UNE DISTRIBUTION DE PRIX
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La grande salle est ornée de trophées et de guirlandes.
La grande salle est ornée de trophées et de guirlandes de verdure. Les élèves, en grande tenue militaire, sont en cour, et se promènent en attendant l'heure solennelle do la distribution des prix.
Enfin, le tambour roule. Les parents et les notables de la ville sont empilés dans la salle. Le thermomètre semble vouloir s'élancer en jet de mercure. On entend quelques notes isolées de clarinette et de trombone. Les élèves se rangent par rang de taille. Le proviseur, le censeur, les professeurs, ayant toutes les autorités à leur tête, montent les gradins et prennent place sur une estrade. La musique de la garde nat'onale, après avoir exécuté, dans le plus grand désordre, une marche guerrière, entame sans transition le grand duo de la Fa ■ vorile, air varié du chef de musique du régiment voisin. Tout à coup la musique s'interrompt au passage : « Une voix qui me crie, oui, qui nie cric, » obéissant à un signe mystérieux. — Le censeur s'avance, un cahier à la main. On se murmure qu'il a traduit Anacreon en vers libres. Mouvement féminin dans les tribunes. Les musiciens se passent des bouteilles dissimulées derrière le ventre de la grosse caisse. M. le censeur promène majestueusement son regard circulaire sur l'imposante assemblée. Une cymbale tombe par terre : Ping-} Il commence d'une voix émue :
« Jeunes élèves! ! !
« Nous allons nous séparer. Je ne veux pas" retarder le doux mo- » ment des vacances, je ne veux vous dire que quelques motspater- » nels. De belles^et honorables carrières vous attendent, mais n'ou- » Liiez jamais que, si la France est] le pays des arts, c'est aussi la » reine de l'industrie.
(Douze pages sur l'industrie, son développement, son influence, ses progrès, son avenir, l'agriculture qui manque de bras, et la réhabilitation du commerce de nos denrées coloniales d'Afrique. — Premier verre d'eau sucrée avalé par M. le Censeur, qui en prépare un second.)
« Jeunes athlètes, vous avez bien » lutté aux jeux olympiques de l'in- » telligence, vous avez vaillamment » combattu au concours général. Je » suis content de M. le Proviseur!
(Ici M. le Censeur tire un petit encensoir de poche et le casse sur le nez de tous les dignitaires de la ville qui se saluent entre eux avec de fins sourires.— Deuxième verre d'eau sucrée.
Le Proviseur, qui doit prononcer quelques paroles bien senties, jette un coup d'oeil égaré sur la carafe, dont le niveau baisse sensiblement.)
« L'année qui va suivre vous réunira de nouveau sur ces bancs. » {Murmures prolongés dans la salle.) Consacrez les vacances à étu- » dier vos classiques (des lampions! des lampions!) plus tard, vous me » remercierez, car la science, c'est l'aristocratie de l'avenir.
Il commence d'une voix émue.
(Les parents qui n'ont jamais été au collège ap- ? plaudissent ce passage d'un 2*5"^' air visible de satisfaction.) \ « Mais ici, jeunes élèves, » je m'arrête... tout à l'heu- » re une parole plus autorisée que la mienne vous dira ce que nous » attendons, ce que nous espérons de vous, de vos travaux, de votre « avenir. »
(Troisième verre d'eau sucrée. — Plus d'eau dans la carafe, plus de sucre. — Un nuage passe sur le front de M. le Proviseur.)
« Voici vos prix, voici la douce » récompense de vos travaux. Ils » sortent de la collection choisie » de Marne e.l C'e, approuvée par » Monseigneur l'archevêque do « Tours. Qu'ils soient la preu mière pierre de votre biblio- » thèque, car les livres sont les » confidents de nos peines les » amis de notre solitude.
(Sensation prolongée.)
« Mais chassons, éloignons ces » pensées en ce jour d'allé- « gresse... Plus tard, jeunes élè- » ves. [quand vos jeunes et blondes » têtes ressembleront à des toits
Coups d'encensoirs.
» couverts de neige, souvenez-vous qu'il fut, en ce siècle, des hommes H dévoués à l'instruction, à l'éducation, à la religion, au bonheur de « ceux qui leur furent confiés au sortir du berceau. Souvenez-vous ■I aussi que vos couronnes enfantines ont été le fruit de nos veilles, >• et, si j'ose m'exprimer ainsi, le couronnement de l'édifice de nos tra- » vaux! »
La musique commence l'ouverture de la Dame Blanche, et s'arrête comme par enchantement.
Le professeur de rhétorique latine s'avance à son tour, un in-folio dans les bras. Il se mouche, tousse, crache, remet son mouchoir dans
sa poche, et commence :
« Juvcncs discipuli, « Non relardabo horam liberla- » lis ; hœc^admonestatio est longa, sed » lalina. Nam ego, juvenes discipuli, » o rus, quando le adspiciam! Exegi « monumenlum are perennius....
("Voir le Palmarès pour la fin de ce discours remarquablement prolongé, suivi d'applaudissements plus prolongés encore. Pour les personnes qui
,, ne savent pas le latin, nous nous em-
Le verre d eau sucrée. -, , „„ / + , „
pressons de donner la traduction littérale du fragment qui précède :)
« Jeunes élèves,
o Je ne retarderai pas l'heure de votre liberté, mais personne ne » sortira d'ici avant d'avoir écouté mon discours, depuis le. commen- » cernent jusqu'à la fin. »
(Après une joyeuse petite ritournelle sur l'air : « Timide couturière, h le Proviseur se lève à son tour. Son regard mélancolique se détourne de la carafe. Un sourire déride sa physionomie songeuse, il fait la bouche en cœur, met trois doigts dans son giiet (il a un solitaire au petit) et commence ainsi :) Jeunes élèves,
Tous les ans, à pareille époque...
Mais je ne veux pas retarder le doux moment de votre liberté.
« Un mot, et je termine. »
« Un dernier mot. »
Ln mot encore.
Jeunes élèves, Allez embrasser vos mères ! ' !
A ces mots, les musiciens sautent
au hasard sur les instruments qui iffil
leur tombent sous la main et jouent : * ™
« As-tu vu, la casquette, la. casquette.»
— L'auditoire est agité. — Les mè- r t , . ,, . ...
, it ■ i Le professeur de rhelonnue latine,
res regardent avec ettroi leurs nour- 1 1
rissons, vêtus de tuniques informes, qui vont passer deux mois en
20 août 1SG4.
— Jeunes élèves !
bunes : Mon Isiclort
! Mon
pillage réglé au sein du foyer domestique. — Tout à coup, la musique s'arrête. Le professeur, qui a prononcé le fameux discours latin, se lève avec la majesté d'un Dieu. Il parle :