LES REPRESENTATIONS GRATUITES
11 faut que je le dise au papier : « Midas, le peuple-roi Midas a des oreilles d'àne. Aussi bien, depuis trop longtemps, à chaque anniversaire qui ouvre à deux batiants les portes diurnes de nos théâtres, j'entends répéter d'un bout de la presse à l'autre : « Il faut avoir vu » le peuple de Paris aux représentations gratuites applaudir Molière, » Corneille et Beaumarchais, Mozart, Gluck et Bellini, pour se con- » vaincre que ces intelligences vierges, que le satiété et l'habitude » n'on pas blasées, comprennent mieux les œuvres des maîtres que » les plus profonds connaisseurs. »
En vérité, j'admire la sottise, mais je me demande comment un préjugé, dont l'absurdité saute aux yeux, se répercute d'année en année, écho ridicule dans nos six centsjournaux quotidiens et hebdomadaires.
Le feuilletoniste, qui trouve la phrase toute faite, la laisse doucement glisser sous sa plume et l'attelle doucemeut à la suite des autres. Il est si commode de copier son feuilleton de l'année dernière. J'ai le pressentiment que je vais barbouiller du noir sur du b'anc en pure perte, mais j'aurai le plaisir de faire chanter les roseaux harmonieux.
Stendhal eut un jour la fantaisie de se rendre compte de cette opinion, généralement acceptée, que Molière était un auteur comique plein degaieté. — Il assista donc à la représentation du Misanthrope, du Tartufe, des Femmes savantes, etnota, le crayon à la main, les impressions diverses du public, avec la scrupuleuse exactitude du médecin comptant les pulsations du pouls de son malade. 11 acquit la conviction par des expériences répétées, que le public riait fort rarement aux pièces de Molière, — je ne dis pas aux farces, — et presque toujours à contre-temps La raison en est simple : le Misanthrope est un drame et le Tartufe est un pamphlet. Le public no comprendra jamais Molière mourant à la fin du Malade imaginaire.
Avcz-vous remarqué comme le trait d'un couplet de vaudeville est souligné par l'actrice avec un fin sourire? Quand le trait manque, elle montre sa gorge et lepublic applaudit. Et dans l'opéra? La chanteuse et le ténor, soulevés sur la pointe du pied, aspirent une dernière gorgée d'air et lancent leur suprême vocalise; avant même que le morceau soit achevé, les cannes dansent sur le parquet, les mains frémissent, et les dernières notes se perdent noyées dans le torrent des bravos entraînés par le chef de claque. Voilà tout le secret.
Le public des représentations gratuites est heureux d'être dans une loge ou dans un fauteuil de velours. Il n'a rien payé, il est tout à sa joie, enchanté, ravi, transporté. Certes, il ne manquera pas d'applaudir les bons endroits, il les applaudit tous sans exception.
Mon Dieu, je ne lui en fais pas un crime, je ne lui fais même pas son procès en règle ; je proteste seulement contre cette flagornerie bien innocente de lui accorder l'intuition des chefs-d'œuvre.
Donnez-vous la peine de le suivre à l'Exposition des Beaux -Arts. Vous verrez devant quels tableaux se porte le public des exhibitions gratuites, devant quels marbres il s'arrête. — Jamais vous ne l'entendrez, ce pubiic-là fredonner un motif d'opéra, comme à Nanles ; ses chants favoris alternent du trivial à l'obscène. Pour lui, enùë/Iamtel ou Peau-d'Ane, le doute n'est pas permis. Mangin fut son idole, mais il ne connaît pas les ïambes de Barbier.
Je nie de la façon la plus absolue que le public des représentations gratuites comprenne les nuances, insensiblement dégradées, do la scène de la lettre entre Alceste et Célimène. Il rira à la scène du sonnet d'Oronte, mais on pourrait encore le lui faire applaudir. Il est sans doute violemment impressionné par l'exagération théâtrale et les grands mouvements dramatiques qui le frappent sur la tête, mais son
épiderme épaisse est insensible à la barbe de plume qui chatouille les organisations raffinées. S'il fait bisser un morceau d'opéra, soyez bien convaincu qu'il renferme une allusion désagréable au gouvernement qui lui fait ces loisirs . .
Pour apprécier une œuvre, pour en jouir, il faut connaître les procédés du métier, s'être initié lentement aux choses d'art, de goût, de sentiment et de passion ; il faut une âme qui vibre à l'unisson de celle de l'artiste. Alors, on peut, comme Stendhal, s'asseoir à l'orchestre, armé d'un crayon. Mais il est extrêmement pénible de voir les esprits délicats, les honnêtes gens céder le pas, ne serait-ce qu'une fois par année, au peuple qui n'est le plus spirituel de la terre que pareequ'il a l'honneur d'être représenté par eux.
Je conclus : le public des représentations gratuites n'est ni meilleur ni plus mauvais que l'aréopage ordinaire des boutiquiers et des sots dont parle Rivarol. Si vous le voulez, cher lecteur, nous nous tiendrons à l'écart.
CHOSES ET AUTRES
Deux représentations nouvelles : les Mohicans de Paris et Rocambole. Exactement le môme drame. On y tue des enfants, il y a des moines, des bandits, des agents de police, des bohémiennes et des grandes dames Lequel est de Dumas 1 Lequel est de Ponson ? On ne sait. Il y a peu de Dumas dans le Ponson ; mais, en revanche, il y a beaucoup de Ponson dans le Dumas. Deux nommes, qui finiront par se rencontrer.
M. Lambert a dû être trouvé" dans quelque coin de Paris. Depuis deux heures, montre en main, je ne l'ai entendu appeler par personne.
Rossini est un homme, heureux, et les Italiens un peuple enthousiaste. II ne se passe pas de jour qu'on ne lise dans quelque journal le compte-rendu d'une fête en son honneur; C'est une rue à laquelle on donne son nom; c'est un théàti e qu'on inuigure sous sa protection ; c'est une statue qu'on lui dresse. Les trois cents statues de Djméiritis de Phalèse sont depuis longtemps dépassées par Rossini. Puisqu'il est avéré que le maestro est l'homme acclamé pardelà les monts, pourquoi ne le prendrait-on pas pour présider aux destinées du nouveau royaume d'Italie ? J'ai toujours rêvé un empereur .Rossini, et un roi Alexandre Dumas. Quelle bonne vie on mènerait !
La chasse, devant ouvrir le 3 septembre, les restaurateurs de Paris se croient en droit de faire manger à leurs bûtes des chateaubriands faisandés. Un fait de cette importance ne saurait échapper à notre vigilante attention.
Nous avions toujours cru, comme tout le monde, que la raison donnée à la démolition de l'Hôtel-Dieu était sa mauvaise situation. 11 parait que nous nous trompions, et tout le monde avec nous ; car on le rebâtira à quatre mètres de son premier emplacement. Si même il n'est pas exactement reconstruit à la même place, cela tient à la plus grande facilité qu'on aura de démolir et de bâtir à la fois.
' Quant à l'hôtel des Postes, les commerçants crient fort, en le voyant s'éloigner d'eux, pour aller habiter le quar ier di l'Assomption. Comme si l'hôtel' des Postes n'avait pas le droit de se bien loger... Il est bon, d'ailleurs, de montrer aux marchands que la poste n'a pas été inventée pour leurs lettres d'affaires.
M. Alexandre Dumas a l'honneur de prévenir le public que son chien n'a pas réellement étranglé Mme Raucourt, et que la voix étrange de cette der mère tient uniquement à la conformation de son larynx, non aux morsures du Terre-neuve.
Si vous aviez sous les yeux tel numéro du moniteur, vous conviendriez avec nous que, pour cette fois, la rédaction en était insuffisante... Mme de Mellernich, seule de femme... des ministres qui constellent... différentes autres expressions, trop hardies pour être imprimées deux fois...
On va désormais allumer le gaz au moyen de l'électricité. II ne reste plus t à joindre l'huile de pétrole à ces deux fluides, et nous serons bien rassurés.
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Je suppose qu'un ouvrier ou un provincial soient conduits au tribunal correctionnel, accusés d'un délit quelconque. Je suppose que là on leur donne à choisir entre ces deux châtiments : donner dix francs d'amende, ou passer de huit à douze heures au piquet, dans une rue inondée de soleil, debout brûlés poussés, maltraités, rompus... Pas un d'eux n'hésitera : chacun déboursera les dix francs.
Or, le 15 août, on a pu voir ce même ouvrier, dans la position ci-de-sus décrite, attendre tout le jour à [la queue des théâtres, souvent pour n'y pas en-
27 août 1864.
trer; quelquefois pour s'économiser, en entrant, quarante sous, que lui aurait coûtés le spectacle de la veille ou du lendemain.
Rien de l'affaire de la Bastide-Desplas. Vous ne m'en voudrez pas ? — Au contraire.
Vous avez lu, il y a quelques temps, dans les journaux, que tous les lièvres du Pas-de-Calais..., pas un ni deux, mais tous, avaient le train de derrière attaqué. — Impossible de se servir de ce train. Vous voyez cela d'ici, c'est ce qu'on peut imaginer de plus désolant. Mais est-ce contagieux ? — • C'est que j'ai quelques parents dans ce département. — Une tante, entre autres, qui est hien la meilleure femme du monde, et qui, jusqu'à ce jour, a joui d'un train excellent. Mais enfin, par le fléau qui court, on ne peut plus répondre de rien ! — Je vai3 écrire.
Un médecin de mes amis m'a appris hier que le seul moyen de guérir de semblables affections était d'aller aux eaux de Luchon. Je ne dis pas le contraire, mais est-il matériellement possible que tous les lièvres du ras-de-Calais aillent aux eaux de Ludion. Le transport par le chemin de fer serait à lui seul d'une grande diificulté.
Quel encombrement dans tous ces trains. — Enfin, ça n'en]est pas moins très affligeant. C'est ma pauvre tante surtout qui m'inquiète.
On vient de raconter ce trait des ambassadeurs japonais^ : ils s'étaient fait faire leur portrait et la photograpbie avait parfaitement réussi. Quelques jours après, on leur apporte un assez grand nombre d'épreuves auxquelles était jointe la note de ce qu'ils devaient.
La première épreuve était marquée au prix de 150*fr. et les autres à la bagatelle de £0 fr.
Les ambassadeurs, très satisfaits de la ressemblance et de l'exécution, répondirent, néanmoins, que toutes les épreuves, étant également parfaites, il les gardaient toutes à l'exception de la première.
Qu'on dise maintenant qu'ils ne sont pas extrêmement civilisés !
Parlons un peu théâtre; nous avons là un arriéré à régler : Au Palais-Royal, les Diables roses semblent avoir retrouvé un regain de succès, en dépit de la débutante Mlle Honorine, à propos de laquelle on a prononcé un peu prématurément le mot : Étoile. De l'intelligence et de l'habilité, mais ni originalité, ni gaîté, ni la moindre grivoiserie ; elle récite convenablement, mais semble toujours lutter intérieurement contre des difficnltés de diction insurmontables, les yeux toujours fixes et ne riant jamais. Quelques jolies notes en chantant. Dn reste, babillée comme ne le voudrait pas être la cuisinière de Mlle Shneider. Nous sommes loin du talent de cette dernière, de cette distinction presque méconnue, de cette grivoiserie du bout des dents, de cette finesse dans les plus grossières équivoques et de cette dédaigneuse condescendance à amuser les imbéciles qui l'applaudissaient.
Don Quichotte, au Gymnase, réussit en dépit des critiques. Je l'ai revu l'autre jour avec plaisir. Les quelques scènes du drame sérieux, sur lequel la féerie a été plaquée, sont jouées avec une perfection telle, avec une telle absence d'emphase mélodramatique qu'on regrette presque qu'elles soient si peu nomnombreuses. Les costumes sont cavaliers; quelques-uns, espagnols pur sang; des torreros tout en satin tailladé, des muletiers tout en passequilles. Maritorue est hideuse d'exactitude, avec son teint de brique, sa grosse taille sons les aisselles, sa jupe étroite et ses pieds nuds sur ses patins. Mlle Montaland est trop jolie dans son costume de mauresque de Keapsake ; tout banal qu'on l'ait fait, ce bête de mot, Keapsake, est pourtant celui qus v.ent de suite à l'esprit en voyant ces yeux naturellement trop grands et trop noirs, aux cils d'une longueur improbable, et ces bras trop parfaits, particulièrement enveloppants et caressants. Elle et la jolie Mlle Pierson n'ont que peu de chose à dire, mais leur présence sur la scène suffit pour poétiser les moindres propos qu'on y débite.
Le Sueur, en Don Quichotte, est très bien grimé, et, quoique jouant plutôt en maréchal des logis alsacien qu'en gentilhomme castillan, il amuse, et peut-Être a-t-il raison d'avoir fait do ce rôle un tocqué épileptique ; franchement comique, le public admet mieux le type. Pradeau, en Sancho, es1 ,.. lus naïf et le plus jovial compère qui se puisse imaginer; quel Sgnarelle fi c bonhomme et en dehors de toute tradition! La pièce est d'ailleurs habile et aussi bien menée qn'on puisse, à travers cet enchevêtrement de décors, do danses, de chants et de séances de lanterne magique. L'auteur de tant de pièces si serrées n'a voulu ici que nous jaire un conte bleu, auquel il vaut, ma foi, bien mieux se laisser aller. Remercions-le sincèrement d'avoir résisté à l'envie de se montrer plus sublime que Cervantes, et de, ne nous avoir pas donné un Don Qui-
chotte socialiste, démolisseur prémature des >bus qui amenèrent la Révolution. Paul Meurice ne l'eût pas manqué. Par exemple, un bien singulier corps de ballet ! Ne lferait-on pas mieux de coucher de bonne heure toute cette marmaille?
La Liberté des Théâtres, aux Variétés, est la plus amusante, bouffonnerie qu'on ait jouée depuis longtemps à ce théâtre. Acteurs et actrices se sentent d'ailleurs à l'aise dans ces sortes de pièces qui ne sont guère que des cadres où l'initiative de chacun trouve à s'exercer. Ce ne sont que fantasias de costumes, gestes et intonations parodiques, cascades primesautières ; un entrain vertigineux ; acteurs et spectateurs semblent avoir oublié la pièce et ne plus suivre que leur fantaisie. Dans la pièce militaire, Dupuis a trouvé un costume de major mecklembourgeois, à panaches et à torsades, à moustaches plus claires que la peau, qui est un chef-d'œuvre ; Michel est parfait en gros général du Cirque, imposant et concentré dans son énorme cravate ; Grenier a fait un type achevé du vieux librettiste grognon, barde mécounu tenant de Joseph Prndhomme et de Grassot. Une débutante, Mlle Vernet, gentille à croquer; des jambes qui commencent sous les bras, c'est vrai, mais une bonne figoro et une jolie voix sympathique. Une actrice fantasque au possible, Mlle Silly, qui s'est révélée actrice comique en dépit de ses beaux yeux sérieux qui semblent toujours rêver à l'on ne sait quoi. Aline Duval, pleine d'entrain et de mordant; une ingénue qui dit de la plus charmante façon un couplet des Folies-Amoureuses. Rien n'y manque. Si fait pourtant ; il y manque cette note d'élégance exquise et de coquetterie essentiellement parisienne qu'apportait, aux féeries des Variétés, Mme la marquise de Géraudon.
A l'Opéra on nous a rendu le Marelié des Innocents, avec mademoiselle Fioretti dans le rôle de Gloriette. Où êtes-vous, gracieuse et, légère Petipa, si svelte, si fine, si distinguée, si expressive, si pétulante et si réservée, aux petits pieds si mutins, aux grands yeux noirs si mélancoliques?...
Mlle Eugénie Fiocre, la beauté dn jour, remplace Mlle Shlosser, la beauté d'hier, dans le joli pas des Poissardes. Pas assez d'entrain et de trop grands airs. Une bouche sérieuse, un regard fixe dans le vide et dédaignant de s'abaisser à terre; on dirait qu'elle a peine à descendre de ce piédestal de divinité où l'a mise l'Amour venge. Et cela, quand elle a le plus charmant sonrire et le plus charmant regard qu'on puisse imaginor, ce sourire qui fait croire à tout ce qu'on désire, et ces yeux à la fois espiègles et bons, qui font faire tant de sottises! De grâce, déridez-vous, Mademoiselle, et surtout, votre pas à peine terminé, ne nous tournez pas si brusquement le dos pour vous en aller. Ce serait vraiment à regretter l'heureux temps où, simple mortelle , peu remarquée et forcée de rester sur la scène, votre charmante personne nous ravissait à loisir.
Le ballet a été maladroitement écourté. Taillez, rognez tant qu'il vous plaira dans les grandes partitions, tout le monde criera, mais personne n'en sera fâché. Mais le ballet! notre seul pauvre petit plaisir! ]1 est sans défense, et doit être sacré.
Ne quittons pas les théâtres sans parler de l'Hippodrome. Il le mérite. Dans l'espace de deux heures, il fait défiler devant, vous les gens les plus étranges venus des quatre coins de la terre. Ce clown fantastique, tout enfariné et la bouche extraordinairement agrandie, qui, du haut do ses échasses, jongle avec son fils comme avec un pantin, arrive de Londres. Ce grand coureur, sec et long, aux pommettes saillantes , tout à fait dératé, vient du fond de l'Inde. Cet homme étrange, qui risque si lestement sa vie sur une corde tendue dans les airs, arrive du Niagara. Ce jeune garçon, qui soulève avec ses dents une pièce devin pleine, vient tout simplement d'un cabaret de la barrière de l'Etoile.
L'élément féminin nest]pas oubliés l'Hippotlromo. Il y a là un escadron dé jolies écuyèros,, parmi lesquelles l'Opéra devrait songer à remplacer quelques-unes de ses sauterelles traditionnelles. Nommons spécialement Blanche, l'héroïne d'un roman qu'on a pu lire dans les journaux, il y a quelques jours ; 'Adèle, si mutine et si jolie, sous son bonnet de Phrygienne. Puis la plus grande et la plus hardie de toutes, la belle Emclie; seize ans à peine, brune, la taille fine, les épaules larges et le cou grand. Fière et taillée en véritable amazone, elle pleure comme un enfant lorsqu'à la moindre faute, l'écuyer en chef la menace de ne pas la faire figurer dans le prochain quadrille. Et elle ne met jamais de blanc !
La Propriétaire-gérant, MARCELIN.
Taris, — Imp. KUGELMANN, 13, rue Grange-Batelière.
3 septembre 1864.
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