CN PARISIEN
Chères petites femmes qui faites si gentiment joujou au bateau, songez-vous quelquefois aux pauvres gens qui finissent ainsi?
ACHILLE ET THE R SITE
potq aea laab jisiJaom^ ?^tll«»iho-iq cl l ai
A St-Cloudla société de madame d'Alfena descenditde voiture à la grille du parc et se mêla à la fête. Le grand air et le mouvement de la voiture n'avaient fait qu'exciter les nerfs des femmes; elles produisaient sensation en traversant la foule, et leurs éclats de voix gênaient un peu le baron et un diplomate qui était de la partie.
Ils passèrent sans s'y arrêter devant la géante, représentée le bras étendu sur un tambour-major; ils méprisèrent le boniment du coupeur de cors àla voitureornée de glaces ; ils passèrent aussi avec dédain devant les chevaux de bois, et même devant le cirque des frères Loyal.
Enfin, une baraque attira leur attention : la devanture représentait un hercule soulevant un char-à-bancs sur lequel étaient assis douze carabiniers; plus loin, ce même hercule luttait avec un ours. Sur l'estrade, un gros monsieur proprement mis , le chapeau sur la tète, et tenant le milieu entre le directeur de théâtre et le vendeur de contremarques, faisait à la foule le discours suivant :
<( Entrez, messieurs et dames, entrez, vous ne vous en repentirez a point; entrez, ça ne coûte que deux sous et ça en vaut dix Que « dis-jel vingt, trente, quarante, un petit écu, un gros écu. Vous verrez « là-dedans un homme, mais un homme comme il n'y en a pas, comme « il n'y en a pas ! »
« S'agit-il de lutter avec des hommes? Dix adversaires simultané- « ment, c'est à-dire l'un après l'autre, ne l'effraient point ; s'agit-il de « purger les forêts et les déserts de bêtes féroces, pour ne pas dire « venimeuses? il n'a pas son pareil dans cet emploi. L'empereur du a Maroc m'écrit chaque jour pour implorer notre secours; un lion, : i un ours, une baleine, ou même un chien boule- dogue qui n'a point « pris la nourriture du matin, il les étouffe entre ses bras robustes. « S a°it-il enfin de soulever des masses énormes ? la plume et le plomb « lui sont tout un; et comme disait cet ancien qui avait oublié cl être « béte : pour soulever le monde, il ne demande qu'un point d'appui. « S'il y a parmi nous, mesdames, un professeur de mécanique, il est « là pour attester la vérité de ce que je dis. Et cet homme colossal, « prodigieux, miraculeux pour ne pas dire étonnant, comment est-il « fait? me direz-vous; a-t-il cinq bras, deux tètes, quatre nez? Non « messieurs et dames, il n'a que deux bras, une tête et un nez, comme a il nous est loisible à tous d'en avoir. Est il laid ? non il est beau. « Est-il vieux ? non il est jeune. Est-il sorti de la lie du peuple? A-t- « il pour père un chaudronnier, et pour mère une marchande de « salade? non, messieurs, c'est un prince ; le prince Piliadys, dit le bel « Achille, né natif de Larisse, en Epire, dont il gouvernerait encore les « populations enchantées, s'il n'avait excité l'amour de trois cents des « femmes du grand Turc. Pour éviter tout accident, ce monarque « éclairé et prudent l'a décoré de l'ordre du Nicham et l'a prié de <7sortir incontinent de ses Etats. Le prince Piliadys, dit le bel Achille, « ayant obtempéré au désir de son souverain, aura l'honneur de
(1) Voir le numéro du 9 juillet.
« continuer ses exercices devant vous. Entrez, entrez, messieurs « et dames, c'est deux sous ! Vous voyez tout de suite sur ma fiu gure que je ne suis pas un charlatan, aussi je ne vous dis pas qu'on « vous rendra l'argent en sortant, si vous n'êtes pas contents; mais « une fois, deux fois, trois fois, je ne vous dis que ça, entrez, en- « trez, entrez ! En avant la musique ! »
La société de la marquise se décida à entrer dans l'affreuse baraque, l'imprésario fit asseoir les dames sur des espèces de places d'honneur qui coûtaient quatre sous, puis il proposa à messieurs les spectateurs de lutter avec le prince.
«r— Il va paraître, messieurs, il va paraître, il est là-dedans, derrière » ce rideau. Celui qui sera vainqueur du terrible Piliadys, dit le bel » Achille, à la lutte à main plate, sans croc-en-jambes et le tombera » sur les deux épaules, recevra la somme de dix francs. Dix francs, » messieurs, vous le savez, ne se trouvent point sous le pas d'un âne » Comme je ne suis pas un charlatan, je ne vous promets pas cent fr. » il faudrait que j'écrivisse à mon notaire. Mais je vous promets dix » francs, et les voici. »
En même temps il tira deux vraies pièces de cent sous en argent, et les jeta par terre.
« — Il va paraître, messieurs, ajoua-t-il. En avant la musique ! Il est « là dedans, il va paraîtra, il est paru 1 »
Ce disant, il tira le rideau, et le bel Achille s'avança avec dignité jusqu'au milieu de l'arène, où il resta immobile dans une pose de statue.
Le bel Achille avait le torse nu, ses jambes fines se dessinaient sous un maillot rose fané, mais non taché, une espèce de diadème semblable au bandeau des rois antiques retenait par devant ses longs cheveux noirs, qui, par derrière, tombaient en boucles soyeuses sur ses épaules. La peau de son dos et de sa vaste poitrine était fine, légèrement dorée d'une transparence marmoréenne ; à chaque saillie des muscles s'accrochait une arête lumineuse; sa taille était moyenne, mais si bien prise qu'il paraissait grand. Un léger duvet noir lui enveloppait le menton. Ses grands yeux étaient profonds et tristes; bien que son corps fût dans tout son développement, son sourire avait quelque chose d'enfantin. Dans ce corps admirablement proportionné, nen-de trop : pas un pouce de graisse, pas un muscle proéminent aux dépens du muscle voisin. Il était harmonieux avant d'être fort. Il fallait l'œil d'un sculpteur pour mesurer l'étendue de cette force. Le vulgaire devait mal la juger; aussi un forgeron colossal se présenta avec confiance, et avec un sourire presque dédaigneux pour entrer en lutte avec le bel Achille. Il offrait avec celui-ci le contraste le plus parfait.
Le forgeron avait une moustache énorme et rude, la peau de son visage n'était pas fine et lumineuse, mais grosse et tannée. L'épiderme était injecté de sang, le nez fort, rouge et empâté. Quand il ôta sa chemise, on vit paraître une poitrine velue. Ses bras étaient monstrueusement développés; les muscles, au lieu de pénétrer les uns dans les autres par courbes insensibles, semblaient lutter entre eux. Tout ce corps était très fort, mais encore plus laid. Les trois dames, qui n'étaient pas faciles à effaroucher, et qui n'avaient rien laissé paraître à l'entrée du bel Achille, poussèrentun ha! de pudeur et détournèrent un instant la tête. Le baron demanda quel plaisir on pouvait trouver à un pareil spectacle et proposa de s'en aller. Mais la lutte était déjà commencée et on ne l'éc utait plus.
Le forgeron se précipita vivement sur le bel Achille et le saisit à bras-le-corps. Celui-ci, loin d'essayer de se dégager, leva les bras pour mieux lui laisser prise. Il fut soulevé de terre plusieurs fois, mais en retombant, il se reu-ouvait toujours en équilibre, et le sourire n'abandonnait pas ses lèvres. Quand il eut laissé son adversaire se fatiguer quelque temps, il saisit le moment où celui-ci se livrait, le saisit par la nuque et les épaules, d'un mouvement rapide, et fit passer cette masse énorme par-dessus sa tête. Le dos du forgeron alla s'appliquer sur le sol, mais il avait eu le temps de prévoir le coup, et une seule de ses épaules porta. Le forgeron se releva furieux, il saisit de nouveau à bras-le-corps son. adversaire, qui, cette fois, se laissa jeter à terre en entraînant le forgeron par-dessus lui. On croyait le bel Achille vaincu, mais il était tombé en tournant sur lui-même, et quand les deux lutteurs arrivèrent à terre, c'était le bel Achille qui était des Sus et le forgeron dessous, les deux épaules appliquées sur le sol.
Tandis que le forgeron remettait sa chemise d'un air grognon, la foule battit des mains avec enthousiasme. Ce qui l'avait charmée, ce n'était pas seulement le triomphe d'un beau garçon sur un vilain, c'était surtout l'aisance et la grâce nonchalantes avec laquelle il avait marqué cette supériorité. A aucun moment il n'avait montré la limite de ses forces; sûr de raidir instantanément ses muscles à mesure
16 juillet 1864.
qu'il en aurait besoin, son corps avait conservé, tout le temps de la lutte, le laisser-aller d'un corps au repos. Et tandis que le forgeron soufflait comme le soufflet de sa forge, et que la sueur le couvrait, le bel Achille avait seulement sur le visage une légère rougeur, et si sa poitrine se soulevait plus fort qu'à l'ordinaire , son haleine restait silencieuse.
Delambre, qui avait joui de ce spectacle en artiste, allait faire part à la marquise de son admiration, mais quand il jeta les yeux sur elle, il surprit son regard fixé sur Piliadys, et il constata que son admiration pour le lutteur n'avait pas besoin d'être encouragée. Ils restèrent ainsi une demi-minute, lui la regardant, elle ne s'en doutant point, absorbée dans sa contemplation profonde, puis elle se tourna vers sa voisine, et lui parla d'un ton indifférent, en femme qui éprouvait déjà un sentiment assez violent pour sentir la nécessité de le cacher. Delambre maudit son idée d'avoir entraîné la société du baron à la fête de Saint-Cloud.
Cependant le prince grec continuait ses exercices. Ne trouvant plus d'adversaire humain, il lutta contre un ours, muselé il est vrai, mais d'une taille des plus imposantes. Il le jeta par terre avec une facilité qui prouvait qu'ils avaient une longue habitude l'un de vaincre, l'autre d'être vaincu. Il souleva ensuite, à bras tendus, des poids de soixante kilog., puis porta sur son dos le char orné de carabiniers, et termina enfin en jonglant avec six boulets de 12.
Les dames criaient franchement bravo, les messieurs faisaient des remarques ironiques. Le baron surtout avait, et pour cause, la force physique en horreur : il la regardait comme peu distinguée et même comme tout à fait populacière. Devant elle, il éprouvait du ressentiment comme en face d'une injure personnelle ; d'ailleurs, les applaudissements donnés devant lui à un autre le blessaient toujours, quelque humble qu'en fût le sujet. Il crut marquer la distance qui séparait un baron comme lui, envie et admiration de l'univers, et un pauvre histrion de foire, en lançant cette phrase maladroite :
— Marquise, vous m'avez dit, je crois, que vous aviez la fantaisie d'avoir un chasseur derrière votre voiture, cet homme-là vous conviendrait assez.
— J'y pensais, répondit vivement la marquise. Delambre, malgré son dépit, ne put s'empêcher de sourire.
— Quand il aura fini, continua la marquise en s'adressant au baron d'une voix caressante à laquelle elle ne l'avait pas habitué, donnez lui un louis et dites-lui de venir me trouver à l'hôtel.
— Comment, sérieusement? dit le baron. Mais je faisais une plaisanterie, tous ces gens-là sont d'affreuses canailles.
— Nous verrons bien, je veux en courir la chance; sérieusement je vous prie de faire ce que je viens de vous demander.
11 y eut un moment de silence ; quand les exercices furent finis, Delambre voulut entraîner la société, espérant que la marquise n'oserait pas insister sur sa fantaisie, et il lui offrit son bras; la marquise se laissa conduire jusqu'à la porte, en femme qui ne pensait plus au lutteur; alors, se retournant de l'air le plus naturel :
— Ah ! mais j'oubliais, baron, faites donc ce que je vous ai demandé : allez parler à cet homme.
Le baron s'exécuta de mauvaise grâce; la marquise immobile, retenant le bras de Delambre, suivait de loin la scène. Le baron écrivit l'adresse de la marquise sur une feuille de son carnet, la déchira, s'approcha de Piliadys qui était en train de mettre sur ses épaules une vieille vareuse rouge, et entama conversation avec lui. Celui-ci répondit en un jargon mélangé de grec, de turc et de français, et assez inintelligible. Il semblait ne pas très bien comprendre ce qu'on lui voulait, mais il vit le louis, il vit la marquise qui de loin lui souriait, il mit précieusement dans sa poche le papier qu'on lui tendait, et disparut derrière le rideau, en attendant une nouvelle représentation.
Il ne manquait rien à madame d'Alfena pour être une jolie femme, ou pour dire plus : une femme; sil quelque chose, à mon goût du moins, la splendeur de la jeunesse. Ce n'était pas que madame d'Alfena fut vieille, personne ne lui donnait plus de trente-quatre ans, et tout ce que le soir, elle montrait de son beau corps à la foule, était irréprochable, dans toute la plénitude de son développement et de sa vigueur; mais pour son visage, quelques rides imperceptibles commençaient à paraître. La marquise était pâle, ses paupières infé-
rieures étaient fortement estompées. Son front bas, ses cheveux noirs naturellement ondulés, sa lèvre inférieure un peu trop proéminente, lui donnaient l'air voluptueux plutôt qu'amoureux, et impérieux plutôt que noble. Puis elle était trop savamment habillée, trop sûre d'elle-même, trop gâtée par un récent succès. Le succès était sa liaison avec le baron. La marquise avait végété longtemps à Paris sous le nom de mademoiselle Briou ; elle avait chanté dans les concerts et même débuté sur un théâtre, mais sans aucun succès; elle avait vécu deux ans avec un journaliste et passé pour sa femme, puis elle l'avait quitté. Couverte de dettes, sans ressources, elle avait usé d'un reste de crédit dans le monde pour se faire recommander à des familles et / des pensions anglaises, et était partie donner à Londres des leçons de piano. A Londres, elle avait épousé le marquis dAlfena, réfugié italien, qu'elle avait eu le bonheur de perdre presque aussitôt après son mariage. Veuve, elle était revenue à Paris avec une vingtaine de mille francs dont l'origine était un mystère, et dont elle avait profité pour faire en trois mois cinquante mille francs de dettes, tenant maison et table ouvertes, et devenant à la mode sous son nouveau nom. La voir, se faire présenter chez elle, lui plaire, la compromettre, s'en faire follement aimer, avait été pour le victorieux baron l'affaire d'un instant.
Depuis cinq ans que cette liaison durait, la marquise avait payé les dettes de mademoiselle Briou et de madame d'Alfena ; elle avait amassé un petit million, sans compter l'hôtel, qui valait environ huit cent mille francs. C'est que la marquise, élève du baron en affaires, était bientôt devenue pour le moins aussi forte que lui. Ils avaient sans cesse ensemble des conversations de spéculateurs, d'industriels, de marchands, auxquelles ils trouvaient plus d'intérêt que dans les plus belles divagations d'amour. Le baron qui n'avait pas été habitué par son respectable père à la prodigalité, se montrait dans ses procédés avec la marquise d'une largesse qui paraissait fabuleuse à ses intimes. C'est que le baron, malgré son coup d'oeil d'aigle et son activité infatigable, était au fond un cœur simple et naïf : il ne croyait jamais trop faire pour une femme aussi à la mode que madame d'Alfena, qui était bien réellement marquise, qui avait de la tenue quand elle voulait, qui recevait l'élite de la société parisienne, et qui avait su lui persuader, sans avoir besoin d'y mettre aucune finesse, qu'il avait du génie et et qu'il était beau. Le baron n'était point d'ailleurs si sot qu'il en avait l'air; au fond des illusions de sa vanité, il y avait un instinct très juste; depuis que Thersite était né, la marquise était la seule personne qui eût ressenti pour lui une véritable affection. Si le cœur de madame d'Alfena ne pouvait se résigner à la fidélité, son esprit du moins était fidèle au baron. Celui-ci étaitdevenu indispensable à sa vie; si, par impossible, il se fût ruiné, elle l'aurait reçu chez elle sur le même pied que par le passé, et lui aurait fourni les moyens de reconquérir sa fortune. D'autres pouvaient passer dans sa pensée, mais lui seul y durait.
Pour le moment, cette pensée était toute au souvenir du jeune Grec. Jusqu'ici elle n'avait été sensible qu'aux qualités qui s'acquièrent par l'éducation ; pour la première fois, elle aimait la beauté native. Or, madame d'Alfena était une nature païenne, faite pour les passions, et que la société avait déformée en la rendant vaniteuse et intéressée. Cet éclair de vérité et de franchise dans une vie factice et menteuse l'avait subitement renouvelée.
EMILE L
(La suite au prochain numéro.)
--t-î-e^P^^ss^j-. -
OBSERVATIONS
Il en est de l'amour comme de la foi, ne désillusionnons pas les croyants, nous n'aurions rien à leur donner en échange.
Paris est le pays où les nommes ont pour la femme le plus de galanterie et le moins d'estime ; elles ne s'en plaignent guère, car la majorité préfère l'adulation à la considération.
Si je dis du mal des femmes en général, elles se révolteront toutes ; si je fais une application, toutes elles applaudiront.
Ce n'est pas toujours par sa personne, mais par grâce d'état, qu'un amant plaît plus qu'un mari.
La bonté a sa beauté qui orne jusqu'aux plus laids visages.
Alfred B.
1C juillet lSG-i.
yk^MMâ mm
Gandins, Fasliionables, Petits-Maîtres, Raffinés, Mignons, Roués, Incroyables ou Lions.
* DU GANDINISME Cv^
Tout le monde sait ce qu'on appelle un Calicot. Ce nom date de la Restauration ; dans l'origine il a été donné aux commis-marchands qui affectaient, dans leur mise, la tenue militaire et les allures des tr aîneurs de sabre de l'Empire. Depuis on l'applique à toutes les affectations de mauvais goût, et il a pris à peu près la même signification que le mot Snob; mais le mot anglais est plus complet. Le Snobisme embrasse toutes Ips affectations, le parvenu et le gandin, le calicot moral aussi bien que la calicot, physique, sans distinction de sexe.
Les caricatures de 1816 représentaient M. Calicot habillé comme les personnages de M. Choufleury : un habit tabac d'Espagne a queue de morue, avec un col de velours de trente centimètres de haut et des boutons dorés, un gilet jaune à ramages, dos culottes donankin, avec flots de rubans à la jarretière, |eoiffure à la Riquet à la houppe, un lorgnon s'ouvrant comme des mouchettes, et enfin, des bottes à retroussis avec d'énormes éperons, et à la main une cra-
; vache de jockey de course. Tout cet harnachement hippique pour venir parader sur quatre chaises aux Tuileries!
Le gandin d'aujourd'hui est cousin germain de M. Calicot et a hérité de ses éperons. C'est une relique de famille dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Athènes et Rome ont eu leurs gandins : je lis en effet dans Tacite que les élégants de son temps se teignaient les cheveux en jaune; cela s'appelait la coiffure à la batave. M. Flaubert . nous a montré, dans Salammbô, que Carthage, voire même les barbares et les nègres qui formaient son armée auxiliaire, n'avait rien à envier ï$ la capitale du monde,
Tous les siècles ont eu leurs gandins; g si les noms changeaient, la chose restait. Les mignons efféminés, les raffinés pointilleux, les roués irrésistibles,les abbés galants, les. chevaliers étourdis, les incroyables ridicules, les calicots fanfarons, les moyen-âge et jeune-France barbus, les dan^ dys anglo-manes, les fashionables précieux, les lions chevelus, les polkas et giletscourts sautillants : gandins, toujours gandins 1 et ayant tous leurs éperons!
V éperon yar excellence est celui qu'on porte à contresens, le plus souvent pour paraître ce qu'on n'est pas. L'affectation de la: tenue et de la
■ Le Snob. - raideur anglaises, . est aujour-
d'hui de mode : tel imite la mise d'un groom, le faux-col à la Maurice Roux, tel autre, celle de gentleman- far mer avec les gros souliers et les guêtres couleur drap, pour aller vendre des primes sur le mobilier.
Ce sont généralement les jeunes gens.
Les gros négociants de cinquante ans préfèrent se donner l'allure d'un tambour de la garde nationale avec la moustache rasée à moitié de la lèvre et les cheveux en tète de loup.
Les principaux Éperons de l'an de grâce I8G4sont; le mae-ferlane (qu'on appelle en Angleterre, inverness-cape) , dont le double collet n'a été inventé que pour garantir la poitrine contre le vent en voiture découverte; le stick court qui ne devrait se porter qu'à cheval; la canne au bal; le voile vert et le paletot de popeline couleur poussière, pour aller aux courses du bois de Boulogne, dont les allées ne sont que trop arrosées, les chevaux de poste pour aller à Vincfinrtes; l'attelage en tandem destiné à servir de renfort aux côtes, pour se promener sur les boulevards, etc. Le lorgnon des chevaliers de Pince-Nez, n'est le plus souvent qu'un éperon, ainsi que parfois le cigare : j'ai un ami, je le dis la rougeur au front, qui, n'ayant jamais pu s'habituer au tabac, se promène devant le Café Riche un cigare de chocolat à la bouche. L'ordre de l'Eperon d'or est un éperon usé qui ne serencontre plus que sur les bords du Rhin et à Paris, dans les tables d'hôte à cagnotte. J'allais oublier le roi des éperons : les gants de peau de chien, renforcés de peau de daim, destinés exclusivement à tenir les rênes, qu'on ose mettre pour faire des visites ou prendre des glaces au Napolitain.
Je m'arrête, car après tout, le gandin a du bon; ne serait-ce que son initiative. Il est l'avant-garde de la mode, et si jamais nous sommes délivrés de notre affreux costume de parfaits notaires, nous le devrons à un dix-huit brumaire d'un gandin heureux.
Je n'en veux d'autres pronostics que l'essai, infructueux, il est vrai, des knikerbockers en velours tenté aux bals d'après Pâques de l'année dernière.
Les Anglais les ont pris des Américains, mais les ont réservés, comme eux, - pour les costumes de chasse et. d'enfants.
En attendant la regénération de l'habit noir et du chapeau de soie, que de non-sens, que
Le Ciancliu.
16 juillet 1864.
d'anachronismes, que de solécismes! Et surtout que d'affectations de vices moraux et physiques! L'imitation bête et à contre-sens est la grande plaie de la véritable élégance. Tel ou tel élégant, donnant le ton, est-il poitrinaire, myope ou boiteux, bientôt on ne rencontrera plus sur les boulevards que gandins toussant comme une locomotive, s'incrustant dans l'arcade sourcilière un lorgnon, le plus souvent en verrede vitre, et traînant la jambe comme un échappé de Toulon, en s'appuyant sur un jonc à béquille d'or. Tout X, lorgnon et béquille : éperons, éperons, éperons !
CHRISTOPHE