MADEMOISELLE CLÉOPATRE
Nous extrayons ce passage du nouveau roman de M. Arsène Hojssaye ; c'est le portrait de l'héroïne :
Ciéopàtre! 0 fille inconcevable, insaissisable, sémillante, terrible, mortelle, empoisonnée, mystérieuse, spirituelle et décevante! Tu unissais la beauté calme des sphinx aux lèvres roses à la splendeur éclatante des courtisanes grecques et aux mièvreries des duchesses de la Comédie humaine de M. de Balzac. Tu avais toutes les pudeurs de Mme de Longueville, toutes les dépravations de Messaline, toutes les élégances exquises de Mme de Mauf'rigneuse. Triplicité des parfums concentrés dans les vases opalisés des orientales fan tasmagories, tu m' apparais comme une de ces équations algébriques qui font cabrer les mathématiciens sau-
S'enus. Lucrèce, la ubarry et Mme do Maintenon, fouettées comme une crème à la vanille, telle est peutêtre la solution vertigineuse et incompréhensible de ta divinité resplendissante. Ton père était avocat, tu n'avais pas de fils et l'esprit ne te manquait pas, mystère et tri ni té qui frappe encore d'un étonnement plein de vague profondeur, M.
Claye qui t'imprime!
Elle était belle, plus belle que la beauté.
Hier , elle était blond cendré dans son bain, aujourd'hui elle est brune, et voilà que sa chevelure vénitienne, en flots d'or déployée, nous plonge dans des perplexités incohérentes. Son œil, bleu comme les pervenches quand elles regardent l'azur du ciel, devient noir pour égarer les soupçons. Ou bien encore elle a un œil bleu et un œil noir, afin que chacun de ses adorateurs, qui l'admire de profil, se batte en duel pour la couleur de ses prunelles.
Est-ce donc là le secret de ses adorables métamorphoses? Dans cet éblouissement faseinateur, la nature n'avait qu'ébauché son chef-d'œuvre. Elle avait un grain de petite yé- Àj»»
rôle volante et un sourcil brûlé. Mais l'art était créé pour elle. Un pinceau et un crayon de nitrate, ô nature! et ton œuvre était parfaite, et cette enveloppe divine recélait tous les orages des passions déchaînées, tous les éclairs des indomptables tempêtes Et les presses de M. Claye roulaient toujours. Et bonne fille, contente de peu, vivant avec mille ou deux mille francs par jour; car elle avait aussi ses heures d'économie. Mais les jours de gaspillage étaient homériques : elle dépensait trois cent mille francs à la fois, et jetait des jardins suspendus par les fenêtres.
11 fallait la voir, au sortir do Mabilie, descendre les escaliers do marbre du parc de Versailles. Ses jupes ruisselantes inondaient les marches, des Ilots de dentelle roulaient en cascade autour d'elle; de
sa coiffure s'élançaient des gerbes irradiées retombant en poussière humide, et son écharpo flottait comme un arc-en-ciel. Ce n'était plus une femme, ce n'était plus une statue, ce n'était plus une déesse, c'était tout à la fois les rocaillcsde Saint-Cloud, le bassin do Neptune et la pièce des cent tuyaux. Et quand ses esclaves, tritons fidèles,,, se jouaient autour d'elle dans son boudoir, semblable à un aquarium, ils adoraient cette syrène, dont le corps ne finissait pas comme ses sœurs de la place de la Concorde, et la suppliaient de faire jouer les
grandes eaux!
A toute àme brune il faut une âme blonde.
Aussi disait-elle avec une candeur adorable :
« Ni l'art ni l'amour ne m'ont déshabillée ... »
Elle n'osait ajouter ni ma femme de chambre.
On voit que la plus belle fille de Paris ne donne pas toujours ce qu'elle n'a pas. Elle défendait à ses plus intimes de porter son nom sur leur collier de servais et de venir japper à sa porte. Si tu entres, disait-elle. Tu coucheras sur le tapis.. Elle n'embrassait pas souvent, mais quand cela luiarrivail, elle embrassait il tour de bras; puis, elle se mettait au lit, et s'enveloppait sa fierté.. Oh! l'amour dans d'une telle femme devait-être mortel, fatal etbien ennuyeux,..?
Mais qu'elle retournât des proverbes à l'envers, comme le rapin Misions , qu'elle écrivit des lettres au cardinal AntoiielH , elle était toujours l'unique et l'incomparable Cléopàtrc.Elle avait eu l'esprit de mettre les artistes et les gens de lettres dans son parti, ce dont je n'ose lui farté mon compliment sans réserve. Statue de marbre aux jambes d'azur, si elle ne rendait pas des sons harmonieux aux baisers du soleil , elle chantait comme Madame Lgatde , dansait comme la Pctra Camara qui a tant engraissée, peignait comme les refusés. Inspiratrice touchante et sublime des modistes et • des couturières , elle i avait créé des robes d'une coupe discrète à désespérer son confesseur, des chapeaux à fendre l'âme et des bonnets chiffonnés comme jamais sainte Catherine n'en lança par dessus les tourelles du Moulin-Rouge.
Mademoiselle ou Madame X. de la Comédie-Française (choisissez) prit sa femme de chambre à son service pour surprendre le secret de ses bavolets idéaux, mais elle n'acheta que son silence, et les filatures de Londres et de Lyon s'arrêtèrent d'elles-mêmes à cette nouvelle, qui compliquait encore la question diffuse de la crise cotonnière... Et les presses de M. Claye roulaient toujours!!...
(.Jn9in9ldi3n9a aaakd ur^iliï C'est à la page. 20 qu'on lit la plus mémorable de ses réponses. Elle vivra dans l'histoire des peintres :
de Corrégien. Zeuxis a représenté ainsi Vénus, « Baudry {est-il
» donc mort ?) dit un jour à Cléopàtre : Quelle belle Diane sous la » ramée je peindrais en vous regardant, si vous vouliez dénouer un
20 août lSG'i.
LA YIE PARISIENNE
» peu votre ceinture pour » moi ! Mais Cléopàtre. lui » répondit : je ne pose pas » même devant l'Amour.»
Hélas! M. Baudry, vous n'avez pas eu la chance du Titien cruauté de Cléopàtre.
Pour copie peu conforme, T.
en bob^I s h sJJiJ o