‹ La Vie parisienneChapitre 336 sur 662 · MES VOISINS · texte numérisé non relu

MES VOISINS

j-k docteur

Le docteur du bourg, — le seul, — est un petit homme très barbu, à l'œil vif, à la démarche saccadée, et qui a conscience de son importance. — Ses mains sont velues et ses doigts noueux, mais il n'en est pas moins adroit pour cela, et je vous jure que lorsquïl dirige Coco dans un chemin difficile, il ne s'en tire pas mal. — Est-il aussi heureux quand il s'agit d'une opération? — Les uns disent oui, les autres disent non. Le fait est qu'il est seul de sa profession, à quatre lieues à la ronde, et qu'on a recours à lui.

Le docteur, disait une fois le percepteur, — un homme de grande capacité, mais un peu méchant; — le docteur est le vieux parapluie qui traîne dans les coins ; on s'en moque quand il fait beau, mais quand il pleut, on est encore trop heureux de le trouver.

Le docteur apprit cette plaisanterie, et cela fit tout une histoire ' d'autant plus, que précisément à ce moment-là, la femme du percepteur étant en mal d'enfant, il fallut avoir recours au médecin.

— Qu'il me fasse des excuses, dit ce dernier. Sac à papier I qu'il m'en fasse, et de publiques.

— Où nous ne nous dérangeons pas, ajouta la femme du docteur, —madame la médecine, comme on dit quelquefois. Elle était furieuse. Son grand nez tremblait comme une feuille et son menton aussi; du reste, sonnez ne fait pas un mouvement que son menton n'imite. Je ne sais quelle sympathie secrète les attire l'un vers l'autre.

Mais revenons au fait. Le notaire fit preuve dans cette affaire-là d'un tact extrême. — Le percepteur fut conciliant, le docteur mit du sien et tout s'arrangea pour le mieux ; — le percepteur eut deux jumeaux, ce qui lui fit quatre garçons et trois filles.

Dans la carrière du docteur Blansein, c'est ainsi qu'on l'appelle, le plus difficile n'est pas de guérir ses malades, il en a une telle habitude ! Et puis le pays est sain, l'air pur, et il faut être tout-a-fait obstiné pour mourir de maladie dans notre contrée. Le plus difficile n'est pas de couper les jambes et les bras, — il découpe comme un ange, — le plus difficile n'est pas d'arrêter les fièvres, de se rendre maître des fluxions de poitrine; on se rend maître de tout cela comme on peut, et dans tous les cas, le défunt n'est pas là pour réclamer. — Le plus difficile est de vivre, en bonne intelligence avec les gros bonnets de l'endroit. Entre gros bonnets, rien n'est plus rare que l'harmonie.

Le maire est à cheval sur son écharpe et s'endort, dit-on, tous les soirs, avec le code sous son traversin. — Sur aucun sujet il n'entend raillerie. — Il a fait mettre dans la grand'rue, un réverbère à l'huile de pétrole, qui n'a jamais brûlé plus d'un quart d'heure, à cause du vent, mais enfin cette tentative infructueuse prouve cependant un homme de progrès et d'énergie, qui n'est point ennemi des innovations. — Ce qui le rend d'un commerce délicat, c'est son intolérance politique.

Comme vous le pensez bien, le docteur Blansein, qui est au fond un libre penseur et légèrement républicain, a peine à se contenir et à vivre en bonne intelligence avec le représentant de l'autorité. D'autre part, le percepteur qui eut sa redingote déchirée aux affaires de juillet 1830, — il était venu passer trois jours à Paris pour affaire, — est un orléaniste endiablé, il parle haut et sec, et il manie l'ironie politique avec une adresse extrême. — Vous devez comprendre que M. Blansein éprouve encore là quelque difficulté.

Quant à M. le marquis, qui veut bien recevoir de temps en temps le docteur, il n'est pas besoin d'expliquer ses idées politiques. On assure que les clous de ses bottes sont disposés en forme de fleurs de lis, — cela ne m'étonnerait vraiment pas. — Or, le bon. docteur marcherait plutôt avec des sabots que de porter de pareilles bottes.

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