SÉNÉGAL
L'Amour vengé <. i upem.
Cet amour-là l'ait décidément prime et pousse le thermomètre parisien à des extrémités déplorable;
30 juillet 1864.
ACHILLE ET THERSITE
Sur ces entrefaites, le baron reçut la lettre anonyme suivante, qui ne pouvait provenir que de l'amie intime do Mme d'Alfena :
« Que les gens d'esprit sont bôtes! lorsqu'on a su exciter leur » amour- propre ou capter leur tendresse, ils deviennent aveugles. Si » le baron Thersite veut se rendre à une heure et demie dans le pavil- « Ion de la serre de l'hôtel d'Alfena, il verra des choses qui pourront » le surprendre. »
Le baron, tremblant de colère et fou d'humiliation, se rendit à pied à l'hôtel d'Alfena. Il traversa rapi lement les appartements et la serre sans donner l'éveil, ouvrit brusquement la porte du pavillon, et trouva Piliadys seul avec la marquise.
Le baron se précipita sur lui et se mit à le rosser à coups de canne. Celui-ci , rendu humble par sa longue habitude de la domesticité, courba le dos et reçut les premiers coups avec résignation ; mais, comme le petit bossu, enhardi par le manque de résistance, redoublait, le bel Achille, se relevant subitement, le saisit par le collet de son habit, et allait le lancer par la fenêtre, quand il reçut, de la main de Mme d'Alfena, un soufflet mieux asséné que tous les coups de canne du baron. Achille s'arrêta tout interdit. Il vit la marquise se pendre à la sonnette et la faire retentir à la briser. Puis, quand tous ses gens furent accourus, elle s'écria d'un air de Lucrèce, en montrant le pallicare :
— Mettez cet insolent à la porte tout de suite, je le chasse; c'est vraiement une audace sans égale! qu'il sorte de l'hôtel à 1 instant, employez la force.
Les gens ne paraissaient nullement empressés d'entrer en lutte avec le lutteur qui faisait mine do vouloir résister; mais la marquise lança à celui-ci un regard d'intelligence : il sortit de lui même par la grande porte de l'hôtel, comptant bien rentrer la nuit par la petite.
Quand la marquise fut seule avec le baron, elle se jeta dans ses bras en pleurant, et je ne sais ce qu'elle lui raconta avec un million de baisers et de larmes, mais elle sortit de cette explication plus pure et plus aimée que jamais.
Pendant ce temps, le bel Achille, sorti de l'hôtel d'Alfena, s'en allait tranquillement promener jusqu'à Neuilly en fumant des cigarettes. Il revint en suite non moins tranquillement, et arriva à la nuit tombante dans la rue qui donnait sur les derrières de l'hôtel; il se promena de long en large devant la petite porte qui y donnait, croyant à chaque instant la voir s'ouvrir de la main de la marquise.
Mais au bout d'une heure, rien n'avait paru. Le Grec était d'un naturel calme et peu inquiet : il s'étendit en travers de la porte et dormit tout d'un somme jusqu'au lendemain matin.
Madame d'Alfena venait à peine d'ouvrir ses beaux yeux à la lumière voilée de sa chambre, quand on lui dit que le jardinier insistait pour lui parler. Elle se leva en hâte; le bonhomme lui apprit que le terrible pallicare était couché devant la petite porte.
Le baron entendait cette confidence. Évidemment, sicethomme s'était endormi là, c'est qu'il comptait qu'on allait lui ouvrir. La marquise vit que tous les soupçons du baron se réveillaient; or la nuit avait porté conseil à la dame : le baron l'avait prise par son faible, en lui parlant du cinquième payement de l'hôtel qui devait échoir dans huit jours et d'opérations magnifiques qu'il faisait pour elle à la Bourse; et de nouveau l'amour durable et nécessaire l'emportait dans son esprit. Elle dit donc aussitôt avec résolution, et si vite qu'elle rendit au baron toute sa confiance :
— Allez chez le commissaire, dites-lui que nous soupçonnons cet homme de vol, qu'il a été brigand en Macédoine, qu'il rôde autour de ma maison d'une façon inquiétante, et qu'il faut qu'on l'arrête. Allezy tout de suite, dites qu'on envoie toute une escouade de sergents de ville, car c'est un homme d'une force extraordinaire et il résistera.
Le baron sortit au plus vite, et alla exécuter les ordres de la marquise.
Une heure après, un monsieur très poli, portant un registre sous le bras, réveillait le jeune Grec :
(1) Voir les numéros du 9, du 16 et du 23 juillet.
— Que faites-vous ici, mon ami? suivez-moi chez le commissaire.
— Non.
Le monsieur se retira sans insister. Achille "se leva, se détira, et jugea à propos de s'éloigner de cette porte impitoyablement close. Il prit à droite dans la direction de la barrière et vit six sergents de ville qui s'avançaient en ligne; il prit alors à gauche, du côté de la place de la Concorde, et vit six autres sergents qui s'avançaient en ligne. Ne pouvant plus éviter la lutte, il s'y prépara sans terreur et continua à marcher au petit pas. Au moment où il arriva contre eux, six mains empoignèrent sa veste brodée, mais en moins de temps qu'il n'en faut pour dire amen, il était dégagé et les six sergents étaient par terre. Il continua à marcher au pas et se trouva devant une seconde ligne d'adversaires formée de six agents en bourgeois et armés de cannes plombées. La vue des cannes excita son ardeur guerrière : une fois qu'il en aurait pris une, il ne craindrait pas trente hommes. Il se précipita donc sur un des agents, lui arracha son bâton et l'envoya, d'un Sn coup do pied, rouler à dix pas. 11 se retourna alors vers les cinq autres, mais au lieu de trouver des cannes levées sur lui, il vit cinq pistolets braqués contre sa poitrine. Cette vue le calma instantanément; il ne craignait aucune arme blanche, il se sentait toujours sûr d'être plus fort etplus agile que des adversaires qui n'emploieraient contre lui que la force de leurs muscles, mais il avait beau être taillé comme un dieu, il comprenait qu'une petite balle de plomb serait toujours plus pressante et plus agile que lui.
Il devint plus doux qu'un agneau, et se laissa conduire chez le commissaire.
11 fut condamné d'abord à trois mois de prison pour injure, rébellion et sévices contre l'autorité. Quand il eut fait ses trois mois, on lui demanda ses papiers, et, comme il n'en avait pas, on le garda provisoirement en piison, jusqu'à ce qu'on eut pris des renseignements. Ni la légation do Valachie, ni celle de Turquie, ni celle de Grèce ne purent en donner.
Au bout de six mois, on le laissa aller, mais il resta interné à Paris et sous la surveillance de la police.
Il sortit de prison en haillons. Dès les premiers jours, il avait vendu son brillant habit de pallicare au geôlier pour se procurer quelques suppléments à l'ordinaire de la prison
11 allait donc flânant par les rues, à peine vêtu. Il ne portait plus ses longs cheveux noirs, on lui avait réglementairement rasé la tète, à son entrée dans la prison. Aucun des nombreux Parisiens qui se souvenaient de sa bonne mine derrière la voiture de Mme d'Alfena, ne l'auraient reconnu. Achille passa la journée à humer l'air de la liberté: il avait un fonds d'insouciance et de niaiserie dans le caractère qui lui permit de s'amuser tout le jour à regarder les boutiques et les passants, sans souci du lendemain; mais l'heure du dîner le rapprocha instinctivement de l'hôtel d'Alfena. Il so mit donc devant la porte des Champs-Elysées; il vit rentrer en voiture le baronet la marquise; bien qu'il se fût mis en vue, celle ci ne le reconnut pas. Il vit ensuite sortir le baron. Les tiraillements d'estomac rendaient Achille bien triste : il n'avait pas mangé depuis le matin, il avait des étourdissements. Vers huit heures, il quitta les Champs-Élysées, s'en alla du côté de la rue, et résolut de passer par dessus le mur du jardin. La marquise était seule, il trouverait moyen de lui parler. Ce quartier est désert; il attendait que les derniers passants se fussent éloignés, quand il vit arriver un petit homme à la tournure juvénile, qui chantonnait une phrase d'opéra, et faisait manœuvrer sa canne d'un air victorieux : il reconnut Delambre; il se cacha sous la porte d'une maison voisine. Le peintre se promena quelque temps devant le pavillon , comme Achille avait fait six mois auparavant quand il avait espéré que l'aimable porte allait s'ouvrir pour lui. Puis Delambre s'approcha d'un bec de gaz situé à quelques pas, regarda sa montre et frappa du pied avec impatience. Comme s'il y eût eu correspondance entre ce choc sur le sol et la porte, celle-ci s'entr'ouvrit aussitôt. Delambre y courut; Achille qui s'était relevé, vit un bras blanc que le peintre porta à ses lèvres; puis celui-ci dit quelques mots qu'il n'entendit pas, mais ces mots étaient sans doute fort spirituels, car la dame se mit à rire aux éclats.
Achille reconnut le rire de la marquise , rire tout particulièr qu'elle n'avait pas devant le baron. La porte était déjà refermée.
Achille se mit à pleurer en véritable enfant qu'il était; tout en descendant les quais, il songeait. Plus pour lui de paradis sur terrel la femme et la nappe lui étaient également enlevées. Les vapeurs que la faim lui faisaient monter au cerveau contribuaient à lui faire prendre la vie en dégoût. 11 revit dans un éclair tout son passé de domesticité,
30 juillet 1864.
d'emprisonnement, d'humiliations; il mesura toutes les humiliations, tous les emprisonnements, toutes les fatigues stériles que lui réservaient l'avenir. Il crut se rappeler vaguement une existence antérieure où il était roi et souverain du monde, où les marquises d'Alfcna, qui aujourd'hui le mettaient cà la porte, où les barons Thersite, qui aujourd'hui lui donnaient des coups de canne, étaient à genoux devant ses ordres et ses caprices. Cette vie présente lui sembla un cauchemar; ce monde mesquin, au milieu duquel il vivait, lui parut un habit aussi ridicule, aussi peu l'ait à sa taille que les guenilles qui couvraient son corps. Exalté par la faim, le malheur, le souvenir du bonheur et du bien être perdus, il regarda longtemps la Seine couler sous le pont do la Concorde. Contre la rive gauche, des chalands et des trains de bois formaient sur l'eau un plafond vaste et impénétrable. Subitement Achille sauta sur le parapet, et plongea dans le fleuve pour ne plus reparaître.
Le lendemain, on trouva le beau corps d'Achille accroché à la partie inférieure d'un 'gouvernail. Il fut porté à la Morgue, on l'étendit sur une dalle suintante, lit funèbre qui n'avait rien d'homérique; aucune muse, aucune nymphe des fléaux, ni des airs ne vint déplorer la destruction de cette merveille de beauté; après le délai légal, comme personne n'était venue le réclamer, il fut transporté à un amphitéàtre de dissection.
Ainsi le pauvre Achille avait terminé sa vie misérable par une mort ignominieuse, dont personne ne se souciait et qui ne fit point couler de larmes.
Longtemps après, comblé d'honneurs et d'années, Thersite termina sa vie glorieuse par une mort plus glorieuse encore. 11 mourut dans son cabinet d'administrateur, tant fut grande la quantité de jolies femmes qui vinrent y solliciter des actions, lorsqu'il fonda, au capital de 333 millions, la fameuse compagnie pour le etiemin de 1er du Soudan. Quand se répandit parmi les humains la nouvelle de ce trépas fatal, l'Europe et l'Afrique s'émurent, les chemins de fer autrichiens baissèrent, l'emprunt lombard monta, les fonds espagnols frémirent sur leur base, quinze coulissiers que sa mort ruinait se brûlèrent la cervelle et lui servirent d'escorte aux enfers. Tous les intérêts groupés autour de cet homme puissant se mirent à pleurer ou à rire convulsivement.
Il lit plusieurs legs qui redoublèrent les regrets de ses contemporains et élevèrent sa perte irréparable à la hauteur d'un deuil public. Cet homme de bien laissa trois cent mille francs aux hôpitaux ; cet homme de goût fonda à l'Académie française un prix de trois mille francs, pour être donné à l'ouvrage le plus propre à exciter la fidélité conjugale et les vertus de famille ; cet amateur éclairé des arts, légua cinquante mille francs à la société des artistes, pour acheter les tableaux des jeunes peintres ayant déjà donné des preuves de talent, et ayant besoin d'être encouragés à poursuivre leurs études.
Paris se souvient encore de la pompe inouïe de ses funérailles, à savoir :
« Un corbillard attelé de six chevaux, avec cinq panaches, barres ornées garniture avec broderie, glands et brides en argent; un écusson avec chiffre brodé; aiguillettes et cheveux poudrés pour les cochers et les postillons; quatorze voitures de deuil, huit hommes do deuil, un officier en manteau, portant les pièces d'honneur.
« Tenture do la porte de la maison mortuaire à quatre candélabres; tenture du portail de l'égiise; tenture intérieure de ladite église, avec titre en velours frangé, palmes, stalles couvertes et tapis, coussin galonné en argent pour le crucifix.
a Grande messe, diacre, sous-diacre, M. le curé, deux vicaires, dix prêtres, deux chantres, serpent, faux-bourdon.
« Chant dit contre-point avec une volée de cloches à l'entrée et une à la sortie. Luminaire : dix cierges à l'autel et seize autour du corps. »
Il y eut trois discours prononcés sur la tombe du baron Thersite. M. Flotard, banquier à Paris, parla au nom des banquiers et des grandes compagnies; M. Bourchoux, propriétaire dans le département de X., parla au nom du Conseil général. Delambre, parla au nom de la société des arlis'es.
M. Flotard, loua l'homme de finance et d'industrie; M. Bourchoux, le philanthrope et l'homme d'Etat; Delambre, l'homme de goût et l'homme privé. Il fit un tableau navrant de la douleur de la baronne Thersite, frappée dans son unique affection, et privée du gar.le constant de tous ses actes.
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