MON AMI PAUL
Mon ami Paul est cantonnier, comme on sait; il est petit, courbé, voûté par l'âge et le travail, et ce n'est qu'à grand peine, en traînant ses sabots, que le soir au soleil couché il regagne sa demeure précédé de sa brouette qu'on entend de loin grincer dans l'allée du bois.
— Ah bon Dieu, de bon Dieu ! fait grand chaud tout de môme sur c'te route, fait-il en lâchant sa brouette, surtout que j'dois casser de la pierre à demain! puis se retournant vers sa petite-fille do sa démarche lente et brisée :
— Eh ben ! quoi donc, quoi donc, on n'y dit donc rien à cegrandpère ! et il rit le pauvre cher homme. Son petit visage brûlé se creuse de mille rides et sous les poils de ses sourcils qui tombent comme les branches d'un saule, son petit œil brille et sourit.
Il n'est point bête! et sur bien des sujets il a des idées. Sur le clergé et sur l'administration des ponts etchaussées, par exemple, il est intarissable.
Vous comprenez ben que quand je suis là sur c'te route à faire mes accotements, une supposition, ou ben à rabatti les frayés ou ben à préparer un petit encaissement. Car il m'en faut des encaissements j'ai trois côtes dans mon canton... vous comprenez ben qu'avec trois côtes !... Enfin! eh ben ! quand je suis là à piocher, ça travaille toujours ça — et il touche son petit front de son gros doigt rouge. Et quand je casse du caillou c'est là que je pense!... Ah c'est pas les chagnoignes de l'archevêché qui feraient c'touvrage là au grand soleil, avec des chaudes pareilles.
— A propos de quoi me parlez-vous do chanoines, père Paul?
— Ah monsieur veut rire ben sûr — j'dis les chagnoignes parce que c'est 'tous dos faignants, c'est su ça. — Enfin faut que ça soit comme ça, c'est comme les nobles. Si le bon Dieu en fait pousser c'est que ça sert à quéquo chose. — Il y en a qui disent : pourquoi qu'y a des taupes qui mangent tout, qui n'y voient pas seulement clair et qui ne servent à rien ? — Eh ben! ceux qui disent ça, ils ont tort. Si c'est comme cela c'est que faut que ça reste... excusez que je prenne ma masse pour y mettre un manche. On en use de ces manches à casser la pierre! Elle est ben dure comme 1 diable, c'to pierre, et obstinée! elle préfère ronger le manche de mon marteau plutôt que de céder, et si vous piaf t, à quoi que ça lui sert? — à rien du tout : plusqu'il s'obstine et plus que je lui fais du mal. Que voulez-vous, quand on n'est pas le plus fort faut bien plier! C'est comme quand 011 a voulu empêché monsieu le Mâh'é d'avoir sa musique; eh benl quoi donc que ça y a fait? — Puisque c'est le maire et qu'il voulait avoir une musique!
— De quelle musique parlez vous donc ?
— Comment ! vous ne savez pas qu'il y a une musique au bourg !
y en a ben vingt ou vingt-cinq et avec un uniforme. Ah ! c'est un joli coup d'œil ! y en a-t-il des drôles d'instrumentslà-dedans ! — Et bon c'est pas encore ben arrangé à mon idée. C'est les plus petits gars qu'ont les plus grosses musiques. Ils soufflent là-dedans, faut voir ! et ils sont rouges qu'on croit qu'ils vont éclater. — Si faut pas avoir le diable au corps pour inventer de ces affaires-là! Moi, ce qui m'amuse le plus, c'est le maître. Lui il n'a pas de musique, maispar exemple, il a un plumet Sur la tète puis un petit rnorceau de bois noir et il vous agite ça à droite à gauche... Ah il n'est pas maladroit avec son petit bâton et d'son pied donc ! il tapé par terre et puis il fait pchh, et psst — y a des moments où il a l'air d'être en colère — il roule des yeux 1 faut croire que ça ne va pas comme il veut1, alors y s'démène, ys'démène ! les autres gars qu'y ne sont pas endurants, dame ! v'iaque ca les agite de le voir comme cela, et y s'pressent, y soufflent dans leur manivelle, y tricotent des doigts sur les clavettes qu'il y a dessus... à qui ira le plus vite quoi ! et ta ta ta et ton ton ton et boum boum et
23 juillet 1864.
A tout seigneur tout honneur! Saluons le premier Blondin et son omcletto fantastique. Et pourtant il n'y arien de changé ici, il n'y a qu'un saltimbanque de plus — Quelques journaux mal informés ont pris pour un violent orage les coups de grosses caisses donnés dimanche dernier au pré Oatelan
l'honneur de l'infanterie. Un
solo de sax-fiorn s'est, fait ressentir jusqu'à Montmartre où une rue s'est affaissée dis cinq îu-lres. - Néméa ou ('l-rnow-awieff tengéi aie ! aïe ! niais il fait si chaud I — Le lion s'est couché dans le zodiaque, les Parisiens, comme le sable brûlant du désert, demandent de l'eau, les bains froids, le lac de Boulogne, les grogs lessivés des cafés-concerts ne leur suffiront bientôt plus. — Les savants me feront toujours rive, dit ce brave Jean-Lapin, les voilà qui prétendent que nous naissons tout seuls sous des touilles de choux. — Choppard. du Courrier de Lyon, obligé de se vernir tous 'es soirs depuis que la compagnie Nantaise se livre à la traite des nègres- — Un spirite sérieux qui no dérange le diable que pour lui demander quelques petits conseils sur la rouge et la noire. — Cnave affaire : l'Académie des Beaux-Arts plaide en divorce de"".nt le consey d'Ktat. M» Grisgris. son époux délaisse, prend lui-même sa défense. — Les Mémoires d'une Bic'v: Anglaise ou la manière d'élever les imbéciles et de s'en ''aire cinq cent imtlo livres de rente.— Que de choses pour passer le temps, et pourtant vous qui vous ennuyez à ta campagne, consolez-vous, on s'ennuie encore bieu plus à Taris en co moment.
23 juillet 1864.
tout le tremblement et la sueur qui coule. — Eh ben ! tenez, le fils du maire qu'est le plus petit de tous, il souffle dans la musique qui fait le plus peine... Comment qu'ils appellent cela? c'est comme un entonnoir avec des boutons de culottesur le côté... ah! un piston 1 eh ben ! le petit travaille dans le piston, et qu'y travaille bien faut croire, puisqu'il y a des moments où les autres ne peuvent pas le suivre, eh ben ! — c'est ça que je voulais vous dire — ce petit-là y ne transpire pas du tout !... ça fera un solide gars tout de même s'il continue,
Le plus fort, après lui, c'estle clerc du notaire ; le clerc du notaire, quand il a sa manivelle, il n'y a pas moyen de le dominer. Y fait un bruit avec son satané bout de bois creux, c'est à ne pas s'entendre. Les autres ont beau vouloir l'étouffer en soufflant plus fort. ..oui, je t'en moque, cours après. Ah ! c'est|joli, la musique du bourg ! seulement, comme dirait madame la marquise : à qui que ça sert de faire jouer toutes ces musiques là à la messe ?
J'ai pensé que madame la marquise disait cela à seule fin de jouer un tour à monsieur le curé qu'elle n'aime pas ; oh ! je sais bien qu'elle ne l'aime pas. Enfin ! suffit... je vas toujours emmancher ma masse.
— Que voulez- vous donc que la marquise ait contre le curé ?
— Elle a un'haine contre lui. Elle a un dessous et elle n'y pardonnera jamais.
— A propos de quoi cette haine, ce dessous ?
— A propos, à propos... à propos que'quand on aportéson défunt en terre, c'est la faute du défunt si on a été obligé d'aller au trot et dans des chemins qui ne sont guère bons, vu qu'il y a des frayés et pas d'encaissements. Ce qui fait que monsieur le marquis a été diablement secoué et que s'il n'avait pas été bien mort, une supposition, ça aurait ben pu le faire revenir, ça y a fait une rude peur à madame la marquise ! Voilà l'histoire ; 11 y avait deux communes qui auraient ben voulu avoir l'enterrage là, à cause de la bâtisse qu'on devait faire dans ce cimetière. Vous sentez, c'est l'ornement d'un cimetière ces choses-là, pour lors le couvoi avec les voitures était déjà parti pour la commune de T. quand le curé d'ici a réclamé, ça a fait une histoire.
— Mais, monsieur le curé, qu'elle disait en pleurant, c'est affreux !
— Mais, madame la marquise, c'est impossible. Mais enfin !
Tous les invités avaient leur tête triste auxportières des voitures, ca faisait de la peine. Pas moins qu'il a fallu retourner en faisant le grand tour par la forêt à cause du pont qu'était démoli à ce moment-là, de sorte que lorsque la marquise a vu qu'il était une heure et demie, elle a dit au cocher du mort d'aller au trot, et c'est là que monsieur le marquis a été secoué.
Eh ben! voyez ce que c'est quand le cortège est arrivé à l'église :1e curé avait déjeuné, et vous savez que quand ils ont déjeuné, ca ne peut plus aller pour les cérémonies. Il Feux y a dit tout de même une petite messe, mais ce n'était pas une messe avec tout ce qu'il faut, vu qu'il avait déjeuné.
Et c'est pour cela que madame la marquise a un'haine, un dessous, contre le curé, et qu'à n'y pardonnera jamais, ça c'est réglé.
Ah! faut dire que je ne les aime guère non plus les curés. D'abord ils no m'ont fait que des misères. Y m'ont ben refusé de me marier dans le temps, si je ne Peux y achetais pas une permission de 6 francs, vu que nous étions dans le carême. Eh bien ! quoi donc que j'y ai dit? Si c'est un péché de se marier maintenant, c'est pas les 6 francs qui changeront la loi du bon Dieu : 6 francs! je me serais plutôt pas marié ; mais vous allez voir : La noce était invitée les violons et tout, j'avais acheté du boudin; ma femme me dit : c'est tout de même ben chagrinant; faudrait voir s'il ne voudrait pas en rabattre qu'éque chose. Ma foi, qu'est-ce que je fais, — je n'avais peur de rien dans ce temps-là, — je vais trouver l'évêque. L'évèque... je ne l'ai pas vu ben entendu, je n'étais pas assez dans le grand pour cela, mais enfin je vas trouver un des cliagnoignes et, que, je lui dis; monsieur le chagnoigne j'ai invité la noce et, ma foi, ça me fait grand dépit d'être retardé; seulement que j'aime mieux ne pas me marier du tout que de donner 6 francs au bon Dieu qui n'en a pas besoin. Alors y s'est assis devant sa table comme qui dirait là et y m'a fait un mot d'écrit qu'il m'a donné en me disant : voilà pour voire curé.
Bon que je me dis, y a de l'espoir et je vas prendre une chopine au Coq Bond qu'était à cette époque là sur la route, devant la borne n° 6; après ma chopine je m'en reviens, — trois bonnes lieues, s'il vous plait, — et je retourne chez le curé. Il déplie le mot d'écrit, y me regarde sous ses lunettes et, tout en se grattant la tète : Eh ben! mon garçon je te ferai cela pour 4 francs qu'y me dit.
Ah! bon Dieu de bon Dieul — ça me ferait mal au cœur tout de même, mais il a ben fallu l'y donner tout de même, — quoi faire? j'avais le boudin, les violons, et la noce qu'était là.
Tout ça c'est pour vous dire que c'est un métier où on gagne son argent sans suer. Ah oui, sans suer !
Tenez elle ne veut pourtant pas s'abouter c'te gueuse de masse. Est-ce que tu vas te mettre du côté des pierres, toi?
Maintenant faut être juste de dire que je n'y ai pas donné ses 4 francs. — V'Ià comme ça s'est fait : après la messe v'ià que je demande à M. le curé ce que je lui dois pour son travail, pas vrai, faut rien devoir à personne? - Y me répond : 10 francs, si ça s'est jamais vu, je vous demande un peu? ah ! quand j'ai vu cela je lui ai dit : eh ben, maintenant que je suis marié, venez les chercher vos 10 francs. — Il n'est jamais venu; mais j'ai tout de même regret de l'y avoir dit cela. — Il ne fait pas bon quand ils vous en veulent, ces gens-là, — je ne crois pas qu'ils soient si sorciers qu'on le dit, mais tout de même il y a du mystérieux là dedans.
Enfin il m'a ben marié, quoique je n'aie pas payé. Ben marié!... que trop ben !