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AU BORD DE LÀ MER

Fécamp, 9 heures du soir.

Il est agréable d'arriver à l'entrée de la nuit dans un endroit inconnu. Un paysage, comme un visage humain , gagne à n'être vu qu'à demi. Derrière un voile, ses imperfections l'effacent; seuls les grands traits subsistent et font saillie.

Ce que j'ai vu en arrivant ressemblait à un dessin de Doré. Derrière la gare, et son fouillis couleur de suie, s'enfonçait vaguement l'entrée du port; de grandes flaques d'eau miroiraient dans les ténèbres, un pêle-mêle de cordages, de mâts se détachaient sur un horizon d'un rouge vif, traversé de longs nuages d'un noir sinistre. Au dessus la falaise, avec son ventre blafard et son dos hérissé, sur lequel se découpe une silhouette gothique, l'église où les marins vont prier.

8 heures du matin.

La mer se présente bien; par malheur le Casino, avec son décor mauresque et ses galeries à jour, rappelle un peu trop les Cafés-Concerts des Champs-Elysées. Mais le Parisien aime à retrouver Paris, partout où il va. Jl aime aussi à y amener les petites dames en bottes et à canne; sur cette belle terrasse en vue de la mer, devant les jolis chalets, capricieusement groupés dans un creux de la dune, entre le roc et les mousses, on pourrait se croire à l'Opéra. Surtout quand les ritournelles de valses, les airs de polka, viennent, comme à présent, accompagner le va-et-vient des capulets rouges, quand à leur rhyihme sautillant, se mêle l'accent de voix fraîches et jeunes.

Il vaut mieux pourtant les entendre de loin, quand, du galet encore désert, le regard suit le balancement léger des vagues, l'ondoiemeni nonchalant "et limpide du flot qui s'abandonne au soleil. Quelle ardeur dans cet embrassement matinal !

La mer émue ressemble à un immense champ mouvant de saphirs, où s'étalent des gerbes enflammées, à la queue de paon gigantesque, ou bien encore à un manteau d'or, à un éblouissant rideau brodé de pierreries, tout chatoyant de diamants et de perles.

Etretat, 10 heures du matin,

C'est l'heure à laquelle on se baigne. La plage est une scène animée où se donne une représentation divertissante et gratuite. Elle se donne sur le galet même, espace assez étroit, où l'on voit fourmiller cinq à six cent personnages, tant figurants qu'acteurs, sans compter ceux quigigottent dans 1 eau, et ne sont pas les plus beaux. Mais les deux fameuses roches trouées forment un décor splendide , le personnel est bien groupé , le jaune et le noir des jupes bouffantes, le blanc des vareuses, le rouge cru des capulets sont beaux sous ce chaud soleil, sur ces cailloux gris, et ce limpide horizon d'un vert cristallin et tendre. Qui sont ces gens-là? A leurs poses nonchalantes, à ces négligences étudiées, on les prendrait soit pour des gens du monde qui se donnent entre eux la comédie, soit pour de vrais acteurs qui s'efforcent de reproduire les attitudes en vogue à Robinson ou sur les bords de la Seine. Non, non, il y a une explication meilleure. C'est une fête mythologique, et Neptune est ici en goguette avec sa bande. Je veux croire aujourd'hui aux anciens dieux, qu'avezvous à dire? Oui, ce sont ici des dieux marins, excellents camarades, de braves tritons qui, s'ennuyant sous l'eau, prennent leurs vacance s'amusant à se travestir à la façon des Bouffes-Parisiens. Offenbach et Daumier ont passé par ici et leur ont donné des conseils.

Voici tout d'abord un vieux triton chauve qui, drapé dans son peignoir rouge, représente on ne peut mieux, M. Prud'homme en romain de POdéon, et plus loin, un petit Nérée bouffi qui, avec sa mine satisfaite et son pince-nez en faction, a tout à fait l'air d'un Camusaten bonne fortune : les génies maritimes sont naturellement facétieux. En voici un tout costumé de velours noir, avec des grandes guêtres montantes en cuir. Etudiant d'Heidelberg par le costume, sultan de théâtre par les façons, on dirait qu'il cherche à singer l'homme de génie.

Ne choisit pas son rôle qui veut, celui-là a mal choisi le sien. Autrement voici deux Océanides mignonnes, et remplies de talent, personnes d'avenir, comme on dit en style de Conservatoire, qui échan-

27 août 1864.

géraient bien volontiers le leur, celui de demoiselle à marier, avec dix mile francs de dot, et point d'espérances, contre l'éventail de Célimène, titrée et riche. Elles arriveront; voyez plutôt leur costume. L'une est en Figaro; comme ce Figaro blanc, entaché de bleu vif, dégage coquettement la taille, avec quelles virginales malices, le regard étincelle à l'ombre de la toque, derrière le réseau diaphane du voileloup qui a l'air d'un filet à millions !

Yport.

Un Trouyille engerme, un Etretat futur où va régner George Sand. Ici, contrairement à l'usage adopté le souverain paiera l'impôt au peuple, et non le peuple au souverain. Admirable royauté pacifique qui donne, au lieu de prendre, peut se passer de gendarmes, et s'abriter à l'ombre d'un châlet, entre les fleurs et les arbres. Dieu la garde, et nous la garde encore longtemps ! Août 1864.

Camille Selden.

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