LA BATAILLE DE SOLFERINO
Discours français qui a remporté le prix d'honneur, annoté par un officier blagueur.
ARGUMKNT
On décrira l'aspect du champ de bataille. On dira les allocutions des chefs entraînant les troupes au combat. On établira un parallèle entre les anciens et les modernes. On montrera les résultats de cotte brillante victoire.
Texte. — ....Les deux armées étaient en présence. Au milieu d'une vaste plaine, marchaient les colonnes hérissées de fer, déroulant leurs plis noirs et mouvants
Réflexion. — Solférino était un petit village désigné comme point d'arrêt d'une étape. On ne se doutait guère, la veille, que deux cent mille Auirichiens viendraient nous attendre sur les hauteurs. Les armées n'étaient donc pas en présence comme des soldats de plomb sur une table. — Vaste plaine est une vraie trouvaille. Il est lout à fait regrettable que le teriainfut admirablement accidenté de mamelons et de collines, depuis Castiglione jusqu'à Solférino et au-delà. Quant aux colonnes hérissées de fer déroulant leurs plis noirs et mouvants, elles seraient d'un bel effet à un défilé du Champ-de-Mars ; mais, en campagne, on va un peu à la débandade, et les fantassins, les zouaves,
G août 1864.
les chasseurs à pied, les grenadiers et les voltigeurs de la garde font un méli-mélo pittoresque peu régulier. Croyez-bien, jeune rhotoricien, qu'on ne fait pas la charge en douze temps pour tirer un coup de fusil. Sauf ces légères nuances, votre narration est exacte. Continuons :
T. — Les généraux, aux panaches flottants, retenant à peine leurs fiers coursiers, haranguent les troupes
R. — Un instant. Ne vous imaginez pas, mon jeune ami, que les généraux soient coiffés d'un casque comme la tète de Bomulus que vous copiez si bien au cours de dessin. En campagne, les généraux portent plus volontiers un képy poudreux... vous dites : Fiers coursiers. Ils ont, à la vérité, des chevaux pleins d'ardeur, mais qui n'en sont pas plus fiers pour cela. On dit: l'Arabe et son coursier; ne ditespas: Le général X et son coursier. Quant à haranguer les iroupes, c est bon dans le Oonciones. Ils ont autre chose à faire que des discours de rhétorique comme le vôtre, qui est, d'ailleurs, irréprochable.
T. — Soldats ! {commilitones ? ) Souvenez-vous que les destinées de V Italie, sont entre vos mains. Fils de la victoire, c'est pour celte noble patrie des arts que vous allez vaincre, c'est pour elle que la France envoie ses plus nobles enfants!
R. — Jeune rhétoricien, rappelez -vous cette belle parole, prononcée à la gare du chemin de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée par un vieux soldat :
— Eh bien! lui dit son colonel, nous allons faire de la besogne là bas, hein ?
— Soyez tranquille, ma colonel, que nous allons leur tricoter les côtes, à ces Piémontais.
Je pense donc que votre allocution sur l'Italie aurait produit un effet médiocre, mais votre professeur aura le droit de vous en témoigner sa satisfaction.
T. — ■ A ces mots, les phalanges s'ébranlent...
R. Les phalanges ne s'ébranlent que dans le De viris illuslribus. On ne dit pas une phalange de voltigeurs, on dit plutôt un bataillon ou un régiment.
T. — ...Au milieu des flots de la noble poussière des combats.
R. — Grande erreur. Je n'ai jamais vu de poussière noble. La poussière à pour effet de poudrer à frimas les cheveux et les moustaches de nos troupiers.
T. — Les bannières et les étendards déployés flottent dans les airs...
R. — Les bannières serventà laproepssion. On voit encore des étendards à l'Hippodrome. Gardez-vous de croire que le porto-drapeau l'agite, comme un toréador, pour aguicher les Autrichiens. Ces joujoux-là coûtent fort cher. On tire dessus, on les déchire, mais l'ennemi no les voit qu'à distance, et il est prié de ne pas y toucher. Vos parents vous auront mené voir des pièces militaires. Pères de famille, c'est ainsi qu'on fausse le jugement des enfants. Souvenez-vous en.
T. — Les fanfares guerrières animent tous les cœurs...
R. On trouve encore les mâles accents du clairon dans les poésies de M. Casimir Delavigne. Fanfaresa. un peu vieilli. Aujourd'hui, quand on marche à l'ennemi, il est assez d'usage que la musique se place discrètement derrière le régiment, et ne joue pas l'ouverture dos Diamants de la couronne, que vous avez sans doute entendue aux Tuileries.
T. — Les deux armées ne forment bientâtplus cju'une immense mêlée.
R. — Elles ne se mêlent pas tout à fait comme un jeu de cartes.
T. — ... On n'entendplus que le feu roulant de la mouscjuelerie...
R. — On tire bien des coups de fou, mais le troupier français travaille plus volontiers à la fourchette. Travailler à la fourchette serait peut être d'un réalisme trop cru au concours général, mais mousqueterie rappelle un peu trop les fusils à mèche, à rouet ou à pierre.
T. — ... El le sourd roulement du canon...
R. Pas mal, le sourd roulement. Allons, vous avez été au Polygono de Vincennes.
T. — Les gémissements des mourants...
R. — Erreur, pas de gémissements, rien n'est plus paisible qu'un mourant.
T. — ... Et les cris des blessés.
R. — Encore une phrase toute faite. Jamais un blessé ne crie. Quand il peut parler, il demande à boire.
T. — Bientôt devait éclater (quoi ? un canon?) la puissance de nos armes (c'est différent) et se montrer la supériorité de noire génie militaire (très bien, allez toujours). Les anciens, sous ce rapport...
R. Nous y voilà. Halte. Arrêtons-nous ici. Voulez-vous parier, mon cher rhétoricien, que vous n'allez pas être amusant ? Oui, je sais. Nous sommes arrivés au fameux parallèle : César et Alexandre, Cicéron et Uémosthènes. Euripide et Racine, Sophocle et Corneille. Au collège, on met des parallèles partout, dans les discours, dans la géométrie, et môme à la gymnastique... si nous sautions le parallèle, hein? comme voilà une bonne idée.
Ace propos, je vous démontrerais bien, si j'en avais le temps, qu'après tous les progrès et toutes les utiles découvertes dans l'art de tuer les hommes, on en est revenu au point de départ, à l'enfance de l'art
militaire, à l'arme blanche, au duel des barbares, et que l'arme terrible, mortelle et victorieuse, c'est la baïonnette. Je ne vous suivrai pas non plus dans l'étude rie la stratégie comparée des Grecs, des Perses, des Spartiates, des Macédoniens, des Romains et des Piémontais. Nous n'y entendons rien ni l'un ni l'autre.
T. — Celte vaste plaine (si vous tenez à « vaste plaine n'n'en parlons plus) ne fut plus qu'un champ de carnage (et de maïs) où le sang français (et autrichien, je suppose?) trempait la terre (n'exagérezvous pas un peu la couleur?) Mais vous me répondrez que le style \out de la noblesse et de l'élévation.
T. — Des sœurs de charité, ces saintes femmes cpt'on rencontre partout où il y aune souffrance. ..
R. — Admirablement vrai. Tous les médecins de nos hôpitaux sont de cet avis, n'est-ce pas messieurs?
T. — ... Distribuaient aux blessés des secours et des consolations.
R. — Les blessés auxquels leurs blessures permettaient de marcher, comme celles des bras et des mains, qui sont nombreuses, gagnaient le village voisin ou les ambulances volantes. Les cantinières, postées de distance on distance, leur distribuaient au passage un verre d'eau troublée d'absinthe ou d'eau-de-vie. Quelques-uns, au lieu de boire, le versaient sur les bandes do leurs blessures irritées par le soleil. Pour votre gouverne, mon jeune camarade, vous saurez que toutes les femmes sont admirables. Mettez des grandes dames sur un champ de bataille, elles seront aussi belles de dévouement que les sœurs de charité et les cantinières.
T. — Du scindes airs (parfait) des nuées de vautours tournoyaient autour des cadavres qui jonchaient le sol.
R. — Je vois les vautours. La métaphore parle. C'est dommage que cet oiseau carnassier soit inconnu en Italie. Les poules lombardes sont si maigres et si dures que, s'il y avait eu des vau'ours, on les aurait mangés. Joncher le sol est un peu exagéré ; laissons-le . cette expression hardie fait bien dans le paysage.
T. — Là, un vieux laboureur (ô Scribe, voilà de tes coups I) pleurait silencieusement, penché sur le corps d'un jeune soldat.
R. — J'ai dans l'idée que le laboureui lui prenait ses souliers; mais je puis me tromper.
T. — Ici, deux compagnons d'armes (commilitones, eh?) épargnés par lesorl cruel (j'aime pas beaucoup ça) se jetaient avec ivresse dans les bras l'un de l'autre...
R. — Non... eh! bien, non; ça ne va plus si bien. Après treize heures de combat, par 35 degrés de chaleur, on fait la soupe au café, on la mange et on dort, quand on n'est pas de service.
Après Montebello. j'ai entendulin sergent du 84° crier dans la cour:
— Dacot,Faivre, Magou, je vous ai prévenusque vous seriez de garde si vous n'étiez pas tués, prenez vos fusils, rossards!
Voilà un mot à la Corneille!
T. — Mais déjà l'ennemi fuyait en désordre...
R. — Pas du tout. Exercés par l'habitude, les Autrichiens battaient savamment en retraite. Nous devons cette justice à l'ennemi vaincu.
T. — Ainsi finit cette terrible journée. (Vers cinq heures, il est tombé une pluie assez abondante) qui arraehoit la terre du Dante <'cest un pou plus loin) à la serre mordante (rime à éviter dans la prose) de l'aigle noir à deux têtes (on en voit sur les florins, mais c'est une monnaie bien incommode) refoulé dans ses frontières.
(Eh bien? et le quadrilatère?)
R. — A votre place, jeune rhétoricien, voici comment j'aurais commencé mon discours :
« L'artillerie s'avançait lentement dans un chemin creux, entreune » double haie d'infanterie. Un capitaine d'état-major passa rapide- » ment à cheval en disant d'un ton sec: « Faites monter les hommes » sur les caissons, et au trot ! »
Voyez- vous comme l'action va s'animer?...
Je gage que vous avez vu la bataille de Solférino de M. Meissonnier à l'Exposition? On aperçoit la tour et les cyprès alignés dans le fond. On s'égorge avec acharnement — derrière le tableau... mais comme il est calme! comme il est ressemblant!
Décidément vous êtes charmants, jeunes rhétoriciens, espoir de l'Université !
Après dix ans d'école, vos professeurs sont arrivés à vous mettre dans la tête, le nom de toutes les maisons de campagne d'Horace, les marches de Darius, les conquêtes et les généraux d'Alexandre, la retraite des dix mille et la guerre du Péloponèse.
Quant à vous donner une vue claire et un sens exact des choses de la vie réelle, qui y songe ? Ah ! jeunes pigeons, palmés des insignes du baccalauréat, quelle entrée brillante vous allez faire dans le monde par la porte de Mabille, où vous prendrez un décor de perspective pour une avenue, des vessies pour des lanternes et des cocottes pour des femmes!
J. Telio, examinateur à Saint-Cyr.
G août 1SG4.