L'AMOUR VENGE
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de mères d'actrices, mais on trouve encore des mères de danseuses — la race résiste et tien bon — rien n'indique qu'elle doive disparaître de sitôt — c'est là une observation qui n'a l'air de rien, mon cher ami, elle est cependant d'une étonnante profondeur — vous verrez.
Sur ,une estrade qui prolonge la scène, à l'endroit où le soir se trouve le fauteuil du chef d'orchestre, plusieurs messieurs ; — d'abord les auteurs du livret ils nous pardonneront de ne pas nous occuper d'eux — derrière les auteurs, deux musiciens, jouant du violon. Un peu en avant, debout, avec un costume qui lui permet d'indiquer les pas, le maître de ballet ; — vous le connaissez bien, un de nos plus habiles, comme vous savez — artiste remarquable et applaudi, soit que sa main tienne un archet, soit qu'elle brandisse ce bâton formidable dont il se sert pour marquer la mesure, et avec lequel, une fois l'appel terminé, il donne le signal en frappant deux ou trois fois sur le plancher.
16 juillet 1864..
Et la répéiition commence. — Les paysans font leur entrée avec des paysannes; — ils se mettent en ligne, ou plutôt ils devraient se mettre en ligne et ils ne s'y mettent pas — coups violents sur le plancher, « arrêtez, arrêtez !... les deux violons s'arrêtent — le maître
quand elle traverse la scène, régler ses pas sur le rhythme auquel
de ballet fronce le sourcil, et doucement il prie ces dames et ces mes- qu'il y a plaisir pour une femme à être belle devant des connaisseurs
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sieurs de recommencer — on recommence, les violons jouant de plus belle et deci de là lançant des notes d'une extravagante fantaisie, on recommence et rien ne va — tout à l'heure c'était la faute des paysans, maintenant c'est la faute des paysannes. — Pourle coup il n'y tient plus, il jette son bâton, il jure qu'il vaut]mieux renoncer à tout et léspaysannes de rire! — a Mais monsieur, nous recommencerons... » — Je crois bien que vous recommencerez, tant que vous ne ferez pas ce qu'il faut, vous recommencerez — et l'on recommence... pan, pan!.,,, jl s'est, décidé à ramasser son bâton — les deux musiciens grognent, les deux violons grincent... pan, pan... le bâton va son train, et la fureur du maître de ballet aussi; quand il est fatigué de se fâcher en français, il se fâche en russe... rien n'y fait — tout va mal, tout va horriblement!... et tout finit par aller le mieux du monde — et après tous ces grognements, tous ces grincements., toutes ces colères, après ce bâton dix fois jeté par ter, e et dix fois ramassé, on arrive à faire applaudir ce pas de noces, un des plus brillants que le public ait jamais applaudis.
La Berceuse est dansée par Aille Mourawief — la connaissez-vous, mon ami? Je ne pense pas qu'il existe au théâtre une physionomie plus originale — elle a des étonnements d'enfant — des craintes, et après le succès, une naïveté dans la joie qui d'abord fait sourire, et qui bientôt séduit. Je crois qu'il ne faudrait pas une contrariété bien vive pour la faire fondre en larmes. — On est forcé d'avouer que tout cela ne la fait pas ressembler du tout au type que nous avons rêvé au collège, et que généralement l'on se représente d'une toute autre façon les danseuses de l'Opéra. — Je laisse à un plus digne le soin de parler île son talent; je n'en veux dire qu'un mot. Elle a des pieds spirituels — il est agréable de la voir danser comme il est agréable d'entendre causer un homme qui cause très bien.
Et l'Amour!... je vous affligerais beaucoup, n'est-ce pas, si je ne parlais pas un peu de l'Amour!...
Vous qui avez beaucoup lu, mon cher ami, vous avez du lire les Mémoires de je ne sais plus trop quelle marquise du dix-huitième siècle — Mme d Kpinay, je crois — et l'admirable portrait qu'elle trace d'elle-même. Elle a les bras un peu maigres, cette pauvre marquise, les bras un peu maigres! Elle l'avoue ingénument, mais elle s'en console par fa certitude d'avoir les plus belles jambes du monde. Si Mlle Eugénie Eiocro était affligée' de la même infortune — ce qui n'est pas, car ses bras sont très beaux — elle s'en pourrait assurément consoler de la même manière; quelle pureté do formes, mon ami, quelle grâce et quelle splendeur! l'harmonieuse beauté d'un marbre antique animé par un sourire de Parisienne. Je voudrais que Phidias pût revivre, et la voir ! il s'arrêterait saisi d'une immense admiration comme il le l'ut le jour où, pour rappeler la naissance de Yénus, Phryné s'avisa de se montrer sortant des ondes fit d'apparaître tout d'un coup aux yeux des Parisiens d'Athènes dans un cos- , tume encore plus divin que celui de Mlle Fiocre !
Ajoutez à cela une démarche vraiment merveilleuse, elle semble;
obéissaient, il y a quatre mille ans, les déesses d'Homère.
Le suffrage des ignorants ne flatte guère, mais il est doux pour un artiste d'être applaudi par des gens de goût ; j'imagine pareillement
en beauté. Il'y en a beaucoup à. l;Opéra.
uft.
Le foyer de la danse est célèbre. . Cent pas à peine le séparent du Café Anglais; quelle distancé cependant, mon ami, quelle distance!... Au commencement de ma lettre je vous ai parlé des mères, Leur inlluence se fait sentir à l'Opéra dans mille détails, et y explique bien des choses, notamment la différence essentielle qu'il est facile de constater entre une danseuse et une actrice des Variétés ou du Palais-Royal. Ici, des toilettes d'une simplicité peut-être excessive... Comme nous voilà loin « des diamants du Brésilien, des peignoirs de dentelle et des jupes traînantes, encombrant la scène.. . » point, ou peu d'apparences ici, mais des petites réalités bien solides... on sent que la prévoyance d'une mère a -passé par là. Moins de luxe, mais plus de jeunesse, et il faut le dire, plus de jeunesse et plus de beauté... comme les Villeroy, les Wolter, les Brach, les Montaubry, les Georgeault, les Baratte, etc., etc., sont plus jolies, en somme que les. . . à quoi bon humilier ces dernières après tout, et leur dire des choses désagréables? .. ' , '
Dans h façon de vivre une différence. aussi grande. ^«Voulez- vous les connaître ces plaisirs de monsieur X? » disait une des plus jolies danseuses à un jeune homme: « il vient chez nous, il nous trouve en train, moi, de piquer des chaussons de danse, ma mère, de raccommoder les culottes de mon petit frère. Il reste là pendant des heures et nous ne disons rien! » Avouons qu'au premier coup d'ceil le divertissement ne parait rien avoir de bien pittoresque ; il peut charmer cependant; des gens qui nous valaient bien s'y sont laissé prendre . . . Et puis, rien no nous empêche de croire que la jeune personne n'a pas tout dit, et qu'à ces plaisirs ingénument déclarés par l'innocente enfant, M. X. trouvait par-ci par-là moyen d'en ajouter quelques autres.
Quoiqu'il en soit, il y a évidemment chez la danseuse de l'Opéra des côtés de petite pensionnaire qui, dans le premier moment...
Je vous demande pardon, mon cher ami, mais je suis forcé d'interrompre ma lettre pour poser le décor du premier acte.