sentant vivement, s'exagèrent la portée deségratignures, et rendent des coups terribles, semblables, selon eux, à ceux qu'ils ont longuement supportés.

Combien d'intelligences ont ainsi apporté de bâtons dans les roues de leur propre carrosse ? Combien, sans le savoir, ont creusé devant eux des fossés que plus tard ils ne peuvent franchir? Combien, toute leur vie, ont été tenus en suspiscion et arrêtés dans leur développement pour s'être gendarmés inutilement contre le cercle dont il leur est défendu de sortir ? La vie de ces sensitives a été trop longuement prouvée par l'exemple d'un Jean-Jacques pour être développée à propos d'un comédien dont les auteurs dramatiques, ses contemporains, ne comprirent pas le parti à tirer.

D'un extérieur à la fois étrange et distingué, Racle eût certainement rendu service aux écrivains qui, sans craindre l'habit noir, ont su tirer de la vie moderne des effets dramatiques et comiques.

Ce fut surtout à la policé correctionnelle que je compris Racle.

Le pauvre garçon, pour avoir fait preuve de plus de ressources que Quinola dans une comédie picaresque et réelle, comparaissait à labarre. Les événements sont encore trop présents à la mémoire des curieux pour que je leur donne du développement. Chacun sait qu'étant rencontré dans la rue par un ami qui allait tenter une démarche auprès de sa femme dont il vivait séparé, Racle intervint comme conciliateur auprès d'une belle-mère et de sa fille qui étaient hostiles à un mari dont la conduite n'avait pas été sans tort.

Suivant son habitude, Racle était en habit noir et cravaté de blanc.

Il aime ces sortes de costumes officiels, auxquels il communique des profils et des plis particuliers.

L'ami pensa qu'avec cette toilette, Racle jouerait à merveille le rôle d'un personnage officiel; et comme le comédien n'était pas connu de la famille où il s'agissait d'imposer une volonté, l'affaire fut résolue en un clin d'oeil.

Racle entra donc avec le nom de Chévrcrnont etle titre dê secrétaire particulier du préfet de police. Et vraiment le véritable secrétaire intime d'un magistrat si haut placé eût pu prendre Racle pour un collègue, quoique peu de comédiens échappent au masque des coulisses.

Aussi Racle qui n'a pas la bouche particulière aux gens de théâtre, inspira-t-il quelque terreur au tribunal : les juges regardairerit avec une sorte d'anxiété ce comédien qui, à labarre, pouvait aussi bien représenter un agent consulaire qu'un préfet, un administrateur intègre qu'un diplomate, un magistrat qu'un chef de division.

Les moralistes de tous les temps se sont vivement élevés contre le vice se parant du manteau de la vertu. Racle dut sa condamnation à sa cravate blanche, à son habit noir, à sa personnalité flegmatique. Son chapeau ne portaitpas écrit en assezgros caractères : n Je suis l'acteur Racle» Un tel homme, avec un pareil physique, pouvait se glisser dans les réunions officielles, au milieu des autorités, en imposer au vulgaire par son grand air, et jouer dans la vie des comédies à la Cil Rlas que n'admet plus le correct du dix-neuvième siècle.

Il faut rappeler que lors de l'arrivée du pseudo-secrétaire du préfet de police, venant mettre le holà entre deux époux divisés, un témoin était présent, qui, jugeant que la balance de la rue de Jérusalem penchait trop en faveur du mari, voulut défendre les intérêts de la femme. Racle qui l'écoutait froidement, tira un carnet de sa poche, griffonna quelques lignes au crayon en s'adressant au personnage officieux :

— Monsieur, dit-il, n'étiez-vous pas socialiste sous la République? Une question de génie pour l'époque.

L'homme parut troublé et Racle, clignant de l'œil :

— Votre dossier est chargé, monsieur, souvenez-vous en.

Il y a peu d'hommes qui no soient troublés par de tels mots. L'annonce d'un dossier charge, faite par un secrétaire intime du préfet de police, calmerait les esprits les plus rebelles. Grâce à l'admirable pantomime du comédien, qui ne lit pas une faute, le mari obtint de sa femme tout ce qu'il désirait, et les deux compères s'en allèrent, se frottant les mains d'une comédie si bien jouée.

Mais à quelque temps les deux dames victimes de la supercherie, la fille et la belle-mère, allaient passer la soirée au théâtre des Rouffes- Parisiens, lorsqu'un personnage étrange, qui semblait une caricature animée de Carie Vernet, parut sur le théâtre.

— Comme ce comédien ressemble au secrétaire du préfet de police! dit une des dames.

— ■ Les mêmes allures, la même taille, les mêmes gestes.

— Et la voix, reprit la première.

— Une telle ressemblance est impossible... Il faut que ce Racle se soit joué de nous.

Une plainte ayant été portée contre le comédien pour avoir joué la comédie dans un intérieur tranquille, Racle ne. nia pas qu'il eût prêté son talent de mime à un de ses amis pour l'aider à obtenir justice; mais quoique le fond de l'affaire lut grotesque, Racle n'en fut pas moins condamné comme ayant usurpé des fonctions officielles; mais à quelque temps do là, un acquittement en Cour d'appel permit à l'excentrique de continuer sans remord l'exercice de son art, dont il eût été fâcheux de priver momentanément le public.

Ainsi que tous les êtres dominés par leurs nerfs, Racle s'implante difficilement dans un théâtre A peine entré, il en sort. Ce comédien, qui rêve un idéal dramatique élevé, manifeste les inquiétudes de son esprit par des propos pleins d'amertume pour ceux qui l'entourent. Il se montre dur en scène vis-à-vis des drùlesses qui prennent le plancher du théâtre pour un trottoir, et, fatigué, fatigant, inquiet et inquiétant, l'homme ne parut un moment recouvrer quelque tranquillité que sur la petite scène des Roull'es.

Ancien élève du Conservatoire, il en savait assez pour traduire les drôleries musicales d'Offenbach ; mais s'il était médiocre dans les parades mythologiques dont le succès étonnera peut-être nos petits-iils, je tiens à constater qu'il fut un comédien admirable dans un rôle qu'il s'était taillé tout entier, à propos d'une débauche spirituelle d'un des plus hauts personnages de la cour.

Ou l'acteur est porté par son rôle, ou il le porto.

Racle appartient à la classe de comédiens intelligents qui se révèlent tout à coup par quelques mots, par une physionomie autrement dessinée, par une entrée, par une sortie. Personnages do dernier plan sur lesquels l'auteur n'a pas compté, et qui, par l'interprétation particulière d'un habile comédien, deviennent les plus intéressants de la pièce.

Ainsi Racle sait dessiner des figures accessoires qu'il rend dominantes, mais ce sont des accidents dans sa vie, les auteurs n'ayant pas compris les ressources qu'offre son anatomie.

Racle a manqué à la scène du Palais-Royal, là où se sont affirmés tant do farceurs et quelques comédiens. Sur cette joyeuse scène, où ont élé semées avec profusion un si grand nombre d'idées vraiment comiques, Racle, entrant en possession de la réputation après laquelle il court depuis une vingtaine d'années, eût senti ses nerfs se calmer, et certainement il fût devenu un grand comédien, chose rare à toutes les époques.

MOLINCHAKT.

OBSERVATIONS

Le talent de tourner un compliment pourrait se définir : l'art de tirer quelque chose de rien. Aussi ce talent fait-il toujours plus d'honneur à l'artiste qu'au sujet.

Un regard de femme ne fait tant de bien que parce qu'il caresse la bonne opinion que nous avons de nous.

Décidément femme qu'on ne domine pas domine ; l'homme gagne à rester le maître, le ridicule en moins, la paix en plus.

On est jalouse d'être aimée seule, mais non pas d'un seul.

Une calomnie, c'est le mal qu'on dit de nous; la médisance, c'est le mal qu'on dit des autres.

Al-FItED R.

25 juin 1864.

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