‹ La Vie parisienneChapitre 395 sur 662 · CES BONS PAYSANS · texte numérisé non relu

CES BONS PAYSANS

— Salut! m'sieu l'docteur. . — Bonjour, mon brave ! — Vous ne me reconnaissez pas? — Votre visage ne m'est pas absolument inconnu. — Vous m' faites honneur. C'est moi qu'a été primé pour les cochons. Monsieur Mallot, je n'vous d'mandons pas des nouvelles de m'ame Mallet, j'ai eu le plaisir d'être tout près de vous à son enterrement. J'avais été invité par Jean-Louis Mallet, votre propre neveu, un brave garçon qui se porte comme un charme; c'est pas comme ma belle-mère, qu'a toujours des suffocations. — Prenez garde, cela peut devenir grave. — Vous croyez?... De fait, malgré les purges, elle maigrit, elle maigrit... c'est comme mon primé, on dirait qu'on lui a quasiment lancé un sort. Voulez-vous lui donner une petite consulte? — A votre belle-mère ? — A mon cochon... — Je ne suis pas vétérinaire. — Vous me direz toujours ce que vous en pensez. J'avons toute confiance en vous. — Allons !

— Comment le trouvez- vous, là, ben franchement, mon cochon?— Bon à abattre et à enfouir au plus vite. Il est infecté de trichine, une maladie tout nouvellement observée. — Encore une que nous devons aux chemins de fer !.., On verra à voir, m'sieu le docteur. — N'en mangez pas, surtout! Inoculée à l'homme, la trichine fait plus souffrir que la goutte et les rhumatismes, et elle est, pour le moins, aussi redoutable que la fièvre typhoïde..'. — C'est-y qu'on en meurt, parfois? — Souvent. — Ça s'devine-t-il, la trichine? — Difficilement, à l'œil nu, quoique cinq raille trichines puissent facilement se rencontrer dans la pluspetite bouchée de votrejporc. Vous voilà averti ! {Emit)

— Dis donc, la Brenet, sais-tu que notre cochon est quasiment pestilencié ; le docteur dit qu'il faut l'abattre bien vite.

— Qu'on peut toutd' même le vendre abattu, pas vrai, not' homme?

— Que ceux qui en mangeraient seraient en péril de crever, qu'il affirme !

— Mon doux Jésus ! C'est-y vraiment croyable ? Et ta pauvre mère qui aime tant la cochonnerie ! Si elle apprend qu'on a saigné Bastien sans lui en offrir, elle est dans le cas d' favoriser ton frère !

— C'est la pure vérité... Avec ça qu'il enœille la pièce du grand puits, le finot !

— Sans compter que par notre bail, nous devons aux nouveaux propriétaires, pour redevances, les deux jambons du premier tué de l'année? Faut-il pas faire honneur à ses engagements, le Brenet? Cours le saigner! Quoiqu'en dise le docteur, il n'en sera jamais que ce que le bon Dieu décidera !

i3aoùt l86J. LÀ VIE PARISIENNE 469

CHOSES ET AUTRES

Il y a eu ja-îis, à Florence, un gouvernement provisoire. Ce gouvernement provisoire, n'ayant absolument rien à faire, puisque la Toscane alors ne se gouvernait pas du tout, avait pris le parti de s'amuser à couronner des ouvrages dramatiques. 11 faut bien s'occuper. Depuis la chute du gouvernement provisoire, Florence continue, par habitude. à couronner des ouvrages dramatiques. Malheureusement, dans toute l'étendue de l'Italie, on n'en a pu trouver que cinq. Heureuse Italie ! Sur ces cinq , Florence en a couronné deux , toujours pour n'en pas perdre l'habitude. Trop heureuse, trop heureuse Italie!

Un maître de pension vient d'acheter 500 exemplaires des Mémoires d'un inconnu, de Louis Ulbach, pour les donner en prix à ses élèves. Ce maître a pris ces Mémoires pour l'histoire de Saint-Gratien. 11 faut croire qu'il les aura lus attentivement.

La distribution des prix a eu lieu à Juilly. Le directeur a ainsi commencé son discours solennel :

« Chers élèves , c'est un moment bien doux pour un père que celui où il sa sépare de ses fils chéris. .. »

Ombre de Grassot! Sardou t'évoquait-il alors?

Le Moniteur aviit depuis longtemps l'habitude de 'nous instruire du temps qu'il avait fuir, la veille. C'éta't une louable et bonne coutume. Oo pouvait sans danger î ester officiel. Cependant Joseph Pruihomme ouvrait les yeux et se plaignait. Toujours gracieux, le Moniteur, qui n'avait, cependant pasélé appelé au parquet, s'est mis à nous donner le temps qu'il fera demain. Que deviendra M. Mathieu (de la Drôme) ? Que deviendra le bon Dieu ? Bon gré, mal gré, il faudra que le bon Dieu et Mathieu (de la Drôme) en passent par là, puisque le Moniteur l'a dit.

Peut-être n'ignorez-vous pas qu'on élève à Saintes une statue en l'honneur de Bernard de Palissy. Une pièce inédite a été jouée pour que l'on pût réunir les foads. La recette était abandonnée. Ladite recelte s'est élevée à.:i 20 fr. Les Deux-Charenles n'avaient jamais vu un tel succès.

On lit dans les faits divers :

« On vient de placer dans le musée d'artillerie plusieurs pièces de canon chinoises, mais décorées de ciselures. — Pourquoi ce Maisl

M. le ministre a décoré M. Samson, qui n'est plus comédien, ce qui prouve que si l'on ne peut pas décorer un corné lien, parce qu'il est comédien, on p°ut très-bien le décorer par ce qu'il l'a été. Cet état n'est pas honorable tandis qu'on l'exerce, mais il le devient infiniment dès qu'on cesse de l'exercer.

La petite république des Cressonnières (vallée de Dappes), qui a existé si longtemps sans armée et sans impôts, va enfin jouir de ces bienfaits. Elle appartient à la France.

Encore un bolide signalé à C lerboufg. Cela devient inquiétant. Si toutes les planètes se déchargent sur nous de tout ce qui les gfine, je propose que nous les imitions. Q i'e?t-ce qui nous empêcherait n'envoyer nos poètes à la lune et les maçons de Paris a Jupiter?

Il y a à peu près une centaine de villes d'eaux et de bains de mer. Chacune et chacun prétendent avoir la meilleure so iéléjde Paris. Or toutes ces meilleures sociétés, quand elles sont à Paris, se ré luisent à cinq cents personnes peu sociables. Il s'en suit qu'il y a cinq personnes par ville d'eaux.

A la dernière séance annuelle de l'Académie des Inscriptions et Belles-Leltres, M. Guignault, secrétaire perpétuel, avait étalé sur son bureau un cahier dont le volume semblait plus effrayant encore par la température caniculaire qui régnait dans la salle. Un membre de l'Académie française a crié an docteur Velpeau placé près du lecteur : „ Diles-donc, docteur, 'est-ce que vous n'allez pas lui couper quelque chose? » Au milieu de la lecture qui intéressait peutêtre un peu tiop longtemps, un membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres a dit aussi à son voisin : « Décidément nous avons un secrétaire un peu trop perpétuel. » (Ixdép. B.)

On lit dans les journaux spéciaux :

« Théâtre Impérial du Chai Ici. — On demande des figurantes pour les « éludes de la grande féerie destinée aux vacances prochaines. S'adresser au « théâtre, tue des Lavandières, de midi à quatre heures. »

Qu'elles soient jolies, n'est-ce pas ?

Les cocottes ont un joli mot pour interrompre un discours ennuyeux : « De la neige!... »

Entre deux cocottes :

— Ménagez vos expressions, ma chère.

— J'en ui d'autres.

Pendant que j'y pense, je ne veux pas laisser tomber dans le gouffre de l'oubli une assez jolie plaisanterie de cocher de fiacre dont je fus victime et qui d'ailleurs est instructive.

Il était minuit passé, — j'avise un fiacre dans lequel je monte et, sans songer à lui demander son numéro, je lui donne mon adresse. (J'ai le malheur d'habiter le boulevard Beaujon.) Mon eccher grogne beaucoup, pu:s se radoucissant: Si, pendant le trajet, nous rencontrons une voiture regagnant son écurie du côté du boulevard Beaujon, monsieur serait bien aimable de prendre cette seconde voiture.

Comme j'ai très bon coeur, je promets au cocher de lui rendre sa liberté à la prochaine rencontre d'une voiture se dirigeant de mon côté, et nous partons.

Nous cheminions depuis deux ou trois minutes dans des rues obscures lorsque ma voiture s'jnéte en accostant un autre fiacre qui passait. Les cochers échangent quelques mots, puis, mou homme ouvre la portière du haut de son siège et m'invite avec une grâce charmante à monter chez son voisin.

— Bien obligé, mon bourgeois.

— Comm-nt donc, mon brave, comment donc ! et je mets pieds à terre.

A ce moment deux formidables coups d; fouet retentissent, et les voitures partent au galop, me laissant en p eine boue au milieu de la rue. Je crois mémo me rappeler qu'il pleuvait beaucoup.

Voulez-vous ÈraE bien mis ?

Je reçois un prospectus qui me fait tûver un instant. Je le connaissais déjà de vue, mais je ne l'avais pas encore reçu chez moi, il ne m'avait pas encore été adressé personnellement. — Voici la chose : Toulez-vous être bien mis? — Pour 45 francs, vous avez un habit noir, un gilet noir, un chapeau noir, des souliers vernis, un pantalon satin de laine, — tout ce qu'il y a de beau, — pour 0,25 centimes en plus, on vous gante à l'air de votre figure. — Si vous prenez un second pantalon, on vous donne un bon pour un portrait chez un photographe et un coup de fer dans les cheveux.

Je no trouve pas cela cher le moins du monde, et, malgré cela, je suis convaincu que ces tailleurs-là ne feront pas fortune. Non pas qu'il n'y ait un grand nombre do gens désirant être bien mis et très capables de dépenser tt5 francs pour leur tciletie, mais simplement parce que l'expression, être bien mis, est l'expression la plus vague du mônde, que chacun l'interprète à sa façon et qu'il y a malheureusement t-op de gens qui, une fois revêtus du pantalon satin de laine, de l'habit, du gilet, des bittes et du chapeau, avec un coup de peigne dans les cheveux et un bon photographique dans la main, feront la grimace et crieront par dessus les toits qu'ils sont mis en dépit du bon sens.

Ces tSilleurs-Ià, en mettant sur leur prospectus ces mois : Voulez-vous être bien mis? ont pris un engagement terrible, et c'est pour cela que je crains qu'ils ne fassent pas fortune.

J'ai souvent rencontré des messieurs portant un pantalon fleur de pêche, un gilet blanc évasé, des manches à gigot, line vitre dans l'œil et un tout petit chapeau, qui passaient pour des gens extrêmement bien mis, et que moi, dans mon âme et conscience, je trouvais déplorablemcnt fagotés. En fait de toilette, je suis tout à fait de l'avis du garde national en faction à l'Hôtel de Ville.

Mais je pense que vous ne connaissez peut-être pas l'histoire de ce garde national , la voici :

C'était un jour de bal à l'Hôtel de Ville. Il y avait foule, la grande porte était envahie, on commençait à se marcher sur les pieds et à déchirer les robes des daines lorsque l'ordre arrive, pour diminuer l'encombrement, de laisser entrer les imités de monsieur le préfet par une seconde porte, au seuil de laquelle on place- un garde national avec la consigne de no laisser passer que les gens bien mis et porteurs d'une carte d'invitation.

Ce garde national était un de ces hommes de fer comme il s'en rencontre pas mal dans la milice bourgeoise; au premier individu qui se présente, la carte à la main, il l'arrête de la main.

— Attendez un peu, lui dit-il, et il l'examine de la tête aux pieds avec une grimace de mécontentement. Oui, voilà la carte, c'est très bien, mais c'est la mise... je ne vous trouve pas assez bien mis.

Le monsieur, furieux, déboutonne son paletot, exhibe son gilet blanc, le nœud de sa cravate.

— Est-ce une plaisanterie, vous moquez vous de mii? s'écrie-t-il.

— Voyons, voyons, pas de bruit. — Entrez dans la guérite et fichez-moi la paix, j'ai des ordres. — A un autre.

L'autre arrive en tendant sa carte. — Ah! parbleu, la carte, tout le monde en a des cartes!... eh bien, j'en suis désolé, mais vous n'entrerez pas non plus, voilà une mise insuffisante.

— Comment, insuffisante? et le monsieur laisse voir une poitrine d'une blancheur immaculée, des cheveux peignés avec recherche, des bottes irréprochables.

— Voyons, voyons, — pas tant de cérémonie, entrez dans la guérite avee monsieur.

Un troisième arrivant n'est pas plus heureux, mais l'indignation est devenue générale: on crie, on se bouscule, — le chef du poste arrive, lait des excuses aux invités de M. le préfet, les invite gracieusement à sortir de la guérite et adresse au fusilier quelques paroles bien senties.

— Il ne s'agit pas de tout cela, mon capitaine, répond le factionnaire, sauf le respect que je vous dois, je m'y connais mieux que vous en fait d'habits étant tailleur, et en fait de miseje ne relève que de ma conscience 1

13 août 1864.

Page 1