CHEZ UNE ACTRICE
.... Devais-je m'y rendre ce soir-là? ne serait-elle pas sortie? Je débattis ces deux questions dans ma tête jusqu'à la porte; et je n'étais pas encore bien décidé, quand j'eus sonné.
On ouvrit.
— Mademoiselle Nana?
— Elle y est.
J'entrai.
Elle y était. Elle y était seule. Elle avait eu un peu de migraine, et s'était couchée. Le lit était son remède. Elle croyait à la médecine naturelle, la seule que suivent les animaux : diète et sommeil. Ce fut la femme de chambre qui m'apprit ces détails, tout en me demandant mon nom et l'objet de ma visite. Je donnai mon nom.
Tandis que la femme de chambre, irritée de ma discrétion, s'était retirée pour prévenir sa maîtresse, j'éprouvai le plus vif désir de me précipiter à travers l'escalier, et de gagner la porte de la rue. Je me trouvai étrangement audacieux d'être venu à pareille heure chez Nana , certainement je n'avais plus qu'une ressource, qui consistait à m'en aller, avant qu'on ne me chassât.
J'atteignais le corridor, quand je me sentis saisir par la basque de mon habit.
— Où allez-vous donc, monsieur? disait la femme de chambre.
— Moi? répondis-je sottement, comme si ce « moi» eût été une réponse, et qu'il y eût le moindre doute sur l'identité de la personne à laquelle s'adressait la question. — Moi? dis-je.
La soubrette eut assez de bon sens pour ne pas poursuivre l'interrogatoire.
— Vous vous trompez, monsieur, c'est de ce côté.
— Ah I c'est de ce côté.
La femme de chambre me fit passer devant elle, sans doute afin de surveiller mes mouvements et de s'assurer que je ne lui échappais pas ; puis elle ouvrit une porte, souleva une tapisserie, m'annonça et disparut.
Je ne me rendis pas d'abord un compte exact de ce qui m'arrivait ; mais de suaves émanations m'ayant frappé, un nombre incommensurable de rayons de soleil éblouirent mes yeux, que je fermai vaguement. Et, les yeux fermés, je vis, mais je vis à n'en pas douter, que je me trouvais dans la chambre de Nana.
— Approchez, dit une voix douce, qui jaillit des rideaux entr'ouverts, comme un chant d'oiseau sorti d'un buisson d'aubépine.
J'approchai machinalement, foulant aux pieds un riche tapis, soyeux et moelleux comme la voix.
Alors j'ouvris les yeux, et je vis une chose ravissante.
Je vis, sous une courtine légère, à l'ombre d'épais rideaux de damas, Nana étendue, et la tète appuyée sur son coude. Ses longs cheveux noirs dénoués étaient à peine soutenus en arrière par un mince fillet de soie; il s'en échappait comme des vagues qui ruisselaient sur ses épaules blanches. N'est-il pas vrai que les épaules d'une femme sont une délicieuse création? Le cou de Nana était un cou de vierge ; pas un pli, pas une rougeur indiscrète n'en corrompait l'éclat et la pureté. Sa main, longue et fine, vraie main de duchesse à douze quartiers, creusait une fossette profonde dans sa joue mignonne et pâle ; son beau bras était entièrement nu. Sa gorge ondoyait sous le fin tissu. Ces femmes ont seules le secret de ces enivrements ; seules, elles ont naturellement ce magique pouvoir de communiquer l'ébranlement à l'imagination humaine ; c'est une suite de vibrations qui s'échappent de leur corps, et palpitent dans l'homme comme un souffle. Mystérieuse puissance, que Dieu a laissée aux anges tombés, et que ses séraphins n'ont point comprise ; puissance irrésistible, infernale ou sacrée, labeauté, la grâce s'enlaçant comme deux sœurs, auxquelles se joint l'espérance.
Je vous laisse à penser l'impression que durent causer cette chambre, ce lit, cette femme, sur un enfant de seize ans, qui, ne connaissant rien au monde, s'y disposait à tout aimer.
Je fus pris d'une fièvre lente, qui ne me quitta qu'à la fin de ma visite ; en vain voulais-je reprendre courage : je frissonnais, et le cœur me manquait.
On rit de ces craintes puériles, de ces maux vagues comme l'ignorance. Ces maux-là sont pourtant nos plus réelles voluptés. A vingtcinq ans, j'eusse parlé franchement à Nana; Nana m'eût sans doute écouté ; mais croyez-vous que la possession de cette femme aurait douné à l'homme tant soit peu de cette suavité myslérieuse que le son de sa voix répandait dans les veines de l'enfant? Le bonheur n'est pas où l'on croit; souvent nous l'oublions à nos côtés sur la route, tout en doublant le pas vers un but inconnu.
— Eh bien! dit Nana, que voulez-vous?
Il me sembla que par ces mots elle ma reprochait d'être venu. Je crus devoir m'excuser; mais je m'y pris si mal, si mal, qu'elle m'interrompit.
— Vous êtes troublé, dit-elle, asseyez-vous. Prendrez-vous le thé avec moi ?
Un monosyllabe inintelligible parut être interprété par Nana comme uneaflirmation,car elle sonna, et la soubrette reparut. Un instant après, une table fut apportée, un plateau posé sur la table, et je me trouvai subitement investi par de longues tranches de pain, des gâteaux, du beurre, sans compter la théière, qui, je ne sais par quel prodige, apparut perpendiculairement suspendue à ma main droite.
— Ainsi, dit Nana, il est bien entendu que vous ne voulez pas me • donner du thé?
Je compris alors que la théière ne devait occuper cette position prestigieuse entre mes doigts, que dans le but de déverser une partie de son liquide dans la tasse que me tendait Nana. Je réussis à l'aider assez adroitement dans cette entreprise.
— Maintenant, continua l'actrice, tout en me regardant avec obstination, ce qui me persuada sur-le-champ que le soleil n'était pas la chose du monde la plus difficile à fixer, maintenant je désirerais fort avoir le sucrier, si toutefois vous y consentez.
Si j'y consentais! Je me précipitai sur le sucrier avec l'énergique activité d'un sauvage qui va scalper son ennemi. Quand Nana se fut servie, ne comptant pas sans doute sur l'exactitude de mes soins, elle garda, auprès d'elle, à une longueur de table, la provision de sucre A laquelle je n'avais pas encore touché. Un autre eût réclamé; dans le monde, il existe des phrases souverainement polies, toutes faites pour réclamer ces choses-là. Ces phrases, je ne les ignorais pas ; mais on m'en eût payé chaque lettre mille pièces d'or, que jamais, au grand jamais, je ne me serais servi de la plus obséquieuse pour demander à Nana un vulgaire sucrier.
Je mesurai de l'œil la distance qui me séparait de ce dernier, et je découvris avec horreur qu'elle dépassait la longueur de mon bras. 11 fallait ou parler ou quitter le fauteuil que j'occupais. Je résolus intrépidement que je boirais mon thé non sucré.
Bien que mes hésitations eussent duré quelques minutes, Nana n'avait paru s'apercevoir de rien. Nana serait-elle égoïste?
La difficulté ne consistait pas à boire ce thé non sucré : je me sentais, en l'honneur de Nana, capable des plus héroïques sacrifices; j'étais même souverainement décidé à ne point laisser paraître le plus petit mécontentement, en avalant ce fade breuvage. Tout allait bien jusque-là; tout irait bien jusqu'au bout, pourvu quelle ne s'aperçût pas trop tard de* mon oubli.
Car, si j'avais bu, quand elle s'en apercevrait, je deviendrais inévitablement ridicule à ses yeux.
C'était, je vous jure, une affreuse situation. Dieu, qui met souvent le miel au fond de la coupe amère, m'en fit tirer un non médiocre avantage. Ce thé me préoccupa tellement, que je songeai beaucoup moins à la pécheresse demi nue; et quoique de plus en plus troublé par sa présence, je sentis bientôt que ce trouble venait moins de la fantastique vision qui l'avait causé tout à l'heure, que de ma crainte d'être surpris absorbant avec candeur ce maudit, cet exécrable thé.
Après avoir bu, elle abandonna sa jolie tête sur l'oreiller garni de dentelles, et me demanda de nouveau si ma visite avait un but plus particulier que le désir de la revoir.
A vrai dire, ce thé non sucré me fut d'une admirable utilité. Il s'agissait de vie ou de mort : à tout prix, il fallait détourner l'attention de Nana. Je parlai.
A quoi tiennent les actions humaines? Peut-être, sans ce bizarre incident, n'eussé-je pu expliquer convenablement à l'actrice le service que je venais réclamer d'elle.
Quand j'eus prononcé le nom de V., elle écouta attentivement; quand j'eus dit son absence, sa fuite, les recherches inutiles, l'état
16 juillet 1864.
LA YIE PARISIENNE
pitoyable de sa famille, et le désespoir où nous étions tous, et l'idée que j'avais conçue de venir la trouver, idée que j'exécutais en ce moment, Nana, qui avait paru do plus en plus intéressée, réfléchit profondément.
Tout à coup elle lit un brusque mouvement, qui imprima à son cou une charmante ondulation :
— Auriez-vous la bonté, dit-elle, de m'attendre un instant dans ce cabinet''
J'hésitai. Pourquoi ce cabinet? Qu'y avait-il besoin de ce cabinet? Je ne sais quel démon fascinait mon cerveau : j'étais devenu presque hardi, depuis que le bruit de mes propres paroles s'était mêlé dans l'atmosphère aux émanations parfumées de la chambre de Nana. J'hésitai. Ce fut un éclair, mais j'hésitai.
La tapisseria retomba, et je me trouvai quelques minutes dans une obscurité complète.
Nana avait sonné sa femme de chambre.
Au moment où mes yeux, commençant à s'habituer à la nuit, allaient découvrir les objets disséminés autour de moi, un éclat lumineux jaillit sur mon visage.
— "Venez, me dit Nana.
Elle était habillée prête à sortir, une mante sombre couvrait ses admirables épaules; je soupirai...
Nous extrayons ceci d'une charmante nouveauté éclose d'hier dans la collée tion Hetzel et Lacroix,. . ces livres cartonnés à l'anglaise dont je vous parlais l'anire jour. Sous ce titre : les Compagnons de la Marjolaine, M. Henry Maret, l'auteur du Tour du Monde parisien, et noire collaborateur, publie une série de scènes fantaisistes et sentimentalps sur l'Angleterre, qui ne peuvent manquer d'avoir un grand succès. L'étrangeté des idées s'y lie au fini de la forme; nous sommes trop ennemis de l'analyse pour rien analyser de ce livre; nos lectrices, d'ailleurs, l'auront sur leur table aussitôt que ce numéro.