ÉPILOGUE
Et maintenant, pour en revenir à mon point de départ, laissez-moi vous traduire deux passages d'Homère; ils vous montreront dans l'antiquité les rôles d'Achille et de Thersite tout à fait intervertis; dans lun, vous verrez le mépris des anciens pour la bassesse et la laideur; et dans l'autre, l'admiration enthousiaste qu'ils professaient pour la force et la beauté, jusqu'à leur rendre des honneurs presque divins.
Voici d'abord un fragment do la réponse d'Ulysse à Thersite :
3 « Thersite, parleur infatigable, tout beau discoureur que tu es, tu » vas te taire et ne plus chercher querelle aux rois. J'affirme qu'il » n'y a pas un homme au-dessous de toi parmi tous ceux qui sont » venus sous Ilion avec les Atrides.il ne faut donc pas toujours avoir » à la bouche le nom des rois pour leur dire des injures et t'inquiéter » du retour. Nous no pouvons pas savoir comment notre entreprise » finira; si nous en sortirons bien ou mal, et te voilà à injurier Agar » memnon pour tout ce que lui donnent les héros Danaïens I Tes dis- » cours nous impatientent. Aussi je te déclare, et la chose arrivera » comme je l'annonce, si je te prends encore à dire de pareilles sot- » tises, que la tête d'Ulysse ne soit plus sur mes épaules et que je ne » m'appelle plus le père de Télémaque, si je no te prends et ne t'ar- » rache tes habits, le manteau et la chemise qui te cache le dos, et si » je ne te renvoie loin de l'assemblée, vers les vaisseaux, pleurant » et meurtri des mauvais coups que tu auras reçus.
« Il dit, et de son sceptre lui frappa le dos et les épaules. L'autre » se tordit et ses larmes s'échappèrent en abondance, une tumeur » sanglante se leva sous le sceptre d'or, il se rassit en tremblant et » jetant un regard hébété, il essuya ses larmes. Les Achéens, malgré » leur douleur se mirent à rire, et chacun disait à son voisin : » Parbleu! Ulysse a fait déjà bien des choses excellentes, il a donné » bien des sagps avis et il a bien marché dans les batailles, mais voilà » le plus grand service qu'il ait rendu aux Argicns, de faire taire cet » insolent bavard. »
Lisez maintenant cette description des funérailles d'Achille :
« Autour de toi, Achille, se tenaient les jeunes filles du vieillard de » la mer, poussant dos hurlements lamentables; elles te couvrirent » de vêtements immortels. Et toutes les neuf muses alternaiënt de leur » belles voix un chant funèbre; tu n'aurais trouvé personne qui ne » pleurât parmi les Argiens, tant nous avait émus la muse, barmo- » nieuse. Dix-sept nuits et autant de jours nous t'avons pleuré tous, » dieux immortels et hommes mortels. Le dix-huitième jour nous » te livrâmes au feu, immolant autour de toi de nombreuses brebis » grasses et des vaches au cornes arquées; et tu brûlais dans le vè- » tement des dieux enduit de beaucoup d'huile et de doux miel. Nom- » breux autour de bûcher s'élancèrent sous leurs armes les fils des » Achéens, piétons et cavaliers, et il s'éleva un grand tumulte. Mais » quand la flamme t'eut consumé, Achille, dès l'aurore nous recueilli limes tes os blancs avec du vin pur et de l'huile, et ta mère nous « donna une urne d'or à deux anses. C'est là que sont renfermés tes u os blancs, illustre Achille, avec ceux de Patrocle... Et ensuite nous h tous, l'armée sacrée des Argiens guerriers, nous avons élevé une » grande et glorieuse tombe sur la pointe du rivage près du large Hé- « lespont, pour qu'elle fut aperçue de loin en mer par les hommes » qui vivent maintenant et ceux qui naîtront dans l'avenir... Ainsi, » même après la mort, ton nom n'a pas péri, mais toujours, Achille, ii ta grande gloire sera célébrée parmi les hommes. »
OBSERVATIONS
Pourquoi nous faire si bons quand personne n'y croit? mieux vaut être franchement de l'espèce humaine.
Est-ce la présomption des hommes ou la ruse des femmes, qui, dans le langage des amants, a introduit le mot conquête?
ALFRED 11
30 juillet 1864.
tsQ MÉMOIRES D'UNE BICHE ANGLAISE G/*-
CHËÎ5 ELLE.
(Un boudoir clans un hôtel des Champs- Elysées. — Vague odeur de cigare.)
QUILLETTE, ANNIE.
quillette fentrant).
— Ah! ma chèro petite Annie, un verre de Champagne, de vin du Rhin , de kirsch, de soda, de tout ce que tu voudras, pourvu que ça soit glacé, n'est-ce pas-? annie. — Tiens, Quillette, bois.
QUILLETTB (lui appliquant un soufflet). - — La première fois que tu m'appelleras Quillette, je renouvellerai, comme a l'EMorado. «Je ne veux pas nue l'on m'appelle Quillot'e quand le soleil est levé; après souper, tant que tu voudras. Voici ce. qui m'arrive : on vient de publier mes Mémoires à Londres et de les traduire à Paris.
Annie. — Quelle veine ! Te voilàlaneéo dans la littérature. Tu n'as pas à te pla.ndre.
quillette.— Si, de mon libraire, qui ne mo paie pas plus cher que Dickens... Enfin, c'est ainsi.
annie. — Mais conte-moi donc ton histoire?
quillette. — Le temps de brûler ma cigarette... En sortant d'un cabaret de Liverpool , j'arrive à Londres avec un certain Trôvellian. Ah ! chère, quel homme amusant, excentrique, b> au, spirituel, froid comme un glaçon fricassé dans de la neige, et faisant mouche à cent pas dans l'œil d'un taureau, aux arènes de Biarr tz.
annie. — Charmant, en vérité, tout à fait charmant. Pourquoi as-tu quitté ce gentleman ?