QUELQUES ANGLAISES
Il y a huit jours, je faisais, dans un magasin du West-End, emplette de gants, bretelles, faux-cols et mouchoirs , et j'étais servi par deux jeunes femmes, ■ des Anglaises pur-sang, des pieds à la tête, depuis la robe à couleur sombre jusqu'aux larges et languissantes paupières qui défendaient leurs yeux des regards trop indiscrets des étrangers.
Il y avait un grand assortiment demouchoirs, mais je faisais le dilficile à l'extrême. L'une de ces jeunes filles était le type frappant de la demoiselle de magasin : mince, effilée, les yeux et les cheveux noirs avec une certaine disposition à la coquetterie, à l'intrigue. Elle accompagnait ses paroles d'un coup d'œil malicieux dont l'éclat illuminait la pâleur assez grande de son visage. Si elle se retournait, ses épaules avaient, pour ainsi dire, conscience de la finesse de sa taille et de la coupe parfaite d'un corsage bien ajusté. Elle se sentait passée maîtresse dans l'art de la riposte, et elle tenait fort bien tete à tout chaland mâle, fût-il du rang le plus élevé. Enfant du peuple, pleine de finesse, d'esprit et de malice, - affichant au dehors un étalage considérable de sentiment, - elle était certaine de monter les degrés de l'échelle sociale. Si elle se mariait, ce serait avec un homme d'une position plus élevée que la sienne; - si elle se permettait le luxe du satin, des broughams et des loges réservées, le gentleman qui aurait l'honneur de pourvoir à ces bagatelles serait riche, et après, foin de ses autres qualités ! Comme dit le poète : « Il y a dans les affaires des hommes un courant qui, pris à son flux, conduit à la fortune. » Et selon la paraphrase d'un autre poète : « H y " W? les at." faires des femmes un courant qui, pris à son llux, conduit .. Dieu sait
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L'autre jeune fille était le type opposé : blonde, les yeux bleus, la chevelure semblable à de l'or tissé en nœuds épais autour de sa tete, elle avait cette carnation aérienne, limpide, pellucide que les blondes Anglaises ont enpartage, et qui me fait toujours songer àune journée totem sur le bord de la mer, - si doucement frémissante comme le bercement des vagues, - si ondulée, si éthérée, est cette beauté!
Malgré sa fleur de jeunesse, elle avait le port d'une de ces grandes et puissantes femmes de Titien, ces déesses de la maternité! A peine si elle avait adressé la parole à un homme ; - et quand je iui parlai, son sang vierge reflua aux oreilles, aux racines même de sa soyeuse et luxuriante chevelure; son sein, admirablement arrondi, quoique
2 juillet 1864.
trop développé pour son âge, se gonfla sous la pression de l'orgueil. La pauvre fille ! Elle n'était pas accoutumée à servir des étrangers ; elle rougit; elle se trompe, et son embarras ne l'ait que redoubler avec le sentiment qui lui vient de sa rougeur. C'était une jeune fille (me disais-je), qui éprouverait une profonde affection et la laisserait ignorer à la personne qui en serait l'objet; qui enfouirait pendant des années entières des trésors d'amour et de volupté, — pour finir peutêtre par les prodiguer à quelque garçon incapable d'en apprécier k valeur.
Les femmes ici sont mieux disciplinées que les Françaises ; d'abord, elles croient davantage aux démarcations sociales. Une femme de chambre pourra très-bien se croire plus belle que sa maîtresse, — ce lui est souvent le cas, — elle pourra très bien s'estimer aussi adroite, — ce qui est rare, — mais jamais elle ne se considérera comme son égale.
En outre, elles sont peu faites pour la représentation et la vie d'apparat. L'Anglaise se soucie peu de la société de l'Anglaise; mais, où elle triomphe, c'est dans son intérieur, dans son home, jlorsqu'elle peut régenter à sa guise mari, enfants et domestiques. Affairée, majestueuse, affectueuse, caressante et imposante, — elle semble une reine abeille dans sa ruche. C'est, à la fois, un grand tyran baigné de pleurs,— et un esclave soumis, rayonnant de sourires ; — les pleurs pour son mari,— les sourires pour ses enfanls. Toutes les cellules de son cœur que l'amour n'occupe pas déjà sont remplies du désir de la domination. Qu'un regard ou un mot dur leur imposent pour un instant silence, elles sont bien résolues à avoir leur tour d'empire un autre jour : elles ne reculent, comme la vague qui se retire, que pour revenir avec plus de force. En apparence soumises, elles no vivent que pour commander, bâtir des mariages à leurs amis, habiller leurs enfants et gouverner leur mari.
Si je ne me trompe, on croit l'Anglaise peu spirituelle, — belle et bête; — erreur profonde ! Il est vrai qu'elles bavardent peu, mais on cela elles ressemblent au perroquet de la fable, qui était d'autant plus grand penseur qu'il n'était pas grand causeur. Ce n'est qu'à leur maturité qu'elles acquièrent cette réserve. A l'état de [bébés et de petites filles, il n'est rien do plus franchement, de plus ouvertement et de plus hautement tyrannique que le joug qu'elles imposent à leurs pères ou à leurs frères.
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Les veuves sont étonnantes. On en a vu, restées seules avec des dettes criardes et une nichée d'enfants en bas âge et chétifs, — dans une position où un homme eût courbé devant le sort pour aller tomber dans la plus profonde misère. Eh bien ! ces pâles et frêles créatures, en apparence dépourvues de muscles et de volonté, livraient une lulte acharnée aux créanciers importuns et aboyeurs, aux dettes et aux embarras, avec le courage et la force tranquille d'un ïom Sayers ! Dans son dernier ouvrage, Dickens nous en donne un admirable exemple dans la personne d'une pauvre femme sans éducation, qui n'a d'autre industrie que celle de louer des chambres garnies. Permettez-moi d'en extraire le passage suivant :
« Mon pauvre Lirriper avait laissé des dettes, et comme il était » enterré dans le cimetière d'Hatfield, dans le comté d'Hertford, j'al- » lai faire une tournée chez tous les créanciers et leur dis : Mes- » sieurs je sais bien que je ne suis pas responsable des dettes de « feu mon mari; cependant je désire les payer, car je suis sa femme » légitime et sa réputation m'est chère. Je vais faire un petit com- » merce, je tiendrai des garnis, et, si je réussis, tout ce que devait » mon mari sera payé jusqu'au dernier farthing, à cause de l'amour » que j'ai toujours eu pour lui, comme étant sa femme. » « Il me » fallut du temps pour en venir à bout, mais enfin la chose fut faite. » On me fit présent d'un pot à crème en argent comme une marque « do profond respect pour ma conduite honorable. J'avouerai sans
» peine qu'ayant mis dans mon panier un sandwich et une goutte de » sherry, je m'en allai par le coche au cimitière d'Hatfield. Là, après » avoir baisé ma main, fière, palpitante, je la posai avec amour sur » la tombe de mon mari; et pourtant il m'avait fallu un si long « temps pour laver son nom que mon anneau d'alliance était devenu » tout mince et poli le jour où je le déposai sur le gazon vert et on- » doyant. »
Comme lorette, l'Anglaise est hideuse, oscillant entre des bouffées de tendresse et des tempêtes de sentimentalité, ou cuvant une trop large dose de sherry. Généralement belle, elle est rarement charmante. Peut-être cela provient-il de ce qu'ici on no déroule pas au tour de sa tète l'auréole do la gloire concupiscente, ou du martyr régénérateur. En anglais, on n'appelle pas une bêche : un instrument d'agriculture ou un outil de jardinage; on appelle une bêche, une bâche et une catin, une catin.
Ce qui n'empêche que si l'une d'elles fait un mariage sortnble, neuf fois sur dix vous la verrez tourner au puritanisme, être assidue à la chapelle, distribuer des petits traités religieux et mettre en pratique ce précepte, de Lord Byron :
« Il n'y a pas au monde de plus grande consolation que lo rhum et la vraie religion. »
Pour résumer, l'Anglaise a trop d'orgueil pour s'efforcer de plaire. Son regard semble dire : « J'ai une voix charmante, mais je no veux pas chanter. Je suis parfaite musicienne, mais je ne toucherai pas du piano. Je ne ferai pas parade de mes perfections. Vous devez m'aimer pour ce que je suis, — pour rnoi-meme, c'est-à-diro abstraction faite de tous les hasards du nom et de la fortune. »
Jeune fille, — elle est charmante, — avec ses yeux rêveurs remplis do la vision de l'avenir, — avec la profondeur d'une passion encore insondée, — avec sa grâce, — avec son teint rosé comme- un coquillage, — et son « chaste parfum de jeune fille. »
Femme, — elle est charmante encore; elle a gagné à la perte de ses illusions une franchise qui respire dans tout son être, et les formes développées de la femme mûre brillent en elle de tout leur éclat. Elle prend son mari pour ce qu'il est, le monde pour ce qu'il est, et en tire le meilleur parti possible. C'est une amie précieuse, — mais gardez-vous d'en faire voire, ennemie.
WILLIAM FlTZUAnLOW.
P. S. J'ai obtenu dés renseignements sur les deux jeunes demoiselles que j'ai essayé de vous décrire en commençant : la spirituelle brune est le devoir et la vertu même, mais la blonde... Décidément nous ne connaissons guère les femmes !