‹ La Vie parisienneChapitre 440 sur 662 · PAUL DE SAINT-VICTOR · texte numérisé non relu

PAUL DE SAINT-VICTOR

M. Paul de Saint-Victor s'est acquis une réputation de causeur émérite; grâce à lui, le rez-de-chaussée de la Presse est le rendez-vous ordinaire delà bonne compagnie; il y tient bureau d'esprit musqué et de bons mots assortis, à la grande joie des délicats et des ralnnés. •

11 s'acquitte de son rôle avec tmesuprème distinctionet un atticisme parlait, et fait les honneurs du logis avec une aisance rare.

Un tomahawk à l'aspect belliqueux l'amène à évoquer le souvenir des héros do Cooper; à leur suite, il vous entraine sur les bords de l'Ohio. Suivons-le de bonne grâce. Un parasol chinois lui remet en mémoire une maxime célèbrs de Confucius; il est bon de paraître écouter cette citation avec le p'us vif intérêt. Ce cher exerones'attristerait si vous passiez distraitement devant certain livres d'Heures d'une châtelaine du moyen âge; — une goutte do sang macu-'e le précieux missel; ne manquez pas de vous et quérir de l'histoire trag que qui s'y rattache, si vous avez quelque souci des convenances.

Un yatagan se repose des fatigues d'une existence agitée entre un éventail Pompadour et une pipe turque. Ce serait désobliger l'homme excellent qui vous choie, que de ne pas compter, sur l'acier recourbé les entailles en dents de soe, titre de glo rc de cette arme cu.ieuse'

Vous allez enlin pouvoir prendre congé.

Après avoir témoigné, en homme bien élevé, toute votre admiration pour la bibliothèque du maître, il vous e.-t permis de vous esquiver non peut-être sans murmurer, ingratitude notoire. Al. Paul de Saint- Victor se mire dans son style, sans crainte de la noyade. Il bâtit ses feuilletons à l'exemple de ce mahométan magnifique aux Irais de qui l'on construisait une splendide mosquô : il lit mêler du musqué au ciment, afin qu'elle fût tout entière et à jamais parfumée.

C. st le pinceau fleuri des portraitistes de ruelles. Je détache Quelques teuillets de son album mondain. 1

Silhouettes féminises. — « Mademoiselle Neu.y a le bec et le ra mage de cette chose ailée que l'on appelait une arisette »

« Mademoiselle Coiulie Gufi hoy, du Cirque: Une jolie voix égarée dans un temple guerrier, comme un oiseau chanteur qui ferait snn nid dans la bouche noire d'un canon. »

• « L'Alboni, dans le rôle à'Acuséna la sorcière : C'est un rossisnol faisant son sabbat. » " n

Mademoiselle Blanche Piepsom, sous le capuchon d'un ermite rm pelle ces siatues de l'amour des temples ruinés auxquelles le tenus moqueur suspend une barhe de mousse. » H

« Leonie Leblanc, en habit de sérail, ressemble aux petites sultanes de brouillon lus, qui sortent en riant d'un œuf enchanté »

« Mademoiselle Emma Livnv rappelle cette fortune aérienne de la Dogana de Ven se, qui tourne sur son globe d'or au moindre vent des lagunes. »

On n'est pas plus galant.

On discuterait sans profit M. de. Saint- Victor. Il faut le rejeter avec dédain ou l'admettre sans condition. L'incandescent phraseur n'est pas pétri d'un vulgaire limon; il franchit les ravins, escalade les cimes élevées, et parfois se perd dans les nuages. Ils elnnce ! il bondit' il vole!... — Qu'il marche, c'est assez. — Cette exigence indique une nature prosaïque et positive, nous le confessons en toute humilité.

M. Paul de Saint- Victor évite sagement le ton doctoral ; il a une sainte horreur des épithètes malsonnantes et des périphrases brutales ce dont lui savent gré ses justiciables, — artistes et écrivains, — peu! habitués qu'ils sont à tant d'urbanité.

Ce n'est pas un agneau inoflensif, cependant : quoiqu'il ait lesourir sur les lèvres, aux heures mêmes de ses terribles colères p'us d'un souffreteux rimeur porte ses marques: sourire, c'est une faconde montrer les dents.

LA YIE PARISIENNE

3 septembre 1864.

Page 1