AU CAMP DE CHALONS — MOURMELON-LE-GRAND
Une saison au camp, pour l'homme comme pour le régiment tout entier, vaut une campagne. La fatigue, les exercices continuels, l'émulation, impriment à tous ensemble et à chacun en particulier ce je ne sais quoi que possèdent seuls les corps et les hommes au retour d'expéditions. Le soldat part de sa garnison tourlourou et revient troupier : au bout de quelques mois, il est à point.
Aussi, après le rude devoir rempli, la rage de la distraction est-elle à son comble. Quand on a fait quelques heures de grandes manœuvres dans ces plaines immenses, sous un soleil ardent dont l'intensité se trouve encore doublée par ce terrain blanc et crayeux, rien de souverain pour se délasser comme de monter à Mourmelon-le-Grand.
Mourmelon-le-Grand est une longue rue. 11 est exclusivement habité par tous ces industriels qui vivent de l'armée. Le boucher y domine.—Dans cette petite Palestine chacun tient un commerce essentiellement militaire : tous les besoins et tous les agréments de la vie sont là.
Théâtres, concerts, bals, cafés, et... tant d'autres choses.
Le jour, toute cette population va, vient, reçoit, expédie, prépare, manipule, paie, encaisse, présente en un mot l'aspect d'une place de commerce des plus importantes; et, en effet, qui pourrait dire la richesse de Mourmelon?
A partir do six heures du soir, la ville appartient à l'armée. — C'est une ville d'eaux, Baden- Baden, Ems, Spa, à quelque différence près cependant. — On n'y boit pas d'eau d'abord, on n'y rencontre pas de cocodès, il n'y a pas de roulettes; néanmoins la plus belle moitié du genre humain ne dédaigne pas y venir y passer une saison, — je ne vous dirai pas que ce soient précisément des femmes du monde, mais enlin, depuis que les femmes du monde s'habillent comme les autres, au premier coup d'œil, on pourrait s'y tromper.
Aussitôt le dîner terminé, tout ce qui n'est pas de service, ou puni, ou fatigué, ou rangé, ou revenu des plaisirs de ce monde, se dirige vers ce lieu de délices.
On va là tout doucement en fumant, en causant, en jouant avec ce bon laisser-aller des camps, qu'il faudra quitter dès qu'on rentrera en garnison. Toutes les armes, tous les corps sont mêlés fraternellement.— On marche par bandes de dix ou douze; fantassins, hussards, cuirassiers, lanciers, artilleurs, chasseurs; depuis le simple soldat jusqu'au colonel— que dis-je, jusqu'au colonel? Cela va plus haut encore, et les jours de théâtre, on aperçoit de grosses épaulettes à deux étoiles, à trois étoiles. Souvent M. le maréchal lui-même, et parfois plus haut encore que M. le maréchal! Ici je m'arrête. Je parie que c'est l'Emperenr, direz-vous? On ne peut rien vous cacher.
Eh bien! oui, et ces jours-là je vous promets qu'il y a peu de villes qui peuvent se vanter de recevoir d'aussi illustres hôtes — On ne voit que des uniformes, c'est vrai, mais sous ces uniformes, il y a, outre l'Empereur, souvent des rois, des princes héréditaires, des princes régnants, des grands-ducs, des ducs... Que sais-je?
Je ne vous parlerai pas du théâtre. Je vous dirai comme le troupier gascon : Tu ne sais pas ce qué c'est qué lé Triate ?
Tu sais cé qué c'est qué qu'oune especlaque, hein? — Non. — Eh bien! mon bon c'est la mêmé chose ?
Une représentation est partout la même. Nos artistes valent les autres et, comme Bilboquet, peuvent hardiment se vanter d'avoir travaillé devant des têtes couronnées.
» Quant au café, c'est le refuge des philosophes et des amateurs de la dame de pique.
Mais permettez-moi de vous conduire au Grand-Beuglant, ce qu'en style de bourgeois vous appelleriezle café concert. — Une im-