SIMPLICITÉ
Te souviens-tu qu'un soir de bal, il y a deux ans, lorsque tu vins passer l'hiver chez moi, je te menai, bon gré malgré, chez une vieille dame qui avait un affreux carlin sur ses genoux? C'était madame de Fersenne. Je me rappelle tes cris de détresse en montant l'escalier étroit de son entre-sol, ton air dédaigneux en traversant son antichambre à peine éclairée, et enfin ton étonnement, en entrant dans son salon, d'y trouver la fine fleur du faubourg et le Corps diplomatique au grand complet. Voici son histoire en deux mots : elle avait épousé à vingt et un ans, sans crier gare, un M. Gautier quelconque qui, un beau jour, criblé de dettes, s'enfuit en Amérique et dont on n'a plus entendu parler. Au bout d'un an, elle se constitua veuve, reprit son
(1) Voir le numéro du 6 août.
nom de fille, et, instruite par l'expérience, elle mit de côté tout entraînement et devint bientôt, grâce à son savoir-faire, de déclassée qu'elle était, la mieux classée des femmes. C'est ainsi que, peu à peu, elle arriva à se créer une position exceptionnelle dans leFaubourg, où elle exerce haute et basse justice, y ouvrant et fermant toutes les portes à son gré sans que personne ose protester contre ses arrêts. 11 est de bon ton d'aller chez elle avant le bal pour montrer sa toilette; elle tient tout particulièrement, à cet hommage rendu à la haute position qu'elle a su prendre. "N'est pas reçu qui veut chez elle; il faut lui plaire et surtout plaire à Glyn-Glyn , son carlin, ce qui n'est pas donné à tous. Elle est aussi un peu femme politique et surtout fait des mariages. C'est elle qui m'a mariée, et ce n'est que grâce à elle que mon mari, qui a eu un parent de son nom à la Convention, a été admis dans notre monde.
Je te l'ai dit, le conseil de Nini fut une inspiration. Séchant à la hâte mes larmes, je demandai ma voiture et nous arrivâmes bientôt chez madame de Fersenne.
Heureusement je la trouvai seule. J'allai me mettre, sans rien dire, à genoux sur le coussin qui soutenait ses pieds.
— Ah! ah! il y a du nouveau, mon cœur. Puis elle sonna, et au laquais qui entra : conduisez mademoiselle avec Glyn-Glyn chez ma femme de chambre. — Ma petite, dit-elle en s'adressant de nouveau à moi, il n'est pas prudent de parler devant les enfants; un jour ou l'autre ils se souviennent. — Eh bien? lit-elle.
Je commençai donc ma confession bien complète — les demi-aveux ne sont pas clans ma nature.
— Est-ce tout, absolument tout? vous êtes si admirée, ma belle Henriette.
— J'adorais mon mari.
— Vos larmes disent que vous l'aimez encore.
— Non; un moment j'ai été folle, j'en conviens, mais il a été si grossier!
— Vous êtes plus blessée de sa grossièreté que de son infidélité supposée.
— Oui, car j'ai assez d'orgueil pour la mépriser.
— Vous faites la brave, mais je suis sûre que cette infidélité vous rend malheureuse.
— Non, mille fois non; si peu, que je veux savoir le nom de sa maîtresse.
— Mon Dieu, c'est la Poloska.
— Cette femme qui ruine?
— Autrefois, lorsqu'elle était une propriété particulière, mais aujourd'hui elle s'est mise en actions, et c'est le bois de Vence qui a payé celles que votre mari a prises.
— Et il me reprochait mes dépenses!
— Vous et elle, c'était trop à la l'ois
— Il semblait tant m'aimer!
— Que voulez-vous? un homme comme votre mari devait se laisser prendre à tout le luxe do cette créature; et puis, faisan, toujours faisan !
— Mais qui a pu mettre Jules au courant de mes affaires?
— Parbleu! la Poloska. Il est un peu avare, ce cher Jules, et ne se faisait pas faute, vis-à-vis d'elle, de vanter votre simplicité; elle a voulu lui prouver qu'elle était aussi chère que son luxe.
— Comment avez-vous su tout cela?
— Comme je sais tout; de là, la position que j'ai.
— Si je croyais jamais la partager avec vous!
— Non, mais y succéder c'est possible. Vous êtes du bois dont on fait les femmes fortes; votre aventure d'aujourd'hui vous a ébauchée, il ne vous reste qu'à savoir tirer parti d'un malheur qu'avec plus d'expérience vous auriez prévu. Ayez un peu de savoir faire et vous deviendrez maîtresse de la situation : votre mari sera votre très humble serviteur. Allons, ma belle éplorée, vos ennuis sont le prélude d'une ère de bonheur.
— Puissiez-vous dire vrai! Au fait, commander au lieu d'obéir vaut bien un peu d'amour! vous m'avez convaincue.
— Vous voilà comme je vous veux.
— Oui, mais comment payer mes dettes sans tomber sous la dépenpendance de Jules?
— Ne vous en inquiétez pas ; je me charge de le faire payer et doubler votre pension, sans qu'il dise un mol. Avant tout, vous allez rester à dîner avec. moi. Coupez-lui les vivres et envoyez-le dîner au cercle. Cela le fera réfléchir sur l'entente parfaite avec laquelle vous tenez votre maison; bien des maris acceptent mille désagréments conjugaux en échange d'un intérieur comfortable.
— Jules est de ceux-là, répondis-je en riant. Je m'abandonne donc entièrement à vous.
Le lendemain, ma vieille amie manda mon mari près d'elle, et bientôt après elle arriva chez moi.
13 août 1864.
— Tout est arrangé, me dit-elle, comme je vous l'ai dit : vos dettes sont payées et vous avez douze mille francs de pension.
— Si vite! mais vous êtes prodigieuse, et bonne surtout.
— Laissez donc, rien n'était plus aisé; je lui ai tout simplement dit que s'il se fâchait, les salons que je lui ai ouverts se fermeraient devant son nom de conventionnel ; Glyn-Glyn a grogné en signe d'approbation et tout a été dit.
Je la remerciai avec effusion.
— Maintenant, mon enfant, me dit-elle, sachez bien garder la position que je vous ai faite, et s-urtout plus de mousselines et do bouquets de violettes. Yous êtes assez jolie pour supporter des diamants.
Henriette Christophe.