L'INSPECTION GÉNÉRALE
la comtesse de V..., au manoir de K..., commune de Pont-l'Abhé (Finistère).
Loutreville, 20 juillet lSG-i.
Ah! ma chère Amélie! que la guerre est une belle chose! et. que le général Ségart est un homme charmant! J'en suis folle depuis deux jours, mais folle à lier. Je l'ai déclaré à mon mari, qui s'est moquéïde moi, selon sa détestable habitude. Ce gros sceptique d'Adolphe prétend que c'est ma sixième toquade de l'année : il les inscrit l'une après l'autre; c'est révoltant! D'abord je n'admets pas qu'on traite de toquade mon enthousiasme pour Octave Feuillet, que je n'ai jamais vu, ni mon idolâtrie pour M. Pasteur, car je l'ai vu! ni ma vénération presque filiale pour ce cher abbé Grimbelot, de Notre-Dame, qui a de
si adorables mains! ni pour ce sublime M. Harris, le dieu de l'homœopathie, qui m'a guérie de quatorze ou quinze angines, plus couenneuses les unes que les autres, dont j'étais menacée! J'adore les petits plombs de la rue de la Michodière et les éclairs de la rue Castiglione ; le souvenir de certain pâté aux huîtres me fait rêver quelquefois une demi-journée ; il y a telle forme de chapeau, tel arrangement de coiffure, telle [coupe de manteau qui me ravit, qui m'enivre, qui me transporte, qui fait bondir mon cœur hors du corset : où est le mal ? Toutes les femmes ne sont-elles pas comme moi? En sommes-nous moins fidèles à nos maris, moins dévouées à nos enfants, moins ferventes dans nos prières à Dieu? Je me ferai hacher en mille morceaux pour la princesse de M... qui ne me connaît pas et à qui je n'ai
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jamais été ^présentée ; à peine si nous allons six fois par an dans le même monde. Adolphe, pour cela1 m'appelle coeodotte ; il tourne, en ridicule un enthousiasme lsi; juste et si naturel. Est-ce -ma faute, à moi, si je ne suis ni aveuglé ni sotte,' et s'il m'est impossible de contempler sans frénésie la plus radieuse incarnation du chic sur la terre? Le chic! Amélie, mon cher ange, tu me comprends. Je pou r- «jJfliio'iaqHis'J oviv .Jneraigoi avind Jo uûâu sniov v.u-r^ aorninq siaèiq
-oiiLso ht ou iflaialaqai atiiblo-: aol )o gioiuiïio soL Jnaraalu'ià-nu/C,f Tous nos journaux, la Vigie, le foncih itrur et le icssagef Waient
annoncé L'arrivée du général inspecteur pour avant-hier lundi. On savait que les manœuvres auraient Lieu aux portes 'dé. Loutreville, sur le Champ-do-Bataillo. et que le public y pourrait assister. Il y a si peu de distractions au château jusqu'à l'ouverture de la chasse, que mon cher Adolphe ne pouvait décemment me refuser ce spectacle-là. Nous sommes installés chez notre vieil oncle, le chevalier de Porpiquet, qui a cette fameuse cave et celte divine cuisinière. Quels dîners, chère amie, et quels luncheons! La nature a crée les oncles et les tantes, comme les poulardes et les chapons, pour nourrir délicieusement nos jolies petites bouches!
Le général était attendu par le train de huit, heures. Dès cinq heures du matin, il y eut foule, autour de la gare; le colonel du 10i» y vint à sept heures avec, les officiers supérieurs, les comptables., l'état- -major et tous les officiers du régiment. On les fit entrer dans la gare, et nous aussi : Adolphe, est administrateur de la compagnie. La femme du sous-chef nous offrit un amour de fenêtre d'oii l'on voit et l'on entend tout ce qu'on veut.
Le colonel Briquet se promenait sous nos yeux en fumant; ses officiers fumaient aussi ; il causait avec eux familièrement, comme un camarade. « Mes enfants, vous connaisse'/ tous le général Ségart, un brave, mais un bavard. Il s'est assez bien montré en Afrique et en Italie; mais, comme théoricien, il est coté. Avec, tontça. il ne s'agit pas de le prendre à' rebroussé poil, puisqu'il représente le ministre de la guerre: On sait ce qu'il faut pour l'amadouer ; c'est une espèce de 'déférence, de... comment dirai-je? de respect, manifesté sous la forme, la plus engageante. Vous entendez bien? Libre à vous de le juger et mèmé1 de le blaguer, si ça vous amuse; mais, tant qu'il sera là, comme il est un peu sur l'œil, sachons nous conformer à la circonstance. Et allez donc! >> On applaudit à ce discours par un joyeux éclat d'é:tire.'vimf' W ',n'i;jili';'' -'m " mi fin .10 situé
';-'i:o7 m ip /.uyiffl smoraViq '0 inefi hiho! rj«Q aurirnod 8)7 Maalios si M) Mais au coup de sifflet qui annonçait l'arrivée du tram, le colonel
reprit, son air d'autorité, jeta son cigare à dix pas, et s'écria d'un ton de commandement : Messieurs! rappelez-vous les instructions que je, vous'ai données; placez-vous par rang de préséance à ma droite et à ma gauche, et suive2-m,oi.!, M. ;il)< f „i,Vl'j-[ aÏBfflAi ïBûh ciolffid on aû
Le train s'arrêta; le général, suivi d'un seul aide de camp, ouvrit, bx portière et sauta lestement sur le quai. Il est grand, large et puissant comme un chevalier du moyen âge ; l'œil noir, les moustaches et lès cheveux gris de fer ; un peu trop de couleur au nez et aux pommettes. Mais la noble physionomie et la magnifique prestance ! Son pelit aide de camp avait l'air d'une sauterelle au pied d'un chêne.
Le colonel s'élança vers lui, laissant tous ses inférieurs à trois pas en arrière. Ce pauvre colonel Briquet! je n'oblierai jamais' l'intonation suave, sentimentale, idéale, dont il accentua son premer mot : Mon Zèncral !
Le général a écouté sa petite, harangue ; il lui a tendu la main avec une cordialité sublime. «Colonel, lui a-t-il dit, vous êtes bien bon! von. êtes trop bon! Je suis très-sensible! 11 ne fallait pas' vous déranger! «Je rait vu de
ciers ;«« Rien qu'à vous^voir ici, mon inspection est à moitié faite. Je sais ce nui m'attend et tout le bien que je devrai dire à l'Empereur de
J$â)&$ÈéJ*'$boilt è aiua«8&ib oitu,$ Mitofd «6 hm-ii si .. » En terminant la phrase, il leva la tête,, m'aperçut ;\ la .fenêtre et
crois pourtant que si l'on ne s'était pas dérangé on en aue, mises. Puis, jetant un coup d'œil sur le groupe, tles ofii-
ligure cbiiïonnôe ne lui avait pas fait peur. Il a des dents superbes.
■> Colonel! reprit-il à haute et intelligible voix, j'ai choisi pour ma résidence l'hôtel d'Europe. Voulez-vous me faire, l'honneur de ,me
sfjpmin a-".
exprima par un sourire
sans affectation mais non sans grâce, que ma
montrer le chemin ?
L'hôtel d'Europe est sur la promenade des Ormes, à deux pas de la maison de notre oncle. Depuis hier matin, l'autorité militaire a fait poser deux guérites devant la porte cochère. En retournant chez nous, nous avons suivi d'un peu loin, sans affectation, le. cortège, du
èïn^nîioliau «ou aura aup vw-MWb wuovu akffi al .fmanèg al .»» Les officiers l'ont mis à l'hôtel. On a; voulu le faire garder par un détachement de cinquante hommes d'élite, commandé par un capitaine, un lieutenant et deux tambours. Mais il n'a pas voulu déranger tant de monde; il a dit au capitaine de renvoyer le piquet, en laissant, dans le poste, voisin quelques sentinelles de rechange.
Il est poli comme un prince. Le long de son chemin, toutes les fois qu'un bourgeois ou un homme du peuple saluait ses grosses épaulettes, il se retournait à demi, arrondissait le bras, et rendait un salut
•'ï?ïf$$rt! o'iifo eb •iifi'1 Jïbvjj bsionèg al aup bnaJaiq tïMUtiB'k L.b Avant .de monter à son appartement, il a échangé plus de dix coups
de chapeau avec, la population de Loutreville. Le colonel est venu lui demander tout bas à. quelle heure il daignerait recevoir le corps d'officiers. — «' Colonel, a-t-il répondu, je ne veux pas déplacer ces messieurs une seconde fois ; nous nous verrons au grand soleil, en pleine manœuvre. Vous me les présenterez sur le champ de. bataille! » li a ajouté, d'une voix qui remplissait la ville : « Mon plan d'inspection est tout fait; depuis douze ans que je remplis les fonctions d'inspecteur général, j'ai acquis le, maniement des hommes et des choses. Vous savez tous, Messieurs, que rien ne înéehappo, ni l'ensemble, ni le détail. Dans la partie militaire, j'ai fait mes preuves. Quant à la partie, administrative, c'est différent ; j'ai prouvé- que je n'y craignais personne. A tantôt! »
J'ai entendu le colonel qui disait à ses officiers, en passant sous les fenêtres de mon oncle : « Il commencera par sa revue d'ensemble, à une heure, et demie, après le dîner des habitants. Dès aujourd'hui, c'est lui qui commande toutes les forces de terre et de mer. Vous avez pu le juger; mais n'oublions pas qu'il a droit à- tous nos, respects et, tonte notre obéissance! »
-laaaldminl àànJ ni " aiderai» iw nu'biafthuo* ta ,algioh aab Suod ut . olliiri zuob nriaustn tict no iup ammoil rrà'S flotatfto'I mq." uO Sri "< . loirmb éJo'I ab aaiteain aSbt'aoa ,rinao9fuèil ni ti'wii bip in tmSm tijoî au J89'o';qwl *m aupran ot M'.:»œnh oa «noi^àliou safi ararao. b'.iq ub «Hjiiq [jjvaifo no» .oibuag cl snob flânai aal laaaiiq )il II .:*;•)!!.
Le général a permis gracieusement' que toute, la population assistât •d ses manœuvres. Pour ne pas être en reste, le, maire a fait transporter sur le champ de bataille toutes les chaises de la promenade des Ormes et jusqu'aux banquettes rouges du palais municipal. Les quatre premiers rangs sont expressément réservés aux dames. Adolphe boude un peu, mais tant pis! Je suis avec Julie, avec Anna et la tante Séraphine, et, les trois petites sauvagesses du Port-Neuf, noyées dans la mousseline comme des mouches dans du lait. Moi, j'ai mon habit d'incroyable, en piqué anglais cendre de, roses, garni de galons de laine noire; cinq rangs de galons au bas, boutons, de buffle noir, manchettes collantes à revers, ceinture au parfait contentemcnt,Pour cravate, un flot de mousseline ; j'ai supprimé le fichu, menteur, qui paraîtrait un peu costume aux yeux des provinciaux. Chapeau conventionnel, baissant sur le front, entouré d'une, ôcharpe de tulle nouant par derrière; souliers Louis XVI à talons hauts et bouffettes sur le coude-pied. Inutile d'ajouter que j'épate toujours Loutreville par la longueur de mes gants de Suède sans boutons. Adolphe ne s'est pas encore décidé à me permettre, la petite canne à pomme d'or,
mais il y viendra; je compte sur les bains de mer pour lui faire en-
•lydiiL-ji h, irarasiay anmoi laa'a II .ano'-inia BtiSa: aof - 310" tendre raison.
Dès une heure moins un quart, il né restait plus une chaise vacante ; toute la ville avait dîné en deux temps, même nous, au grand désespoir de Marton et du bon oncle. Le régiment, colonel en tête, arriva
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pour une heure et quart ; tout le monde attendit patiemment le général jusqu'à trois heures.
On lui avait recruté, non sans peine, un brillant état-major : la ville a toujours manqué de cavalerie. Il a fallu envoyer extraonlinairement tout ce qu'il y avait d'officiers et de soldats dans la garnison : eommandantd'artilleric, capitaine d'artillerie, commandant du génie, gendarmes à cheval, etc., etc. Les chasseurs du piquet d'ordonnance arrivaien t do l'autre bout du monde; ils ont fait vingt-cinq lieues pour venir escorter le général. Je dois avouer d'ailleurs que tous ces uniformes mélangés faisaient ml très joli coup d'oeil; il n'y manquait que des cent gardes. Mais on ne peut pas tout avoir:
On dit que le cortège a fait uh petit détour pour avoir à traverser h place Condé. Le général a salué noblement la statue en criant à son escorte : « Chapeau bas, messieurs! le présent, ne déroge point en rendant hommage au passé! » Je comprends qu'un tel homme ait voulu donner un petit bonjour au vainqueur de Rocroi. Il y a encore un bon fonds de camaraderie, dans notre armée. M. de Bontoux, le commandant d'artillerie, prétend que le général avait l'air de dire à Condé : « Tiens-toi bien! » Mais M. do Bontoux est une mauvaiso langue; il n'aura plus d'avancement.
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Le régiment était en bataille. On n'avait pas écarté la foule. Seulement quelques éclaircurs se prolongeaient do distance en distance pour séparer la ligne des troupes de la ligne formée par le public. Tout à coup, un clairon posté à 300 mètres en avant de la place, annonça l'arrivée du cortège. Aussitôt le colonel, les chefs de bataillon, les capitaines, courent de la droite à la gauche en criant : immobiles! immobiles.! Le cortège parait au loin, le colonel bondit sur son cheval : « A vos places, messieurs, à vos places! » Il pique des deux, court au devant du général, s'arrête à distance respectueuse, salue do l'épée, salue du cheval, salue de toutes les ondulations de son' corps.
Au même instant les officiers montés du régiment quittent l'escorte ■au grand galop ot .vivement prennent leur place do bataille. Les tambours rappellent, la troupe porte les armes, le général ralentit le pas et s'arrête, juste devant nous, à la droite du régiment. Il s'appuie sur la jambe droite, et son cheval piatl'e du pied gauche. Dieu! ma chère, qu'il était beau, les coudes plus haut que les mains, tenant les rênes du bout des doigts, et souriant d'un air aimable à ta très humble servante! Occuper l'attention d'un homme qui en fait marcher deux mille autres, et qui traite les lieutenants, nos jolis valseurs de l'été dernier, comme des collégiens en classe! No te moque pas trop; c'est un joli succès. Il lit passer les rênes dans la gauche, son cheval piaffa du pied droit. Il vint saluer le drapeau; le drapeau s'inclina devant lui. l'usais si j'aime mon mari, Amélie, et je connais tes sentiments pour M. do Y. ;j"iious avons trop de religions pour ne pas les adorer jusqu'à la mort et pour nous permettre une pensée qui ne soit pas à leur adresse. Mais enfin, nos maris pourraient bien s'incliner jusqu'à terre, devant, le drapeau de la France sans qu'il songeât seulement à leur rendre le s9S#Jtt JuaVÏ-nal u» aoaaesfiyooa eojitoq aioil sol lo ^iniriq/n-Hë uSnni
' Lo général a pris un petit galop de manège, et passé fièrement devant le front des troupes. La musique jouait l'air national; toutes ces dames avaient les larmes aux yeux. Il est revenu sur ses pas, toujours du même train, en saluant la foule. Son regard d'aigle semblait plonger dans lé peuple de Loutrevillo, et pourtant je n'ai pas senti la moindre inquiétude. J'étais sûre que dans toute cette assemblée personne no lui plairait autant que moi.
a - .oflued Jo alund mo\rA è 1/X siuoJ aiailtioa ; «min-iab ieq innuorr lin ellet, c est devant moi qu'il a mis pied à terre, avec une désinvolture angôlique. Il a fait savoir au colonel qu'il était prêt pour la présentation des officiers. Ces messieurs ont fait le cercle, en grande tenue, sabre au poing, et pourtant, permets-moi ce blasphème, ils avaient 1 air de, petits garçons. Il s'est tourné versmoi, il a relevé sa belle moustache, et leur a dit d'une voix qui franchissait le cercle et semblait s'adresser à nous : « Messieurs, tous les ans vous recevez la visite d'un inspecteur général. Cette année j'ose dire, sans crainte
d'être démenti, que l'Empereur vous a envoyé un inspecteur exceptionnel. L'inspection que jo. viens de commencer n'est pas une inspection on l'air; c'est une .inspection, sérieuse, .définitive,, qui m'a déjà -permis de vous juger à fond. Rien qu'à vous voir à vos rangs, sous les armes, j'ai compris tout ce que la France était en droit d'espérer de -"vous. Oui, messieurs, le pays, l'empereur, l'Europe, contemple et apprécie par mes yeux votre beau et brave régiment. "Vive l'empereur! »
Non-seulement les officiers et les soldats répétèrent ce cri patriotique, mais... que veux-tu ? 11 avait ou l'air de s'adresser à moi ; j'étias éleclrisée! J'oubliai que le pauvre Adolphe est, ou croit être légitimiste, et mes voisines, sans prendre, le. temps de s'étonner, jetèrent leurs mouchoirs en l'air et firent chorus avec moi. Adolphe n'est pas trop content. Son élection au conseil général ' a manqué cette année par l'influence du préfet; on va dire qu'il désarme, qu'il tourne, qu'il
demande grâce, mais tant, pis! Je ne serais pas femme, si je résistais
,8l9mD ajsrûP jhùimmJiy oniVra 0SÎ90 lo sv/co oayomc'i àntn s iiip a un premier mouvement.
Mon général a été sensible à ma peiito concession. Il m'en a récompensée avec une délicatesse et une spontanéité dont je te fais juge. Le moment était venu d'examiner en détail je ne sais quelles catégories d'hommes, des engagés volontaires, des jeunes soldats, desicaporaux nouvellement promus, des sous-officiers cassés, des soldats qui demandaient à se rengager, d'autres qui voulaient quitter le corps. Au lieu d'aller chercher tous ces -gens-là,. il les a fait comparaître devant lui et- devant nous, sans quitter sa place. Grâce à lui, je n'ai pas perdu un détail. Au bout d'une heure ou doux, il a cru s'apercevoir que j'étouffais en bâillement : vite, il a mandé lo colonel Briquet, qui se- tenait à -l'écart. «Colonel! s'est-il écrié, à, quoi, pensez-vous? Que devient la galanterie française? Vous ne devinez, pas que ces dames s'ennuient? Allons! faites avancer votre excellente musique et régaleznous de quelques jolis morceaux! »
Jamais la musique du ,104e n'avait été si bonne. Je comprends qu'on se. surpasse soj-même pour mériter les éloges do cet homme-là!
Après l'inspection des catégories, il a fait, toujours devant mei, ce qu'on appelle la revue de. détail. On est venu lui présenter successivement les effets .de chaque, homme, avec le livret indiquant la niasse. Comme il e^t sur de , lui-même! .Quelle connaissance approfondie, du métier des armes!, « Capitaine! dit-il à un commandant de compagnie, comment s'appelle, cet homme? » Le capitaine étonné, interdit, balbutie et ne répond pas. « Eh, capitaine! je ne fais que d'arriver, mjui, et je connais ves hommes par leurs nom ot prénoms mieux que vous! J'espère que vous n'oublierez pas le nom do Paeot 'Pierre-François;, maintenant que vous le tenez de ma bouche! » C'est du César, ni plus ni mois. M. de Bontoux prêtent qu'il avait Iu le nom écrit M grosse bâtarde sur le livret, do l'homme.1; mais ces artilleurs ne croient à rien. On ne brûlera donc jamais l'École Polytecnique ?
La journée a fini par un défilé sublime. 11 est remonté à •cheval; son escorte s'est reformée à' quelques pas en arrière, et toutes les compagnies do tous les bataillons ont passé devant lui l'une après l'autre, dans l'ordre le plus imposant. Les officiers le saluaient de l'épée, il saluait les officiers; le drapeau l'a salué, il a salué le drapeau;-et quand tous, les saints ont été linis, il nous a saluées avec la grâce la plus noble et II est' parti d'un galop furieux, suivi de son escorte. Les carreaux do la ville tremblaient, les cœurs aussi. -, : lorrt lomouq noa suDuhoo»- fi Jnob .xlnèbi ,o!nlrf<miiJnya ,oreus noit
III \ SoTorr'iS hoM
oo'/n nifim ni ttbm r, iulli.,; $*iHU(uA etffeftjtt àtflrinè r, fovVnôi» of ' ' Hier, ma chère enfant, j ai compris la gloire.
Le rendez-vous était au mémo endroit, nous avions tait retenir nos places. La seule différence, c'est, que je, n'ai pas diné du tout, malgré les instances d'Adolphe et du pauvre oncle. J'avais l'estomac serré, comme il arrive aux enfants qu'on va mener au spectacle.
Son premier regard' fut pour moi : il semblait me remercier de mon exactitude. Il repassa les troupes en revue et se promena longtemps sur le front de bataille. Quatre chasseurs à cheval marchaient devant lui, le pistolet au poing, prêts à ■brûler la cervelle du premier insolent.
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qui manquerait de respect à mon cher grand homme. Mais hientôt il revint à moi, lit assembler devant nous les officiers, sous-officiers et caporaux, et leur dit, en lorgnant ma capote blanche :
« C'est aujourd'hui, messieurs, que je dois constater votre instruction pratique. Un inspecteur à la douzaine, comme la France en a trop, malheureusement, perdrait une journée à vous questionner l'un après l'autre : je ne suis pas de cette école-là, Dieu merci! Je sais que la théorie vous est familière; vous la possédez tous sur le bout du doigt, je m'en suis assuré d'un seul coup d'oeil. Ce qui vous manque un peu, c'est l'application sur le terrain, devant l'ennemi : voilà ce que je veux vous inculquer. Vous ne sauriez l'apprendre à meilleure école ; j'ai fait mes preuves, j'ai travaillé sur le vif; tous les ennemis de la France connaissent la moustache du général Ségart, C'est pourquoi je ne m'amuserai pas à vous faire exécuter des manœuvres élémentaires, des maniements d'armes connus de vos plus jeunes soldats. Je veux, avec la permission de ces jolies dames, que vous fassiez parler la poudre, suivant l'expression pittoresque des Arabes. Il s'agit de donner à la fleur de la population loutrevillaise le spectacle de la cuerre! "Vos hommes ont des cartouches, colonel?
A ces mots, mes voisines ont pris peur, et j'ai cru que les premiers rangs des fautouils se débandaient honteusement avant la guerre; mais j'avais du courage pour mille et j'en ai distribué autour de moi. Je no me rappelle pas mot à mot ce que j'ai dit, mais ces messieurs m'ont entendu, et il paraît que j'ai été superbe. Double succès, ma chérie, car il faut te dire que ma toilette avait déjà suscité un cri d'admiration.
Figure-toi une robe de foulard blanc, retroussée par devant sur un dessous de taffetas bleu de ciel, et allongée en queue par derrière ; le tout garni d'un petit volant surmonté d'un entredeux de blonde posé sur un ruban bleu. La casaque pareille, très-courte, très-ajustée et sans manches, avec des épaulettes de blonde et de ruban ; les bottines hautes de taffetas bleu avec boufTettes de blonde. Le couronnement de l'édifice était une toute petite capote de tulle blanc, avec une myriade de vergiss rneinnicht semés sur le fond. Pas l'ombre de bavolet, mais une résille bleue sortant du chapeau. L'ombrelle bleue, couverte de point d'Alençon, pomme en turquoises. Que t'en semble?
Mon général commença par faire défiler devant nous de petits pelotons qui exécutaient des feux pour nous aguerrir au tumulte. Le fait est qu'au bout d'une demi-heure, je ne pensais plus à me boucher les oreilles, ni mes voisines non plus.
Lorsqu'il vit que nous étions prêtes à tout, il fit prendre les armes à tout le régiment et conduisit ses deux mille hommes à l'attaque d'une forte position, gardé par un ennemi imaginaire. Tu connais cette vieille tour de moulin à vent qui domine le champ de bataille, dans la direction de Piqueville? nous nous y sommes reposées ensemble il y a deux ans, en revenant du château d'Anna. Le général prit la peine de nous expliquer lui-même que cette tour était défendue (soi disant) par quatre mille Autrichiens , et qu'il se faisait fort de les débusquer en moins d'une heure. Comme le terrain est découvert, nous avons pu tout voir sans bouger de nos places ; il a suffi de retourner les chaises. Il prend la tète de son armée, les colonnes débouchent, l'artillerie tourne sur les côtés, les petits pelotons se déploient en tirailleurs pour couvrir les colonnes. On entend des feux de file égrenés régulièrement comme des chapelets, des feux de peloton ramassés en un seul coup comme une explosion de mine. Que c'est beau, mon Dieu! que c'est beau! Après le Faust de Gounod et la bénédiction solennelle du
saint Père, je n'ai rien vu de plus sublime, de plus grand, de plusidéal!
Un seul incident, mais sans gravité, a failli troubler la fête. Le premier bataillon, qui avait pris à gauche, par le chemin des abattoirs, s'est trouvé face à face avec un troupeau de bœufs qui accouraient au pas de charge. Le général était là ; il a fait croiser la baïonnette. Mais il parait que les bœufs ont aussi quelques notions de l'art militaire : ils ont formé ce que nous appelons le bataillon carré. Le général a jugé dans sa sagesse que cette position était trop bien gardée, il a jeté les yeux sur sa ligne do retraite, et commandé une manœuvre tournante qui rendait la victoire facile et sans danger. Le succès de la journée assuré, il a laissé faire les hommes et il est revenu auprès de nous. Ah! si tu l'avais vu, la lorgnette à la main, surveillant les opérations, lançant des estafettes dans toutes les directions, et animant ce grand corps du feu de sa belle âme! Tous ses gestes étaient traduits par les ondulations intelligentes de son beau cheval, qui semblait s'associer à la victoire.
Nos troupes n'étaient plus qu'à cinq cents pas de la position ennemie ; on les vit se déployer sur un front étendu et lancer des feux de peloton qui faisaient trembler la terre. Tout à coup, les lignes se brisent, les feux cessent, de nouvelles colonnes se forment et partent en avant, la baïonnette croisée ; les tambours battent la charge ; victoire Enfin, notre mouvement offensif a été couronné d'un plein succès ; le général nous montre du doigt les ennemis en fuite, et l'on croyait les voir, ma chère, tant cet homme parle bien! Il appelle le commandant d'artillerie et fait tirer quelques coups de canon dans cette masse désorganisée. « Voilà qui est fait, mesdames, dit-il en s'adressant à moi. Il n'y a pas d'ennemi qui résiste aux soldats français lorsque je les dirige, et surtout quand nous avons pour nous le. plus puissant élément de succès : votre présence! » Dans le même instant, il fait un signe et s'arrête immobile, l'épée haute. Les troupes s'arrêtent aussi, comme si un pouvoir inconnu les avait paralysées en pleine action. Une minute se passe et le tour est fait : le photographe du général avait saisi au vol les acteurs, les spectateurs et le héros de cette belle journée!
Aux agitations du combat a succédé le calme et le silence. Les troupes victorieuses sont revenues se ranger devant nous. Le général félicite les uns, gourmande les autres. On dit qu'il proposera deux capitaines pour la croix. Il tance vertement le commandant du premier bataillon, qui a compromis le succès de la journée dans le chemin des bœufs. Ce pauvre commandant n'a rien répondu. Ce n'était pourtant pas lui qui avait fait la faute; mais personne n'aie droit de répondre à un général inspecteur attendu qu'il ne peut pas avoir tort. Quelle puissance!
La nuit tombait, les soldats n'en pouvaient plus. La musique du régiment nous fil ses adieux par une jolie valse qui fut littéralement dansée, et en mesure, par le cheval du grand chef. Après quoi, la troupe défila de nouveau et traversa la ville, musique en tête,'drapeau au vent, entre deux rangs de torches allumées. C'était magique.
Hélas! chère Amélie, mon général est reparti ce matin avec son petit aide do camp. Nous allons prendre congé du bon vieil oncle et retourner au château après le dîner de midi. Mais je peux vivre cent ans, je n'oublierai jamais cette inspection générale, où le plus fier et le plus brave des guerriers n'a guère inspecté que ton amie,
JACQUELINE DE BEAUVENIIl.
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