L'AMJUK ET LA RÉVOLUTION
La Société Française pendant la Révolution, dont nous extrayons le passage qu'on va lire, vient d'avoir l'honneur d'une troisième édition. Nous ne sommes guère aptes à juger les mérites sérieux de MM. de Goncourt comme historiens, ne pouvons que les louer de leur t ilent de description, et de leur amour pour ces mille petits détails de la vraie vie, ordinairement méprisés des historiens; Les vieilles estampes, jaunies, tachées et moisies, reprennent sous leur plume la fraîcheur et la vie. Lisez ce livre, et vous entendrez remuer et ptrler tous les portraits du temps, depuis les silhouettes folles et bariolées du Palais-Royal de Delencourt, les têtes de députés de J. Guérin, gravées au pointillé par Fiesenger, les profils bourgeois de Levachez,les gauches personnages de Monnet, jusqu'aux héroïques petits bonshommes de Dnplessis-Bcrtaux.
Les femmes de la révolution manquent d'une grâce et de ce quelque chose de leur sexe qui est le charme même des actrices de l'histoire : elles ne sont pas femmes.
Elles donnent à croire qu'elles ont un rôle ou une mission plutôt qu'un sentiment, en ce bouleversement de la France; et elles portent en elles une résolution grande et tendue, une pensée fixée ou une action délibérée qui prend toute l'àme, l'apaise, l'emplit, et n'y laisse place aucune au tumulte des passions et des enivrements. Elles dédaignent d'être Françaises, et comme des statues de marbre, elles portent sur leur front serein les vertus de la vieille Borne ; si bien que, comme elles ont marché sans pâlir ni faiblir jusqu'au bout, leur
mort même intéresse plus qu'elle n'attendrit, et que ces tètes cueillies jeunes et fraîches par les bourreaux hâtés, ont plutôt la couronne que l'auréole et attirent mieux l'étude qu'elles n'attachent le souvenir.
Celle-ci s'est appris à elle-même la raison, avant d'écouter les rêves d'adolescence; et c'est Plutarque qui lui a été son catéchisme. Madame Roland est un parti. — Charlotte Corday est Brutns ; et elle à dépouillé si complètement son caractère de jeune fille, qu'en sa dernière lettre à Barbaroux elle tourne en une ironie presque rieuse l'effarouchement de sa pudeur. — Olympe de Gouges, qui a voulu défendre Louis XVI, est un fou héroïque comme un Malesherbes.
Toutes, elles défendent l'apitoiement de la postérité : elles veulent être pleurées en hommes. Femmes, elles abdiquent leur sourire, leur enchantement, leur faiblesse : elles ont vécu sans aimer.
Derrière eux, les hommes qui ont paru sur la scène de la révolution n'ont pas laissé de ces grandes amours que l'histoire recueille et pour lesquelles elle semble adoucir son burin d'airain. A leur vie comme à leur mort, ils n'ont pas associé la femme, S'ils n'apparaissent pas vierges, ils marchent célibataires. Les voix du gynécée ne parlent pas en ces voix du forum ; et ils agissent et ils passent, ces hommes puissants, seuls.
A peine Desmoulins a-t-il Lucile à côté de lui, pauvre grisette égarée et perdue en cette époque sanglante, figure petite, mais aimable, qui sourit, pleure et meurt, Lucile, qui est un peu une Manon de Bétif, un peu la Juliette de Shakespeare. — Danton, à la constitution duquel le plaisir allait mieux que les amourettes, et pour qui le plaisir devait être une orgie, Danton marié n'emretient point la postérité de la femme qui le pleure, silencieuse. — Cet autre a pris femme devant le soleil, comme Jean-Jacques pour avoir ménagère : Marie Evrard balaye, ne dérange pas la copie pour le journal, et se couche. Il est des hommes auxquels Dieu ne donne de l'amour que l'accouplement. — Barrère est le galantin de la Terreur. — Il dit des riens aux suppliantes, aux quémandeuses qui emplissent son antichambre, sourit, promet, badine avec les larmes ou les œillades, et joue avec l'amour comme un chat avec un livre. — Bohespierre était chaste par tempérament, libertin par imagination. » Les regards des femmes étaient un des chatouillements de sa tyrannie. 11 se défiait de leur influence mystérieuse etil essayait de la capter. Il se plaisait à les attirer, avec elles il adoucissait sa voix naturellement aigre et criarde, et il gracieusait son accent artésien. Il n'allait pas aux libertés, il jouait aux coque'teries ; la froideur de sa constitution garait son ambition des dangers de ce jeu. lit cet homme au profil sec, au teint bilieux, les mains crispées par une contraction de nerfs, aux yeux clignants et garnis de conserves, cet homme sans charme jetait dans l'âme de certaines femmes et de certaines illuminées une impression, un sentiment qui était une dévotion plutôt qu'un amour.
Ce n'est point à dire que. tout ce temps soit déshérité. Si les grands personnages du drame se gardent tout entiers et ne donnent ou ne laissent prendre rien d'eux-mêmes, bien des cœurs, — en ces mauvais jours, — marchent deux à deux, appuyés, et ainsi mieux affermis dans « ces orages de crimes. » — La révolution a fait les cœurs sérieux ; l'amour n'est plus badinage. Les Cupidons roses de Boucher lisent à préssnt les Tristes d'Ovide. Le romanesque succède au libertin, le roman anglais au papillotage français. Cela commence à être « une passion » qu'une attache, et un dévoument qu'une intrigue. L'amour quitte le dix-huitième siècle et se tourne vers le dix-neuvième : c'était une comédie libre, et c'est presque déjà un drame noir I et le passe-temps est devenu une grande affaire dans la vie. La Terreur mûrit et fait graves toutes les affections de l'homme ; et l'amour qui passait joyeux désapprend le rire et se fait prêt aux regrets, voyant passer à côté de lui un amour vêtu de deuil et les lèvres sur une mèche de cheveux.
L'amour, c'est alors une entière oblation du moi pour l'être aimé; c'est une tête chère qu'une femme sauve avec l'enjeu de la sienne. L'amour , c'est la veuve le Jay, cachant un an le comte Doulcet de Pontécoulant, c'est la marchande de livres qui recèle Corsas. L'amour, c'est la fille du Palais-Égalité se retrouvant à elle quelque chose qu'elle croyait avoir vendu : un élan, une surprise de sentiment, une folie de sacrifice; la fille qui pousse l'émigré pour lequel elle tremble, dans l'alcôve, hier vénal, aujourd'hui ennobli par le tendre courage d'une courtisane et le salut d'un homme. L'amour, c'est la maîtresse de ce beau prisonnier de vingt-cinq ans, pris d'une fièvre ardente. — Sombreuil le fils, — qui dépouille les habits de son sexe, prend ceux de son amant et passe trois nuits au chevetde son lit; pauvre infortunée! quine savait pas le soigner pour Sanson! L'amour, c'est le portrait qui elface l'absence, où s'arrêtent les yeux du détenu. « Ces messieurs , disait — l'administrateur Pergot, des hôtes de Saint Lazare, — se consolent avec des portraits d'être privés des orginaux , et ne s'aperçoivent plus qu'ils sont en prison. »
2 juillet 1864 .
L'amour, c'est le médaillon d'or de Baussaneourt passant au tribunal
révolutionnaire l'image de la princesse Laubaumiska pendue à son
cou. JuJitiq j'ïG ,a<»M ? %3fios[ bm)
Quel chroniqueur attendri dirait dignement, avec une émotion douloureuse et charmée, avec la modestie du respect et de la compassion décente, ces repas libres de l'amour, ces derniers festins des tendresses, les amours des prisons? — Jeunes captives accordant, d'un regard qu'elles laissent tomber, la lyre et le cœur des poètes ! 0 délires ! ô honheurs, qui n'ont pas de lendemain! toute la vie qu'on se promet à deux heures du tribunal! La coupe des joies humaines qu'on se hâte de finir avant que sonne l'heure funèbre! Roses du matin des jours, donjon presse le parfum en ces instants comptés! Baiser suspendu par l'appel des bourreaux ! Bouches qui se cherchent encore dans le rouge panier! - Dans le préau de la Conciergerie, dans le guichet de la Conciergerie, ce ne sont que femmes et maris, amants et maîtresses, qui se dépêchent d'aimer; ce ne sont que gaies caresses, que mois à l'oreille, que mains pressées! A travers les grilles, ce ne sont que douces causeries, charmants épanchements, lèvres qui se tendent et qui se confessent à d'autres lèvres tendues ! — Dans les prisons qu'on appelle muscadines , aux prisons joyeuses et tout envoi- durées de jardins , de vergers, de berceaux, l'amour fait son nid, et les cœurs s'enlacent. — Au Luxembourg, les Anglaises enfermées se laissent si bien distraire qu'un beau jour Marino , l'administrateur de la police, jette au cercle assemblé de cyniques paroles sur les heureux passe-temps que Paris prêteà la prison.