‹ La Vie parisienneChapitre 321 sur 662 · EDMOND ET JULES DE CONCOURT · texte numérisé non relu

EDMOND ET JULES DE CONCOURT

CHOSES ET AUTRES

Enregistrons un verbe nouveau, dont l'éclosion s'est faite dans une chanson toute fraîche inspirée. Il s'agit du grand Hugo, lequel aurait, dit-on, refusé à l'un de ses anciens admirateurs une-modeste somme d'argent. Voici, faute de mieux, le dernier couplet de la chanson :

« Cher maître, prêtez-moi cent sous?

« — Ami, je ne peux rien pour vous;

« Que de vous proclamer poète.

« Sous le crâne ayant la tempête.

h A présent tirez-vous de là ;

« Cliacun gravit son Golgotha.

ii On ne peut pas me tirer de carotte: <i Faites comme moi, cher ami, je golgolhc (bis).

Une devinette, comme disent les petites filles. Nommez moi les troi omrnes à qui conviennent ces trois noms :

1" Le Christ des singes; 2» Bilboquet d'azur ; 3° Jocrisse à Patmos.

Si vous ne me le dites pas, je vous le dirai la prochaine fois.

Et les hétérogénisles ? N'en parlerons-nous pas? Tout Paris s'occupe du grand procès pendant entre les générations spontanées et les générations procréées... Certains disent que le rotifcre, un petit animal qui a des roues en place d'oreilles, après être devenu cadavre, venait dans une goutte d'^au. D'après ces gens-là, nous autres hommes, nous aurions été semblables, et nous pourrions nous refaire tout seuls, si ce n'était cette sixième période. 11 paraît qu'une fois dans la sixième période, il n'y a plus moyen. La peste sort de cette sixième période !

La création d'un théâtre bouffe italien est décidée, rue Richer. Comme vous le voyez, les théâtres vont aussi devenir des générations spontanéas. M. Pasteur travaille à un long mémoire dans lequel il prouvera qu'on ne saurait se targuer de ce fait pour supprimer la cause première.

La pièce nouvelle de l'Ambigu s'appelle : La Fille du Maudit. D'aucuns pourraient croire que l'abbé *** y est pour quelque chose, mais la moralité de cet honorable abbé nous est trop connue, pour que nous puissions nous arrêter à cette idée. Les enfants de l'abbé — sont comme ceux d'Epaminondas, ils se nomment Leuctres et Mantinée. C'est égal, il est ennuyeux que les deux maudits de cette année se trouvent être un prêtre et un bourreau. A la place de M. l'abbé — , je ne serais pas content de la confusion.

Et à la place du bourreau de Paris, donc... gare aux plaintes en diffamation.

A propos du Maudit, M. Louis Ulbach se défend comme un suisse, d'être l'abbé — . Je le crois bien, Ulbach, abbé... Il ne manquait plus que cela pour égayer ce pauvre dix-neuvième siècle.

La manie des courses gagne les provinces les plus arriérées. Croiriez-vous qu'on a couru à Bourges? A Bourges, grand Dieu! Où ne courra-t-on pas ? En Berry, on appelle les chevaux Birelte : c'est toujou' s cela de particulier. Quand nous aurons trouvé le moyen de diriger les ballons et que nous pourrons nous enir en l'air, nous abandonnerons la terre tout entière pour champ de course... afin d'améliorer la race chevaline, qui alors ne sera plus utile à rien.

Après tout, faut-il se fier à la photographie ? Pour ma part, depuis qu'on m'a conté une certaine histoire de trois cents portraits de M. Guizot, vendus comme représentant un pauvre diable de pendu, qui ne s'attendait guère à cet honneur, je redoute toujours les fonds de magasin. — Depuis deux ans, les journaux illustrés de Paris ne nous donnent-ils pas naïvement les massacres de l'insurrection polonaise de 1831 ?

M. Mathieu (de la Drôme) ne m'est pas supérieur en <';|eination. Le 1" juillet, on chantera à la Porte-Saint-Martin et au TjhjlU "ran^js. Au Théâtre-Français? Mon Dieu, oui, les chœurs d'Eslhei1. lM»<™1'anc"e, on joue une tragé. die au Théâtre-Lyrique. Ce que c'est que d'être libre ! chacun change de ph;,> .

On lit dans tous les journaux :

« M. Alexandre Dumas a lu à la Gaîté un drame intitulé : les Mohicans de Paris. Le tbéâire de la Gaîté doit monter ce drame sans aucun retard; mais comme la pièce exige des soins de mise en scène tout particuliers, le rôle principal étant rempli par un terre-neuve. .. etc. »

■"^îS^un temps où M. Alexandre Dumas écrivait des rôles pour Frédérick- Lëmaîtré.

Un théâtre va être érigé à Saumur. Lundi dernier, le général commandant l'école a posé la première pierrt. Qu'un général fonde un théâtre, rien d'étonnant aujourd'hui. Cela eût singulièrement étonné Molière.

Deux découvertes, qui constatent la saison où nous sommes : lo On s'est aperçu que Salomon de Caus n'a jamais été mis aux petites maisons; que, bien au contraire, il était honoré de la faveur du cardinal de Richelieu, qui lui a concédé la première exploitation de chemin de fer connue. On ne sait pourquoi Salomon de Caus, homme bizarre, n'a pas répondu comme il le devait à cette faveur intempestive.

2° 11 y aurait en Espagne un cheval sans poil. Seulement, comme la peau de ce cheval est trop fine, qu'il serait exposé à des lésions si on le carressait, on ne lf montre à personne.

Et voilà, cher lecteur, à quel point nous en sommes.

La question des générations spontanées chauffe de plus en plus. L'Académie fulmine, M. Pasteur vocifère, et en plein Notre-Dame, du haut de la chaire de vérité, l'orateur sacré n'a pas assez d'anathèmes à lancer à la tête de ces malheureux hérétiques qui ne veulent pas d'œufs dans la nature.

Cependant ces derniers, MM. Poucbet, Joly et Mussert, arrivent, armés jusqu'aux dents, à Paris, le mardi lâ juin, jour de saint Basile, évêque.

Déjà quelques paroles vives sont échangées entre eux et l'Académie. On sent que cette malheureuse question n'est plus seulement du royaume de la science, mais touche aux plus hautes questions morales et philosophiques.

La science va-l-ellc ici baisser pavillon devant la thaumalurg 'e ?

En d'autres termes, l'ordre qualifié d'universel a-l it des limites au delà desquelles ftàrU l'arbitraire?

Et tout cela à propos d'œufs ! Je ne veux plus do poules chez moi.

— Vous allez donc nous les montrer vos fameux germes, grince M. Pouchet en caressant un pistolet à six coups caché sous sa redingote.

— Jamais ! rugit M. Pasteur en portant la main à la hache d'abordage qui

lui pend au côté. — Jamais! répète l'Académie. — Mais, alors? Pas tant

que vous ! — Et l'inquisition ! — Anathème ! — Vous en avez menti !

Patatra! — Et l'expédition du Mexique !— Demandez à M. Renan! ah! ah! — Giordano Bruno fut brûlé à Rome ! Et l'athée Etienne Dolet fut brûlé aussi, monsieur ! Et l'athée Lucilio Vanini eut la langue coupée, M. Pouchet ! Et l'Académie vient d'acheter trois mille fagots tout exprès pour vous, voyons, expliquez-vous avec calme, M. PouchajjÉÉ

Voilà une question qui ne peut pas manquer que de devenir très clahe d'ici à quelques jours.

Ml

2 juillet 1864.

Page 1