THÉOPHILE GAUTIER
L'homme est, en général, irritable, à l'excès ; pour excuser ce fâcheux travers, que de bonnes raisons à alléguer! La chaleur estelle étouffante, on nous défend les boissons froides; c'est justement le mets qui flatte le plus le palais que refuse notre estomac ; ne se passionnât-on qu'une seule fois en toute la vie, soyez persuadé que ce serait pour la femme du meilleur des amis.
Regardons autour de nous: l'accord n'est pas parfait ce me semble. La prima donna détonne; vienne le plus prochain lundi, et le critique, terreur des vieilles lunes, se fera le champion des oreilles ecorchées. Le créancier traite son débiteur de fripon ; il est qualifié par lui d'usurier; le plus souvent ils ont raison tous deux. Gorgias, ventre plein, cerveau vide, veut transmettre sa face immonde °à k postérité; mais il lésine pour quelques louis, et l'artiste se venge en faisant le portrait ressemblant. Ici et là on se pique et s'égratigne ; coups de bec et d'ongle vont leur train. Le jeune imberbe au franc parler est un sot s'il remet au lendemain sa première leçon d'escrime.
Seul, M. Théophile Gautier se tient en dehors de tout cela- il voudrait « que le genre humain n'eût qu'une seule tète, » et lui donner un fraternel baiser. Seul entre tous ses confrères , il est parvenu à ne pas blesser l'amour-propre des artistes. Encore un peu, et ce bienveillant juge éveillerait leur modestie.
M. Gautier a beaucoup d'amis, — autant que son toit de tuiles et quand le vent souffle, la nuée parasite volette, volette alentour' du grand distributeur de mil. Nul autre n'y pourrait résister, mais lui fait bonne contenance. Pour contenter tout le monde, il est indépendant au besoin, classiquepar boutade, et romantique quand l'occasion s en présente. Il appelle, la froideur, sérénité; la ligne sèche, simplicité de la force; l'uniformité, harmonie. Le paie.,, amoureux de la énde' UaUe rmc0rrection do la u8nc de noble insouciance du
Entretient-il ses lecteurs d'une simple nature morte, le peu de poésie du sujet ne glace pas son inspiration : ce malheureux lièvre tout sanglant, c est un porc de famille enlevé biusquement à toutes les affections; il voit 1 épouse éplorée, les enfants en larmes, le terrier en deuil; il compte un à un les grains du plomb meurtrier 1 Hélas!.
C'est une belle mission que la sienne!
Pour consoler la vieille coquette, ce grand cœur fait l'apologie de la ride; a 1 amoureux obèse, il dit que le ventre sied bien - sous forme de consolation, au chanteur enroué il l'ait espérer des 'notes graves magnifiques. Une pièce est-elle mal reçue, nul ne s'entend comme M. Gautier à faire prendre le change à l'auteur désolé; au plus fort de la tourmente, il prouve au malheureux que tout va bien.
— .Mais ces chuts répétés? gémit le dramaturge aux abois.
— Ils s'adressent à l'acteur.
— Ces quolibets, ces huées ?
— C'est la part de l'actrice.
— Ah I un coup de sifflet !
— Bah! le machiniste qui donne un ordre sans doute
Le réalisme ne lui sourit guère, et c'est tant mieux : son remarquable talent de styliste s'y embourberait : il n'est pas aisé de « faire sa coupe » dans le ruisseau.
Les spectateurs, éb'ouis, ont quelque peine à le suivre dans le brillant tournoi ou il combat avec des armes qu'il a lui-même forgées Néologisme, soit; les écoliers indisciplinés font les grands écrivainsce sont ces mauvais soldats-là qui gagnent les batailles
Il faut l'entendre parler de la haute mission de l'art en cette belle langue dont il possède le secret ! Encore sous le charme, on veut relire le passage préféré; mais bientôt l'illusion s'envole; le style est chaud la coul.eur lumineuse; l'orchestration abonde en détails précieux mais la mélodie est absente.
Les mots de régénération, do grand art s'épanouissent sur les lèvres, mais... — Je m'explique :
La musique d'un régiment exécutait un air patriotique, et les badauds battaientdes mains. Un passant s'arrête et siffle- on l'entoure on s'indigne, les mots conspiration, complot, résonnent à son oreille.
— Que me repr,iche-t-on ?
— De siffler l'air national I
— Eh! pardieu! les musiciens le jouent faux.
« Le char de l'état littéraire » roule vers l'abîme, pense M Gautier te maître a le cœur sensible, si sensible, en effet, que pour n'être nas témoin de notre culbute finale, il se détourne en soupirant Mieux
fût valu se jeter à la tète des chevaux ; un écrivain doit être maître do ses nerfs, que diable I
H peut devenir religieux (on a bien fait un Sainl-Pierre à Rome du Jupiter Capitolin); mais il ne s'agenouillera jamais devant une sainte image grossièrement ébauchée.
Un sage a écrit : « Heureux l'homme qui n'a qu'un ennemi. » Eh bin, admettons que M.Gautier soit cet heureux-là ; lorsqu'il ira, dans une cinquantaine d années, régler les danses des houris, 1 ouverture de son testamentdésappo ntera plus d'un intéressé.
Brisons à l'avance le sombre cachet :
« De tous les individus intelligents qui m'ont approché, je me suis lait d enthousiastes admirateurs : ceux-là conserveront de toute façon un bon souvenir de moi.
» Un seul homme, cependant, resta sourd âmes avances; je l'attache a ma cause par la reconnaissance, en lui léguant la collection c impiété des toiles créées par mon pinceau; si je possédais quelque objet plus pre îeux, je n'hésiterais pas à lui en laire don.
» Th. Gaui'ibb pinxit. »