‹ La Vie parisienneChapitre 392 sur 662 · UN SOUVENIR DU CAUCASE · texte numérisé non relu

UN SOUVENIR DU CAUCASE

Tous les journaux ont parlé de la récente émigration des peuplades du Caucase, devant la conquête russe. Un de nos amis, témoin oculaire, nous donne à ce sujet les détails suivants :

En attendant que nous puissions débarquer à notre tour, nous

mettons notre petite nacelle à la mer, et nous allons chercher des nouvelles. Elles sont tristes :

Les premiers émigrants circassiens ont pu arriver directement jusqu'à ïrébizonde, mais ils y ont apporté le typhus, et la ville a été horriblement décimée. Aussi, les Turcs ont interdit ce port aux calques qui arrivent de Circassie, et une quarantaine des plus sévères est établie. Des embarcations armées croisent, nous sommes enveloppés par un cordon sanitaire.

Quinze mille circassiens sont réunis autour du fortd'Atche-Kaleh ; ils sont campés sous les arbres, livrés à toutes les horreurs de la famine et de la maladie, et manquent absolument de tout.

Les Turcs, pris à l'improviste par cette émigration, ne peuvent fournir à tous les besoins de cette population, qui se multiplie avec une rapidité effrayante. Le même jour que nous, il était déjà arrivé 3,0C0 émigrants à Atche-Kaleh. Aussi la misère de ces malheureux est-elle incroyable, et la mort fait d'affreux ravages dans leurs rangs.

Ce n'est pas seulement à Atche-Kaleh; dans tous les petits ports de lAsie mineure, il y a des émigrants, et de Trébizonde à Samsoun on en compte environ 60,000 dans le même dénument.

Enfin voici notre tour. Nous débarquons notre monde. On remplit notre nacelle ; elle s'approche du rivage, les hommes semettent à l'eau ils portent à terre les femmes, les enfants, les malades et les morts. Puis la nacelle revient et la cérémonie recommence. Il faut vingt ou trente voyages pour tout décharger.

Aussitôt débarqués, nous nous précipitons au petit ruisseau qui se jette dans la mer ; il y a deux jours que nous n'avons plus d'eau à bord. L'eau glacée et limpide qui coule sur un lit de petits cailloux blancs nous semble délicieuse.

Je parcours le camp en tous sens : les malheureux n'ont pour toit que les feuilles des oliviers ; ils se sont rangés par groupes, par familles, par tribus. Les uns coupent du bois pour faire du feu, tandis que les autres, à l'aide de quelques branches, essaient de confectionner un abri pour la nuit.

Les malades grelottent sous leur manteau de feutre, ils gardent les cadavres qu'ils vont bientôt rejoindre.

Ceux ci, droits et raides, sont étendus sur des tas de feuilles. On les a enveloppés dans leur pelisse; leur manteau roulé avec soin autour de leurs corps est attaché avec des cordes, et leur bonnet enfoncé jusque sur leurs yeux, laisse à peine entrevoir leurs figures blèmies.

Des enfants jouent et sautent au milieu de tout cela.

Les jeunes femmes portent de l'eau, préparent des lits pour la nuit avec de la mousse et des feuilles sèches, et allaitent leurs enfants. Leurs grands yeux fiévreux roulent des larmes, et au travers de leurs longs voiles blancs, on distingue leurs traits amaigris par la fatigue du

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Les vieilles soignent le feu : quelques-unes, accroupies sur leurs talons, font cuire un peu de millet, que par miracle on a pu apporter jusqu'ici dans un sac de peau de chèvre. Elles remuent gravement le contenu de leur marmite avec un long bâton.

A certains moments, un marabout fait entendre son chant monotone, il appelle les fidèles ; tous les hommes se réunissent alors auprès du prêtre de leur tribu, et après avoir fait leurs ablutions, il tirent leurs chaussures, étendent leurs manteaux par terre et font la prière. C'est un spectacle étrange que celui de ces milliers d'hommes qui

lèvent au ciel leurs mains décharnées pour implorer sa clémence. Leurs figures énergiques, leurs longues barbes , leurs grands bonnets en peau de mouton noire, tout contribue à rendre ce lableau étrange au possible. Ils sont rangés en bataille, le visage tourné vers la Mecque. Le marabout récite quelques versets du Koran d'une voix nasillarde ; ils les répètent en chœur, et se prosternent tous ensemble la face contre terre. A chaque mouvement, leurs sabres, leurs poignards et leurs carabines en s'entrechoquant rendent un bruit guerrier et sauvage qui s'harmonise avec leur tournure martiale. On sent que ce sont des braves, et que s'ils ont été vaincus, ce n'est faute ni do courage, ni d'énergie.

Les rayons du soleil couchant éclairaient tout cela d'une teinte rougeàtre et sinistre.

La prière faiie. chacun se rend sur le bord de la mer. Des embarcations chargées de pain viennent d'arriver de Trébizonde. La distribution se fait sous la surveillance des zatpiés turcs et des chefs tcheckes qui ont conservé toute leur autorité.

Malheureusement il y a tant de monde que la part de chacun est bien maigre. Après le repas on enterre les morts ; quatre hommes les portent sur leurs épaules. Chaque famille suit les siens, les femmes restent un peu en arrière en poussant des cris affreux.

C'est ce qu'on appelle pleurer les morts. J'avais déjà entendu bien souvent pleurer au Caucase, mais à Atche-Kaleh il y avait tant de morts, que ce concert prenait des proportions inouïes. Les cortèges funèbres arrivaient lentement à l'endroit choisi, le mort était couché dans sa fosse la tête tournée vers le tombeau du Prophète. On rejet tait la terre, et une grosse pierre marquait chaque lombe. Chacun revenait ensuite. Les femmes réunies autour des feux s'arrachaient les cheveux, se meurtrissaient la figure et les reins à coups de pierre. Pendant toute la nuit, la montagne retentit de ces hurlements.

Je regagnai tristement le calque du raïs Yacoub. Le sort de ces malheureux me navrait, j'avais reçu chezeux l'hospitalité la plus fraternelle, et je les voyais mourir sans pouvoir les secourir. Yacoub me dit qu'il repartait le lendemain pour la Circassie; il fallait songer à gagner Trébizonde au plus vite, car je ne voulais pas rester plus longtemps au milieu de cette foule où je n'avais plus rien à faire. Je dis adieu à Yacoub qui me fit cadeau d'un gros morceau de pain noir, et je descendis à terre.

A force de recherches, je finis par découvrir un contrebandier. Il y en a partout en Turquie. .

— Yeux-tu me conduire cette nuit à Trébizonde lui demandais- je?

— Je le veux bien.

— Mais pourras-tu franchir la quarantaine?

— S'il plait à Dieu.

— Tu sais qu'il y a des croiseurs qui nous arrêteront.

— Viens, me dit-i1 en souriant dans sa barbe.

Il me mena sur le bord de la mer dans un petit hangar caché au milieu des rochers, et me montrant un calque qui était soigneusement tiré sur le sable :

—-Crois-tu, me dit-il, que les embarcations du Pacha puissent nous arrêter ?

C'était en effet un magnifique canot à huit paires de rames taillé en lame de rasoir et léger comme une mouette.

Le vieux raïs poussa ensuite un cri rauque, et une douzaine de robustes gaillards affreusement déguenillés accoururent avec empressement. C'était ses hommes.

En un clin d'oeil le canot est mis à la mer, nous nous embarquons et nous gagnons le large. Les bras nerveux des huit matelots faisaient merveille, nous volions sur l'eau.

Bientôt les cris des Circassiens se perdirent dans le lointain, et je ne vis plus que la lueur rougeàtre des feux.

Il ne faisait pas de lune, nous passâmes inaperçus.

Le vieux contrebandier était imperturbable, rien de tout ce qui se passait ne semblait le toucher. Sa longue barbe blanche flottait au vent, et ses yeux brillants semblaient percer le brouillard. Tout en gouvernant, il roulait entre ses doigts un chapelet à gros grains d'ambre.

— Que dis-tu de cela, lui demandai-je, curieux de savoir si son indifférence était bien réelle.

— C'était écrit, fit-il d'une voix grave.

— Mais tous ces malheureux vont mourir de froid et de faim.

— Oui, mais les Circassiennes ne seront pas chères, au bazar, cette année

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