ÇQJ UNE SOIRÉE CHEZ LE COLONEL <7T
Rapport du 25 juin.
« Rapport du 25 juin 1864.
« Aujourd'hui rien do nouveau; exécution du tableau de service journalier. »
« Note pour messieurs les officiers : « Le colonel et Mme. . . recevront ce soir le corps d'officiers, on grande tenue, sans hausse-col; ces messieurs sont attendus à huit heures et demie. »
Ainsi s'expriment, à la date duditjour, lo Livre d ordres du régiment et le caporal de semaine, interprète, auprès des officiers, dos décisions suprêmes.
Le colonel reçoit ce soir! Grand l'air, depuis ses sapeurs jusqu'aux officiers supérieurs.
« Dis-donc, Hector, je vais mettre ma robe verte? « demande Mme la capitaine des grenadiers du 1". C'est la couleur favorite de Mme la colonelle. « Et puis elle est si simple, elle !» — « Avis à
cette pimbêche do Mme de
qui mange en dentelles les appointements de son mari! La femme d'un lieutenant!!... » Le reste se perd dans un double soupir... Le capitaine a bouclé son ceinturon et sa femme en a terminé avec son corset.
A huit heures et demie, heure
emoi au régiment, qui est tout en
Le capitaine a bouclé son ceinturon, etc.
militaire, les salons du colonel sont ouverts ; la musique est à son iposte dansjîe jardin et les sapeurs aussi. Dans un coin, des verres et des bouteilles, en légion respectable, s'alignent sous l'œil vigilant
D'un côté les moustaches en brosse.
du sapeur préposé à leur garde ; car les musiciens doivent se conserver lo gosier humide, mais rien de plus ; les notes en pâtiraient trop.
Lo caporal sapeur, avec sa barbe, ses galons, ses trois brisques et ses gants de lil blanc, se tient majestueux à la porte. A lui l'honneur d'annoncer et d'introduire les invités. A chaque personne qui arrive, sa voix de Stentor retentit vibrante ; et l'autorité a tout le temps de préparer son sourire ou sa dignité à l'occasion.
Tout d'abord, chacun va s'incliner devant le colonel, puis devant madame, et subir, selon les sexes respectifs, l'inspection de regards non moins olympiens que minutieux. Aussi, messieurs les officiers, qui ont l'honneur de défiler sous l'œil inquisiteur du maitre, sont-ils rigoureusement à l'ordonnance du journal militaire : la botte, vernie et les gants beurre frais ont seuls trouvé grâce. Pour les dames : liberté dans les couleurs et dans les rubans, selon le — . - ' budget, mais jusqu'à concurrence de la toi- Le caporal-sapeur se tient Jette de Mme la colonelle inclusivement. majestueusement à la porte.
Dans les présentations aux maîtres de céans, quelques-uns commencent par présenter leurs hommages â Mme la colonelle ; sur cette question d'étiquette, le régiment est partagé en deux camps : d'un côté les moustaches en brosse, qui no connaissent que le règlement, et vont, sans broncher, toucher la main que tend le colonel ; de l'autre les moustaches en croc, les gandins qui
savent tout et presque pas do théorie où, du reste, il n'est pas
question de clames â l'article : « Marques extérieures de respect. »
De l'autre, les moustaches en croc.
25 juin 1804.
Mme la colonelle donne gain de cause à ces derniers, en les accueil-lant de son plus gracieux sourire.
Cependant les sa'ons se remplissent : dans premier, se tiennent le colonel, adossé à la cheminée, et, à sa droite, les gens sérieux, la tèle do colonne de son régiment ; vis-à-vis; madame trône au-dessus des dames de sa cour, assises par ordre hiérarchique ; autour papillonne la jeunesse dorée ; car les femmes sont les dispensatrices des grâces maritales ; les sous-lieutenants le savent bien; et ils plantent leurs jalons pour l'occasion prochaine. Du reste, de ce côté, on s'abime en douceur. Les mains de MmeX... et ses bras rouges ont les honneurs du tapis : — « Tiens . comme la petite mamz'elle X... est coiffée ! Qu'est-ce. qu'elle a sur la tête? » — « Ah ! c'est le perruquier de la compagnie qui l'a coiffée! s'écrie Mme des grena diers du 1er en étalant sa robe verte, Hector l'a vu après dîner monter chez son père. »
En ce moment, la porte s'ouvre, des retardataires arrivent : la voixdu sapeur annonce :
« M. le lieutenant do
Un sapeur avec de
et dès
et Mme de »
Les hommes se lèvent; Mme de.... est une femme du monde et une jolie femme. Le colonel fait quelques pas à sa rencontre ; Mme la colonelle ramasse son mouchoir brodé que le hasard a fait tomber à ses pieds ; les dames chuchottent :
« Peut on se faire attendre ainsi chez le colonel ! La femme d'un lieutenant I
« Voyez-vous, dit Mme la trésorière, cette petite futée? Elle nous éclabousse toutes ! Elle fait son entrée I Et ces messieurs la dévorent! »
« Oh ! les hommes ! » s'écrie la femme du major, qui est escortée de deux grandes filles, en âge d'être pourvues. »
Cependant la jeune femme et son mari se sont aventurés dans l'avenue humaine, qui conduit au colonel , sous un feu croisé de regards.
Par bonheur, Mme la colonelle se trouve ravie de la toilette de bon
goût, mais fort simple, de Mme de ; et lui offre une place près
d'elle I' Les conversations reprennent leur cours. Les dames causent chiffons, les hommes guerres et sièges. Un adjudant-major, à cheval sur les évolutions de ligne, détaille un plan de campagne de son cru à l'usage des Polonais, des Confédérés et des Danois, tout à la fois ; comme l;on peut facilement l'étendre à d'autres, on fera bien de s'en servir pour les Ouled-Sidi-Cheik. Le commandant du troisième bataillon, qui a fait l'expédition de Chine, possède une recette infaillible pour mèttre la main sur Juarez, celle qui a failli réussir pour le Fils
du Ciel : « C'est de le surprendre au lit i Le Fils du Ciel n'a
eu que le temps de se sauver. Sans cela, nous le tenions ! » — Et Juarez court encore. Quant à l'opposition, il n'en est question que pour mémoire..
Le lieutenant île.
et madame île.
« Savez-vous quev ous n'êtes guère galants, messieurs, minaude Mme la colonelle ; on va
faire un peu danser ces dames » Elle se
retourne vers son état-major, à elle, qui sourit d'aise.
La jolie Mme de... se met au piano; le colonel lui-même la conduit, avec tous les égards, vers le tabouret fatal. Emotion contenue dans la partie féminine.
Bah ! qu'importe, pourvu crue l'on danse. Les filles du major s'en donnent à. cœur joie;
et Mme de se joint à elles, après avoir mis
le piano en train, à ce que dit un sous-lieutenant dans l'oreille de son voisin ; elle laisse le tabouret à la sœur du lieutenant-colonel, vieille fille qui a de longue date oublié ses prétentions.
Deux sapeurs, avec des glaces dos verres do punch et du sirop, imposent une trêve au piano et à la danse; il n'en est pas de mémo pour les musiciens, dans le jardin, ce qui fait très peu l'affaire du chef de musique, condamné au supplice de Tantale, à la vue d'un salon où Mme la Colonelle a condescendu à installer une table de jeu.
Ce salon est le mieux rempli! Serait-ce un refuge pour ceux qui ne
veulent pas l'œil du maître ? Ici l'étiquette est bannie pour
le plus grand contentement de ceux qui n'aiment pas le monde.
ices, des verres do punch cliopes.
Un quadrille.
« Minuit ! » Comme il n'est pas de plaisir sans fin, l'inévitable
adjudant -major de semaine rappelle que le général a ordonné promenade militaire pour le malin. — « C'est juste, dit le colonel, se levant avec sa femme qui fait la moue ; ce matin, à cinq heures, il faut être sur pied ; mesdames et messieurs, je vous remercie d'avoir bien voulu honorer mes salons de votre présence. Je ne vous retiens plus. » Il dit.
« La séance est levée ; libres sont ces messieurs d'aller reposer jusqu'à cinq heures ; les joueurs, trouvant que cela ne vaut pas la peine, \ont continuer au cercle leur partie interrompue. Le colonel et madame s'endorment, fiers d'avoir si bien reçu leur monde, sans oublier les musiciens et les sapeurs, qui ont grand peine à retrouver la porte de la caserne.
Sans oublier les sapeurs et les musiciens, qui ont grand'-peine à retrouver la porte de la caserne.
3'0 LA VIE PARISIENNE 25 juin 18C4.