‹ La Vie parisienneChapitre 312 sur 662 · FROU-FROU LA PARISIENNE · texte numérisé non relu

FROU-FROU LA PARISIENNE

Accusée! votre âge?— On lui donne généralement trente ans, mais elle n'en prend que vingtrsix, et comme elle ne garde rien pour elle, Frou-Frou donne les quatre autres à ses amies intimes.

Elle est née dans un milieu élégant, disloqué par des revers et désuni par des passions; aucun signe étrange n'a présidé à sa naissance : « Les vents étaient à l'amour, l'horizon était en l'eu. » Peut-être devrons-nous un jour invoquer comme atténuantes ces circonstances atmosphériques.

Cependant, sa vie s'écoula douce et paisible jusqu'à l'âge ou sans qu'on y prit garde, elle devint une belle jeune lille, elle avait la tail'e rondo et souple, la main psychique, le sein un peu bas comme les femmes de qualité et les cheveux, rebelles sous le peigne. D'opais petits tortillons, cheveux follets et indisciplinés, couvraient la nuque et attiraient invinciblement les regards, donnant à réfléchir aux valseurs peu naïfs.

Les yeux étaient bleus et constamment cerclés d'un ton brun, comme si l'ange dispensateur des rêves eût fait naître, chaque nuit, des désirs inassouvis; la bouche était sensuelle, et les narines, colorées en rose, se gonflaient légèrement en même temps que ses yeux se voilaient, lorsqu'elle respirait une fleur ou qu'elle pressât sur ses lèvres sa tourterelle.

Parfois, lorsque la soirée était orageuse et l'air chargé de. nuages, brodant quelque virginale tapisserie, assise auprès do sa mère, la jeune lille tressaillait dans tout son ô-re sans qu'on sut pourquoi, et son père, disait quittant son journal : « Qu'est-ce qu'elle a donc, ta fille?» — On consultait le docteur, un lin vieillard, qui avait connu les dernières marquises du dix-huitieme siècle, il disait tout haut : « Ce sont les nerfs, » et répétait tout lias : « C'est un tempérament, il n'y a rien à faire.

Un soir, on présenta à la jeune fille, d'une façon très cérémonieuse, un beau cavalier qu'elle connaissait depuis longtemps ; elle comprit à demi-mot, l'examina froidement, trouva qu'il ne manquait ni de grâce ni de distinction, qu'il avait la main petite et le geste noble, qu'il s'habillait bien et parlait lentement; elle dit donc sans regrets le oui solennel. Ses aspirations avaient on but, ses désirs prenaient une forme, elle se précipita sur cet amour avec un peu plus de passion qu'on n'en attend d'une jeune lille. N. "'(vous pensez bien que je ne dirai pas son nom, qui est resté celui de sa femme) eut le ton de croire que Mignonne aimait l'amant, tandis qu'elle aimait l'amour.—Tout ceci est vulgaire, allons au l'ait; elle prit un amant, jour pour jour, deux ans après son mariage.

Elle refleurit et dissimula mal ses émotions, on la vit au bois, mol-

lement étendue dans sa voilure, portant, avec toute l'imprudence de l'amour vrai, de gros camélias rougis à son corsage, et plongeant ses regards indiscrets dans les plus humbles coupés. — Le soir, au théâtre, elle fouillait du bout de sa lorgnette les bancs ooscurs dos fauteuils, et un observateur attentif l'eût vue porter de temps en temps temps son éventail à ses lèvres en regardant une baignoire mystéterieuse, elle retardait à dessein la sortie pour envoyer à son amant un dernier îvgard.

Un jour, dans son propre salon, on mit en suspicion le mérite d'un jeune homme froid, concentré, qu'elle recevait souvent. Elle se leva comme une lionne irritée et le défendit avec la plus imprudente spontanéité. Le lendemain, ses amies répétaient à qui voulaiti'entendre qu'elle jetait son bonnet par dessus les moulins, alors qu'elle ne faisait, tout au plus, qu'user de pulitesse à leur égard. Le danger l'attirait invinciblement, les obstacles l'exaspéraient, elle achetait ses femmes de chambre et se suivait à ses rendez-vous par les escaliers de service. En route pour les Italiens, elle faisait arrêter pour aller lui montrer sa coill'are nouvelle., qu'elle emportait froissée sous les baisers. Bientôt, il y eut un scandale qui fit quelque bruit. — Une lettre saisie, comme toujours. -Vous voyez cela d'ici ! — Les hommes sont si bêtes !

Le mari n'était pas tendre. — L'amant reçut un bon coup d'épée, — Frou-Frou devint veuve aux yeux du monde et fut séparée de son math N- "** fit bien les choses, du reste, la pension fut large et religieusement servie. Lin-for se trouvait ainsi à la tète d'une maîtresse à laquelle lasociété ne pouvait pardonner un scandale qu'à la condition de se vouer à son amant, c'était un cas imprévu. Ce n était point son affaire. Un soir, Lindor écrivit une lettre qu'il fit remettre à sa maîtresse, et se sauva assez cavalièrement de ce bagne, où if voyait condamné à la tendresse à perpétuité...

Six années se sont écoulées depuis, et ce temps de la vie de Froufrou a été donné d'abord a i mari d'une de ses amies intimes, puis à un bel orficier de guides, puis à un grand peintre. Le monde s'étaitrotiré d'elle à la suite du premier éclat, elle n'avait plus de concessions à lui faire, et devint peu à peu le type singulier qu elle est aujourd'hui.

Tenez, la voilà qui marche devant nous dans la rue; elle est mise à ravir, elle a ses petits tirets relovés, et on soupçonne le bas de sa jambe ; elle marche sur la pointe des pieds et sautille sur chaque p ivé comme une bergeronnette qui craint de mouiller ses plumes, la pluie l'attire, et elle est femme, s'il vient à pleuvoir, à descendre de voiture pour avoir le droit de relever un peu plus qu'il ne convient par un beau temps, ses jupes toujours si fraîches.

J'esquisse sans ordre les traits qui la peuvent peindre. C'est la créature la plus occupée de Pari* : elle a des côtés grande dame et des instincts de lorette. Elle a un groo n qu'elle sonne à sept heures, et quand Paddy emre en se frottant les yeux, il est toujours étonné de

2 juillet 1864.

voir que madame a déjà écrit cinq ou six lettres qu'il lui faudra porter aux adresses les plus hétérogènes. Elle écrit à un vicaire, de Saint- Louis-d'Antin pour la Société des Bons-Pauvres; —à samodiste pour son chapeau; — à son amant pour son cœur; — à son notaire pour ses affaires; — à ses amis pour rien du tout.

Elle est de toutes les institutions de charité, et malgré ce qu'on devine de sa vie, les dames du faubourg Saint-Germain lui font la cour pour qu'elle tienne un comptoir le jour des ventes de chanté, car elle connaît tout Paris, et ne craint pas de forcer un peu la nuance du sourire en faveur des orphelins.

Elle fait nommer celui-ci, décorer celui-là, donner des commandes à des artistes; elle ne sort pas des grandes administrations: banquiers, chemins de fer, Crédits quelconques, et depuis le secrétaire général jusqu'aux derniers employés, tout le monde la connaît. — Elle n'y fait jamais antichambre ; les chefs de division l'appellent « belle dame » et le secrétaire particulier a toujours peurdela tutoyer devant son supérieur.

Ce sont ces messieurs qui l'ont appelée Frou-Frou... Vous comprenez, on taille sa plume, on s'ennuie... Frou-Frou... On entend un petit bruit charmant... une robe de soie qui frôle les murs étroits du couloir... Ah! voilà Frou-Frou 1 . .. C'estbientôt fait ; huit jours après, tout Paris connaît cela.

Frou-Frou a beaucoup d'esprit, mais elle est très-ignorante et ne sait absolument rien de la vie, elle demande à un magistrat une commutation de peine et des crédits pour une commune à un député. — C'est la plus charmante petite niaise qu'on puisse voir pour tout ce qui touche à la vie pratique. — Elle ne doute de rien, et cause comme un moulin à vent... et patati et patata... et le conseil d'administralion, et l'injustice qu'on a faite à M. un tel, qui n'est encore que chevalier, et la commission! et ces messieurs du Crédit! et M*** qui lui fait la cour! — C'est un autre tic très-développê chez elle, — tout le monde lui fait la cour, et vingt fois par jour, en parlant du plus absorbé des conseillers d'État, elle ouvrira la parenthèse : « vous savez qu'il est très-amoureux de moi. »

Frou-Frou n'a pas, à proprement parler, de salon; elle est du demimonde tous les jours de l'année où elle ne se sauve pas la charité. Quelques graves personnes à cheveuxblancs, que son babil amuse ou que ses coquetteries excitent, lui reprochent ses trop nombreuses relations qui les exposent à rencontrer chez elle leurs galants subordonnés.

Ce, qui l'a perdue, c'est son amour de. la distinction ; elle pardonne la noirceur de l'âme; mais il faut avoir le pied petit et la taille élancée ; elle vous toise un homme comme un maquignon toise Fille de l'Air ou Vcrmout. En un instant, elle a tout vu : elle sait que l'oreille est petite, la main élégante et le cœur sensible, — elle a su remarquer l'absence de bijoux qui dénote un gentleman et une foule d'autres choses encore. Parfois, après avoir entrevu quelqu'un, elle justifie la mauvaise opinion qu'elle exprime à son égard par cette révélation pleine d'inattendu : « Il a le pouce plat et les ongles bêtes, »

Elle a un côté italien : elle repose en paix à côté de son amant sans ôter son chapelet, ses médailles, et elle a puisé à je ne sais quelle école des maximes antiques qui feraient rougir des officiers de cuirassiers. Tout cela doucement, tranquillement, naturellement et sans effort. Elle est de taille moyenne, très-élégante et mignonne, et mange comme un collégien les jours de sortie.

C'est une énigme à laquelle on n'entend absolum ent rien ; elle a des délicatesses infinies et des brutalités atroces , une impudence incroyable et des chastetés de pensée qui ne sont pas de ce monde.

Elle a des allures mystérieuses, elle porte ses voiles épais, et, par une étrange inconséquence, elle laisse stationner pendant trois heures, à la porte do son amant, sa voiture et ses deutx chevaux grispommelés connus de tous. Elle adore se comprom ettre, et rien ne l'arrête plus que l'absolue discrétion, qui semble exchare la vanité de la conquête.

Le jour de la fèto de son amant, elle fera dix lieues pour aller

cueillir en pleine campagne des myosotis et des fleurs des champs, et passera trois heures à tresser une couronne, ce qui ne l'empêchera pas, le soir même, de faire à l'oreille d'une amie, des confidences à l'endroit du maillot d'un cabotin. Mais elle reste élégante et distinguée dans la forme, et n'a rien de cette morgue insolente des femmes lancées d'aujourd'hui; on pourrait, en n'y regardant qu'à la surface, la prendre encore pour ce qu'elle fut il y a dix ans, une femme du vrai monde, et la fille d'un homme qui portait la couronne à dix rangs de perles. Ses amours sont élégantes encore; elle ne se commet pas et demande à connaître les parchemins ou le mérite avant les inscriptions au grand livre.

Je sais des hommes, que toute femme serait fière d'avoir pour cavalier servant, qui ne lui disent rien, elle se laisse surtout prendre aux belles manières et aux attentions délicates. L'homme qui lui a laissé la plus grande impression est un très haut personnage, moitié littéraire, moitié Jockey-Club, qui, pendant trois mois, lui a envoyé à heure fixe son coupé avec un valet de chambre portant deux amours de petits chiens havane, qu'elle aimait à caresser. Du reste, il ne. faut pas vous décourager, elle vous appellera peut-être un jour sérieusement « son bien-aimé; » Frou-Frou fait tout sérieusement. - Seulement, habillez-vous bien, et mettez des rosettes aux oredles de votre cheval.

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