‹ La Vie parisienneChapitre 325 sur 662 · MONSIEUR LE CURE · texte numérisé non relu

MONSIEUR LE CURE

Monsieur le curé de *** est un enfant du pays. Si à l'heure qu'il est il porte la soutane et édifie le canton par son exemple, c'est que la Providence l'avait marqué de son doigt, et aussi qu'une légère inégalité des jambes le rendait impropre aux travaux des champs.

C'est cotte infirmité qui décida sa vocation et lui ouvrit la carrière sacerdotale, où, grâce à Dieu, il gagne tout doucement le ciel au petit trot de ses vertus.

Il est adoré, et c'est justice. Jeune encore, alerte, robuste, il fait la chaîne aux incendies, soulève d'une main des poids fabuleux, et n'était un embonpoint pré oce qui gène un peu sa démarche tout en lui donnant une rondeur et une bonhomie charmante, il ne craindrait pas à la course les plus jeunes gars du village. Ce qu'il a de charmant c'est l'affabilité et la franchise de l'accueil. Personne ne sait tendre plus cordialement la main, personne n'a un visage plus ouvert et plus gai, un rire plus communicatif, un regard plus engageant. Son œil petit, sympathique, vous sourit de loin, vous fait accueil et vous invite à causer. Toujours humide et brillant, cet œil laisse souvent échapper dans la conversation une belle grosse larme limpide et transparente, qui déborde sur sa paupière et sur la surface de laquelle se réfléchissent le ciel, les arbres, les blés. Cette larme est comme un miroir où se reflètent tous les objets voisins, et jo ne peux pas regarder en face monsieur le curé sans apercevoir mon portrait dans ses yeux.

Cette goutte transparente, toujours prête à tomber, ce diamant éblouissant, donne à sa physionomie un air de fête, de bonne humeur et de gaieté qu'il n'ignore pas ; aussi n'est-ce qu'à rpgret que de temps en temps, après un éclat de rire et lorsque son diamant devenu trop gros va s'échapper, qu'il le ramasse de son gros pouce.

Faut-il le dire? une grande partie de ses qualités morales lui viennent de l'excellence de son estomac. Il l'avoue lui-même ; après les repas il se sent meilleur, son cœur s'entr'ouvre, son esprit s'épanouit sous l'influence d'une digesiion facile. Ses plus beaux sermons lui sont venus sur les lèvres sans efforts; le soir, en sucrant son café et le cognac exquis de madame la comtesse, fit naître en son cerveau mille pensées édifiantes qui peut-être n'y seraient pas venues, sans cela; à jeûn, c'est un digne homme, après les repas c'est un saint.

Ce n'est pas que cela m'étonne. J'ai toujours considéré une bonne digestion comme la preuve d'une conscience pure.

Il est certains appétits qui ont je ne sais quoi de respectable et d'évangôlique. Le dirai-je? — Eh bien, Ot.i : je crois que les gros mangeurs sont en majorité des gens vertueux; et, pour ma part, je ne suis pas éionné que, parmi les âmes pieuses qui pratiquent le plus spécialement les vertus chrétiennes, on rencontre autant d'estomacs bien portants, curieux et actifs.

Madame la comtesse, dont je viens de mentionner le cognac exquis, est la personne la plus noble, la plus riche et la plus vertueuse du pays; et monsieur le cuié, qui naquit sur ses terres, pour ainsi dire, à l'ombre de son château, lui est absolument dévoué. Il n'est d'ailleurs sorte de gâteries, quasi maternelles, de soins affectueux, de douceurs charmantes, dont madame la comtesse ne comble monsieur le curé. 11 en est reconnaissant, son cœur n'ayant jamais conue l'ingratitude.

Deux fois par semaine il dîne au château , cela est de fondation : monsieur le curé tousse-t-il'' — Immédiatement une douzaine de pots de confitures et un panier de Bordeaux, s'acheminent vers le presbytère. Monsieur le curé a-t-il éternué en faisant sa partie de tric-trae? Le lendemain matin il reçoit une jolie paire de. poulets gras,, ou bien

un beau pain de sucre. C'est à la comtesse qu'il doit de brûler des bougies, à elle qu'il doit les ornements du maître-autel, les vases en porcelaine dorée qui sont dans la chapelle de la Sainte Vierge, à elle qu'il doit son missel duré sur tranche et sa cafetière à esprit de vin, sa sonnette en plaqué, son chemin de croix qui joue la peinture à l'huile et son grand fauteuil en cuir, dans les profondeurs duquel il réfléchit de midi à deux heures — surtout pendant les chaleurs; à elle qu'il doit la grosse cloche de l'église que l'on entend distinctement à deux lieues et son cache-nez tricoté en laine noire dans lequel il s'enveloppe en hiver pour retourner chez lui. A elle qu'il doit le cierge pascal et le tapis de sa chambre, son beau calice d'or et les bouclas de ses souliers; à elle qu'il doit d'être le plus heureux curé de France. Comment ne lui serait-) 1 pas reconnaissant?

Eh bien ! qui se douterait qu'au milieu de tout ce bien-être, notre bon curé a parfois des chagrins? Qui se douterait qu'un remords, un doute, une crainte lui traverse le cerveau et lui serre le cœur, lorsque le temps est à la pluie, ou que le carême commence? Rien n'est plus vrai pourtant. Le bon curé est de temps en temps confus de tous les bienfaits de la comtesse ; il craint que toutes ces douceurs ne lui jouent un mauvais tour au point do vue de son salut éternel ; il éprouve comme un embarras à digérer son bonheur et son âme ressent des pesanteurs. Il songe à ses péchés, il a des scrupules. Les privations des premiers chrétiens et les souffrances des martyrs lui reviennent en mémoire. Saint-Laurent lui apparaît furieux, menaçant, avec son gril à la main, et il voit dans ce gril un reproche direct aux côtelettes un peu saignantes qu'il aime particulièrement.

Mais au premier rayon de soleil, toutes ces terreurs puériles qui prouvent néanmoins la bonté de son cœur, s'évanouissent. Il se dit alors que tous ces dons ne s'adressent pas à lui, mais au ministre du culte, au curé delà paroisse; que toutes ces attentions dontil est l'objet sont un hommage indirect adressé au Seigneur, et qu'enfin le bon Dieu acceptant les présents que lui fait madame la comtesse, il serait pour ainsi dire inconvenant, irrévérencieux, coupable même, que lui, curé, ne cherchât pas à imiter le Seigneur.

D'ailleurs comment refuser à madame la comtesse dont le château est plus vieux que l'église et s'élève presque aussi haut; à madame la comtesse qui lui tirait les oreilles lorsqu'il était enfant, à elle dont le nom est si ancien, la fortune si grande et les vertus si énormes, que tout le canton a le chapeau à la main lorsqu'elle passe? Peut-il oublier que la grande dame traite le préfet lui-même presque cavalièrement et parle à l'évêque avec une sorte de familiarité? que tous les fermiers des environs sont ses locataires; qu'elle est comtesse enfin, et que, comme chacun le sait, son titre lui vient de Dieu?

Lui appartient-il à lui de faire cause commune avec les ivrognes républicains du bourg, qui braillent le dimanche dans les cabarets ? Lui appartient-il de discuter l'ordre établi, de mettre en doute la plus sainte des traditions du passé et de fronder la noblesse qui, à cette époque de doute et d'irrévérence, reste fidèle à la religion et en est le plus ferme soutien?

Ce bon curé lit peu, mais il pense beaucoup et il pense bien, comme vous voyez. Il voit un lien sacré et respectable entre la noblesse et la religion, et après la croix qui domine le maître-autel et la mitre de son évêque, ce qu'il regarde avec le plus de respect dans ce bas monde, c'est l'écusson fleurdélisé qui orne le château. Il est indigné lorsque arrivent jusqu'à lui les discours impies et révolutionnaires des commis-voyageurs qui détournent les filles, parlent d'égalité, se grisent et jouent au billard.

L'Egalité ! se dit-il ; est-ce que le bon Dieu n'a pas voulu de tout temps qu'il y eût des grands et des petits, des riches et des pauvres, Est-ce qu'il n'a pas voulu de tout temps que les ministres de sa sainte

Lignes simples, lignes dormantes, lignes à triple hameçon, garde-vue, guêtres imperméables, il y a tout ce qu'il faut pour pécher ici, mémo de leau; seulement, il faut l'aire venir le poissou de Paris.

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