AU BAL DE L'OPERA
Ma foi, vive le bal de l'Opéra !
Je ne suis pas de ceux qui regretlent les intrigues alambiquées et pdfuniées du Directoire et de la Restauration.
Pourquoi n'aurait-on pas autant d'esprit aujourd'hui?
L'esprit rcsle l'esprit, quelle que soit son enveloppe, qu'il soit recouvert de la veste pailletée du chevalier, du frac vert-pomme dè l'incroyable, ou tout bonnement de l'habit noir égalilaire dàprésent. On en a autrement, voilà tout : autre habit, autre esprit ou plutôt aulre mode d'esprit.
De nos jours, pour avoir de l'esprit, ou pour qu'on vous en prête, on n'est pas tenu d'èlre né et gentilhomme de la chambre, — au contraire, l'esprit, pas plus que le courage, n'a rien perdu à so vulgariser. Autrefois [un quatrain à la frangipane ou un Bouquet à Chloris suffisait à faire à un homme une réputation d'esprit et lui ouvrait les portes immortelles do l'Académie. Aujourd'hui cela ne suffit plus,
Revenons au bal de l'Opéra.
Cerlainement c'est très-mélangé ; certainement on y trouve trop de Vénus populaires venant y chercher fortune et qui faute de mieux vous demandent vingt sols pour le... vestiaire. Mais comment empêcher cela et pourquoi s'en montrer si skohed à l'Opéra, où au moins
un loup discret cache leurs traits, tandis qu'on trouve tout simple de les coudoyer au bois, aux courses, aux Italiens môme, et à visage découvert? Je ne sais vraiment pas pourquoi notre époque se montre si rigoriste envers nos grandes impures d'aujourd'hui lorsqu'on laisse poétiser dans nos études classiques les courtisanes de l'antiquité, et que l'Académie fait tous les jours l'éloge officiel de certaines héroïnes de la Ligue et de la Fronde et de la plupart des femmes galantes du siècle poudré. Pour ce siècle-là l'esprit fait pardonner la galanlerie ; est-ce que par hasard les femmes du nôtre, ne sauraient plus cumuler ?
Le seul mélange que je blâme énergiquement au bal de l'Opéra, par la bonne raison qu'il est facile à supprimer, c'est celui do la claque, des gagi tes comme on les appelle.
Ce sont ces masques bizarres et grotesques, à la danse plus grotesque encore, payés par l'administration pour chauffer l'enirain et représenter la gaîté française. Grâce à eux on n'ose plus se déguiser tt danser de peur d'êlre confondu avec ces clowns à l'heure qui vont faire la quête dans les loges des clubs après un cavalier seul réussi.
Supprimez-les bien vile, dis-je, si vous voulez revoir venir danser pour de bon les Charlemagnes et les Indianos, et les joyeux viveurs de l'ancien bal Musard (père) et des bals des Variétés et des Vendanges
de Bourgogne, devenus aujourd'hui de graves médecins, de profonds jurisconsultes, d'éminenls hommes d'État même. Ils étaient autrement amusants que ces pantins tarifés! Je me rappelle un certain costume de Cupidon et un autre de Minerve qui cachaient les excentricités chorégraphiques de deux descendants des croisades. — Aujourd'hui l'étudiant lui-même n'ose plus danser qu'à Bullier, dit Bull-Park.
La claque a chassé de l'Opéra tout ce joyeux monde qui s'amusait pour lui- môme, et non pas pour la galerie, et nous en sommes arrivés à faire comme les Turcs qui ne comprennent pas qu'on puisse se fatiguer à danser soi-même lorsqu'on peut sans fatigue fairedanser les autres pour son l'argent. De profundis donc, c'est le cas de dire, sans vouloir faire aucunement allusion à la profession de. jour des Romains du bal masqué. Dodoche a remplacé Chicard que l'on voit se promener gravement, et tristement, au foyer en cravate blanche et en gants paille.
Quant aux couloirs et au foyer, l'intrigue, quoi qu'on en dise, y fleurit toujours.
11 y a à l'Opéra une femme du monde sur vingt — sur cent seulement, si vous le voulez. C'est bien assez pour donner le piquant nécessaire. Je n'en demande pas plus. C'est à vous à aiguiser votre nez et à savoir distinguer et reconnaîlre l'espèce. Le beau mérite, ma foi, si chaque domino cachait une vraie marquise ou une vraie Boyarde ! Quant à moi, je suis de ceux qui n'aiment pas à chasser dans un tiré réservé où tout gibier qui part est faisan doré.
11 y a de tout à l'Opéra et beaucoup de tout : des femmes du monde, des femmes de lettres, des artistes ; des femmes du demi-monde, du quart du monde ; du pur-castor et du demi-castor ; des pêches à tous les prix ; des jeunes mariées même qui ont exigé dans leur corbeille un billet signé Strauss — c'est de tradition. Et les étrangères, ces charmants agents diplomatiques plus ou moins secrets du Nord et du Midi, croient toutes de leur emploi de suivre assiduement les conférences de la rue Lepeletier, aussi bien que les réceptions officielles. Je ne parlerai que pour mémoire des provinciales ; quelle est celle qui ne croirait ne pas avoir vu Paris, si elle n'avait vu un bal masqué?
Puis, à l'Opéra, quelle charmante manière de faire connaissance sans passer par la cérémonie de l' introduction (mot nouveau venu directement de London) ; pas de préface prétentieuse et ennuyeuse comme toute préface. On est tout de suite sur le pied d'une in limité ravissante, je dirais presque de complicité comme si on avait caché le cadavre ensemble.
Le plus souvent, un mot bien dit — partant du cœur ou de la tête — vous ouvre bien des portes qui seraient restées obstinément fermées, même à une clef d'or, et on n'en est pas réduit à forcer la consigne comme le sieur Gaston de Champlieu, dans les Diables Noirs. Encore s'il avait connu Mme de je ne sais plus qui, au bal de l'Opéra, son étrange entrée aurait pu peut-être s'expliquer sans cependant s'excuser.
(A ce propos, que devient donc le cheval de Gaston pendant cette nuit orageuse?)
On me dira peut-être que les femmes du monde qui fréquentent le bal masqué sont en général des femmes déclassées, des femmes du demi-monde. — Voilà le grand mot lâché. — Mais si les escapades des mignardes marquises du dernier siècle n'étaient taxées que de simple galanterie, c'est qu'alors le respect de la classe était encore dans son entier et qu'on ne déclassait pas pour si peu. Il fallait une affaire commecelle du Copier pour porter sérieusement atteinte à la qualité ; la qualité valait alors toutes les indulgences de Rome. Quant au « demi-monde, i le mot n'était pas encore inventé. — Voilà tout le secret de l'indulgence de nos pères.
Croyez-moi, mon cher ami, ceux qui dénigrent tant le bal de l'Opéra sont les mauvais chasseurs, sans flair et sans tact, ne sachant ni reconnaître la « bête de meute, » ni « relever un défaut », habitués à rentrer bredouille et à ne garnir leur carnier qu'à la Vallée.
J'allais continuer, lorsque je m'aperçois, — un peu tard — que
je me bats les flancs depuis une grande heure pour vous expliquer pourquoi j'aime tant le bal masqué, et que j'oublie la meilleure de toutes les raisons, du moins pour moi: c'est que je m'y amuse. — Faites- en au tant.
CHRISTOPHE
Nous voici dans la saison des bals. Déjà les premiers ont été três-brillants et font bien présumer des plaisirs de l'hiver. D'avance on parle très-vivement de bals costumés. Quelques préparatifs mystérieusement commencés donnent beaucoup à supposer. Sans doute, l'imagination des femmes est très exercée en fait de coquetterie. Cependant l'on se demande quels nouveaux et excentriques costumes pourront remplacer ceux de l'année dernière, tels que le ftu, — la nuit, — le tapis vert,- — le drapeau national, — la neige, — l'île de Ceylan, — la mer !...
A moins que l'on arrive cette année à personnifier le brouillard (ce serait très-vaporeux), la banque ("que de sequins !) la pluie (que de gouttes de diamants), Vorage (que d'éclairs !), le désert... Ah! ici la chose est difficile 1 N'importe, je suis sûr que plus d'une couturière approuverait ces nouvelles idées.
Or donc, il y aur.i beaucoup de bals, beaucoup de fêtes et aussi, — si la gelée le permet, — beaucoup de patinage. Pour celte dernière distraction, 1 art du costume est également poussé à un très-haut degré. C'est un coup d'oeil charmant que cet aristocratique lac de Suresne, où glissent comme autant de visions charmantes les femmes que l'on retrouve le soir aux Italiens ou au bal. Qui n'a vu que le lac du bois de Boulogne, n'a pas une idée de ce que l'on peut déployer de luxe à l'occasion de ces plaisirs d'hiver.
Je ne citerai que deux costumes au hasard vus au lac de Suresne : l'un en velours b'eu; jupe comte avec pardessus, le tout brodé d'une mince fourrure argentée; la toque en velours bleu était également entourée de fourrures; enfin le manchon mignon, é'roil, ù°. même étoffe bleue, encadré comme le reste par la comfortable ligue argentée complétait cette originale et riche toilette
L'autre costume <n taffetas noir était composé d'une longue jupe toute simple, relevée sur une seconde jupe courte, également noire et toule couverte d'une broderie blanche aux légères arabesques; la hasquine de soie noire, était enrichie de la même broderie. Une toque velours noir avec aile blanche, des bottes à glands, et lout cela porté par une jeune femme aux allures vives et détachées qui fendait l'air comme le plus habile patineur.
Toutes ces jolies palineuses ont des tailles moulées et des visages d'une blancheur de neige. Sans douie l'art y contribue bien un peu. La ceinture-rcgenle est un moule des plus aristocratiques, auquel beaucoup de femmes doivent une partie de leurs giàces, et Mraes de Vertus en créant ce mignon corset ont généralisé la beauté des formes. Toutefois, choisir la ceinture-régente est encore un mérite et une grande preuve de goût. Ce goût se trouve surlout dans le monde élégant d'où le classique corset a été banni sans pitié. — Sauf quelques exceptions qui, — croyant choisir la ceinture-réiiente , — tombent sur des contrefaçons plus ou moins absurdes, — loules les femmes du inonde ont adopté depuis longtemps cette création artistique.
Quant à la blancheur de leur teint... faut-il le dire? elle est due beaucoup au lait de cacao dont la vogue est trop généralisée pour qu'une femme ignore encore cette composition merveilleuse. La Parfumerie du Monde Flégant a rendu un grand service à la fashion, grâce à ce philtre de beauté, et M. Delet- 1rez est un habile chimiste.
Pour le patinage comme pour les excursions de l'été, le lait de cacao est précieux en ce qu'il guérit toute gerçure. Celles qui l'emploient s'aperçoivent vite de son effet salutaire. On peut y joindre avec succès le savon et la crème de cacao qui en complètent les effets.
Bref, il y a pour les plus coquettes, au Monde Elégant une boite mystérieuse, qui peut transformer en jeune et frais visage une figure maltraitée parle temps indiscret. Il n'est plus nécessaire de n'avoir que vingt ans pour posséder un teint t de lis et de roses. » Il s'agit simplement d'avoir un peu de désir de plaire et une habile femme de chambre. Ajoutez à la boîte mystérieuse la teinture au tanin, si par hasard quelques cheveux commencent a blanchir, et vous voilà prêles à délier toutes les Hébés que vous pouvez coudoyer au salon ou à la promenade.
Mais j'ai parlé ici pour le plus petit nombre. Revenons maintenant aux jeunes et jolies femmes qui n'ont besoin pour resplendir que d'un léger nuage de poudre de riz et d'un peu de cold-crem. Pour ces dernières, je renvoie encore au Monde Elégant où la crème du lis des vallées et la fleur de riz à la violette sont embaumées comme ces deux fleurs.
LA SEMAINE
Mû e conlimie toujours lentement son cliemin à l'Opéra, en dépit de la noyade si mal réussie des Égyptiens dans la mer Ronge. Heureusement que pour le salut de tout nous avons l'aspect de la terre promise... A quand V Africaine ?
— La Fian.de duwi de Garbe, de Scribe et de Saint-Georges, si longtemps retardée dans sa traversée, vient enfin d'aborder à l'Opéra-Comique à la grande joie du public dilettante pour lequel la musique d'Auber est toujours juvénile. Le libretlo est expurgé des facéties gaillardes deBoccace et du bon Lafontaine. Je crains malgré ces pudiques précautions que la mère, sans danger, n'y puisse conduire sa fille.
— M"'e A. de Lngrangevienl de quitter nos Italiens pour le même théâtre de Madrid. En revanche les Madrilènes nous ont restitué la Patli.
— M"'e Chartoti-Demeurdont le d voi.ement avait si chaleureusement soutenu les Troye?is éplorés de Berlioz, a fait samedi son retour aux Italiens dans le Trovatore.
— La SomMmbulaaélè reprise dimanche devant une salle des plus nristocra'iques, a'tirée par la rentrée de la Patti. L'Empereur et l'Impératrice y assistaient. Mais si la Patti a enlevé la pièce, on ne peut malheureusementen dire autant de iSicolini qui semblait avoir... une écrevisse dans la gorge et qui a dû recourir à la voix d'un habit noir et d'une paire de gants blancs pour justifier l'insuffisance momentanée de la sienne.
• — On vient de reprendre Faust au Lyrique. C'est toujours, quoi qu'on dise, la plus belle perle de l'écrin de M"'e Carvalbo.
— Le Gymnase a vu dimanche dans Madame de Cérigny les débuts de M"e Blanche Pierson , la jolie transfuge du Vaudeville. Cette scène ne sera-t-elle pas un peu lourde pour son coquet talent ?
— M",e Thierret est réengagée pour dix ars au Palais-Royal au prix de quinze mi'le francs. Les amateurs de ce genre de s'en plaindront pas.
— Mercredi dernier, bal aux Tuileries. L'orchestre, dirigé par Strauss, a fermé par un br.llant eoliPon conduit par M"e de Erraza et M. le marquis de Caux.
— C'est le second bal des Tuileries : le premier avait eu lieu le mercredi précédent et on y avait particulièrement remarqué M",e Miles, femme d'un capitaine des lanciers de la reine d'Angleterre (du 14e, je crois), vraiment admirable sous son élégant uniforme rouge.
On a beaucoup remarqué à ce rrême bal une innovation de l'Impéralrice d'une fantauie très-réussie : c'étaient des poires en jais noir, suspendues de distance en distance à ses colliers et à ; es nœuds en diamants.
— On par'e beaucoup aussi du costume de patineuse de Sa Majesté. Mais chut I... ceci rentre dans les attribuions de la mode, et l'on dirait que j'empiète sur le terrain d'autrui.
Du. reste, tout ce qu'il y a de vraiment gentleman et de mondain semblait s'être donné rcndrz-vou ssur le lac de Suresnes. Une soirée aux flambeaux y a
été organis'e et l'on aurait pu s'y croire dtns l'un des plus élégants salons de la Bit,- ht ! fe.
— Le p;intre Charles Mol'er, vient d'obtenir de S. E. le maréchal Vaillant, ministre des Beaux-Arts, les travaux de dé- oration du grand saiou du pavillon Denon, au Louvre.
— L'Angleterre vient de p'rdre l'un des plus célèbres de ses romanciers favoris, Tackberay, l'auteur de li Fo re aux Vanitfs et du Livre des Snobs. C'était un des hôtes habituels du boulevard des Italens et de l'bfltel Brts'ol.
— La liberté des théâtres est proclamée ; le droit des pauvres est maintenu.
— ■ Lesso:r.'es de la rue de la Paix ont repris leur cours, et attirent comme précédemment, 'inesflluer.csdepub'ic que justifient les noms des lecteurs ou improvisateurs.
)â^^^.^~ -A-Il
— On sait qu'on n'a pas encore des nouvelle de l'Atlas, ce bâtiment parli de Marseile pour Alger, si fatalement égaré dans la Médi erranée.
Il en serait de même du Terc ira, par ti d'un port d'Espagne pour Alexandrie (Egypte), emportant dans ses flancs les précieux ambassadeurs annamites.
— Si l'on pouvait un peu causer politique... Bast! risquons-nous; aussi bien ce n'est qu'un extrait du Muniïeur,
NOUVELLES DE MADAGASCAR : La
reine veuve (est-ce bitn prouvé?) a été contrainte d'épouser son premier ministre qui a profité de l'occasion pour s'emparer des joyaux de la couronne. (Sont-ils nombreux?) On redoute l'explosion de l'indignation publique (Je le crois !)
— Le bal de 1 Opéra était samedi en grande liesse sous les yeux de quarante spahis qui y assistaient en grande tenue et semblaient s'émerveiller de c°tte fantasia française. Il est vrai que les danseuses redou blaient de souplesse et d'ondu'ations en songeant que du haut de leurs loges les quarante les contemplaient.
— On parie beauconp d'une nouvelle danse dont la succès rappellerait l'antique vogue des polkas , schotishs, redowas et autres mazurkas pes temps héroïques de luxuriante
mémoire. Cette danse aurait nom la Radenovvitch. Je me demande pourquoi ne pas en revenir simplement à cette walse si chère aux jeunes souvenirs de nos cours.
— Le Jockey Club était ces jours-ci en émoi. On sait combien il est difficile d'y être admis : malgré cela M. le marquis de Biron a demandé que —au lieu d'une boule noire contre six blanches (système actuel) — une noire contre huit blanches amènent l'exclusion du candidat balloté. Il était soutenu en cela fort spirituellement par M. le marquis de Pomereu et vigoureusement combattu par M. le marquis du Hallay qui a longtemps tenu la corde. M. le Juc d'AIbuféra a vainement tenté tous ses efforts pour venir à la rescousse de la proposition nouvelle. C'est l'antique système qui l'a emporté ! Ce sera donc toujours à une noire sur six blanches qu'un candidat se verra refuser.
PASCAL D
Gravures de GILLOT, fit, Faubourg Saint-Martin,
PariB.— Typ. VALLÉE. 15, rue Breda.
La petite guerre qui s'est engagée entre l'Institut et le Pouvoir occupe non-seulement la France mais l'Angleterre. Un vieux Breton do mes amis m'adresse de Londres les réflexions suivantes que je publie sous ma très-humble responsabilité.
« Les gens qui se suicident et qui crient à l'assassin me semblent moins intéressants que ridicules. Nous avons vu dans votre pays trois ou quatres petites républiques, généralement aristocratiques, se détruire par leurs propres mains en poussant des cris lamentables.
» Vous rappelez-vous les comédiens du Théâtre-Français lorsqu'ils étaient organisés en république? Aristocratie jalouse, exclusive, capricieuse et peu faite pour convertir le pays aux idées aristocratiques. Elle tenait à ses privilèges et se piquait d'indépendance. Rien de mieux. Mais pourquoi diable un corps indépendant accepte- t-il une subvention î Celui qui paye a le droit de surveiller l'emploi de son argent. L'État se fit représenter par un commissaire auprès de la Comédie-Française. Et le jour où le comité des acteurs, à force de refuser les bonnes pièces et de repousser les bons artistes, parvint à déranger ses finances et à mécontenter le public, le gouvernement put remplacer son commissaire par un dictateur, ou directeur, ou administrateur, sans se rendre impopulaire. La dictature en ellemême excite peu de sympathie, mais la fausse indépendance et le sot orgueil des coteries fait horreur. Pourquoi se passionnerait-on pour les prétendues libertés d'un établissement monarchique, presque domestique (les comédiens ordinaires du Roi) subventionné, salarié et privilégié ? Qu'il se fonde un théâtre indépendant, soumis au droit commun, et vivant de ses propres ressources: les actionnaires ou sociétaires pourront impunément admettre, ajourner, rejeter les
chefs-d'œuvre ou les grands artistes qui ne seront pas de leur goût. L'État, ne payant point les pots cassés ne saurait trouver mauvais qu'on les casse, et la moindre usurpation du pouvoir central sur les droits d'une association privée serait réprimée immédiatement par le blâme universel.
» Les professeurs do votre Muséum formaient aussi naguère une république aristocratique, privilégiée et subventionnée. Un petit coup d'État fort doux et fort anodin leur donne un président. Qu'ils fassent les récalcitrants, et ils auront un Roi. A qui la faute?. Chez nous, à Londres, le Zonlngi'al Garden, elle Botaniad aussi, sont des propriétés particulières, où l'État n'a rien à voir. Votre Muséum aurait pu être et demeurer aussi libre. Il possède un capital de cent millions, dont 97 l[â proviennent de dons particuliers. Malheureusement l'Etat a fourni deux millions et demi, 2 112 pour cent du total. Etpuis,le Muséum est d'institution monarchique, comme toutes les bonnes choses qui existent chez vous. Vous n'entreprenez rien par vous-mêmes; vous ne savez pas vouloir, et surtout vous ne savez rien faire. On dirait que la nature au lieu de vous donner deux mains pour agir, vous a donné quatre poumons pour crier. Désirez-vous bâtir une maison ? vous ne vous avisez pas de retrousser vos manches, mais vous conjurez la sagesse administrative de dessiner un plan, d'aller chercher des pierres et de gâcher le mortier. La besogne finie, vous montez sur le toit et vous criez en chœur, d'une voix déchirante, que le mortier n'est pas bon, que la pierre est mal choisie et que le plan n'a pas le sens commun. Vous criez et vous vociférez jusqu'à ce que la sagesse administrative, importunée par tant de bruit, monte sur le toit derrière vous et vous donne le fouet pour vous faire taire. » Fainéants et braillards ! vous dit l'autorité, pourquoi n'avezvous
pas construit voire maison vous-mêmes ? — Sublime administration, répond le peuple en croisant les mains au-dessous du dos, si nous construisions notre maison nous-mêmes, on nous prendrait pour des Anglais !
« Le Muséum est une maison que vous n'avez pas construite vousmêmes, cl vous ne direz pas, j'espère, que la pierre ou le mortier vous manquait. Il suit de là qu'au Muséum, pas plus qu'à la Comédie- Français:1, pas plus qu'à l'Institut, à l'École des beaux-arts, à l'Académie de Home, les petites aristocraties constituées ne sont cbez elles. Elles sont uniformément locataires et pensionnaires de l'État. A qui la faute ? Tu l'as voulu, Georges Dandin !
« 11 suffit que les professeurs du Jardin des plantés, fort bonnêles savants, mais teneurs de livres médiocres, s'embrouillent un beau matin dans la comptabilité des maliéres pour que l'État intervienne légilimement. Si le même accident se produisait dans les comples du Jardin d'acclimalalion, ou de quelques aulres établissements libres, l'Etat n'aurait rien à y voir.
» Mes amis de la Société royale s'amusent bien depuis quelques jours aux dépens de vos Académies. La plaidoirie (le M. Beulé pour les privilèges de son aris ocratie c'ective nous a fort divertis, ma'gré la forme un peu lourde du document. Se peut-il que des hommessérieux par l'habit et pnr le style s'abusent à tel point sur leur condition ? Qui est-ce qui a fondé vos cinq illustres Académies? Le Pouvoir. Qui est-ce qui leur prêle un logement ? Le Pouvoir. Qui csl ce qui paye à chacun des académiciens un traitement d'expéditionnaire? l.c Pouvoir. Qui est-ce qui confirme et valide les élections de ces messieurs? Le Pouvoir.
» Qui est-ce qui a bâti l'École des beaux-aris et ses jolies lucarnes? Qui est-ce qui paye le traitement des professeurs et les médailles des élèves? Qui est-ce qui prête, entretient et défraye la villa Médicis? Le Pouvoir, toujours le Pouvoir ! 11 est juste, naturel et conforme à toutes les idées anglaises que charbonnier soit maitre en sa maison.
» Je ne crois pas qu'eu aucun pays le Pouvoir soit infaillible. Le grattage des tableaux de Iiubens et l'acquisilion du musée Campana me permettent de supposer que vos hommes d'adminislralion sont sujets à l'erreur comme les autres. Mais enfin le Pouvoir a le droit de se tromper. 11 a été choisi par les citoyens pour gérer bien ou mal, dans la mesure de ses facultés, les affaires publiques. Mais une aristocratie élective qui se recrute elle-même, arbitrairement, de Picot en Signol, n'a d'autre autorité que celle que nous voudrons bien lui reconna'lre. Qu'elle se proclame illustre et qu'elle se donne de l'encensoir par le nez, je n'y vois nul inconvénient : qu'elle prétende au monopole de l'enseignement, des récompenses et des commandes, c'est un abus.
» On s'imagine ici (mais c'est peut-être une exagération) que \olre Académie des beaux-arls est personnifiée dans le seul M. Picot. Les vrais maîlres, dit-on, Ingres, Delacroix, Vernet, plus occupés de leurs tableaux que di leur influence, ont toujours abandonné la direction des affaires à cet ancien peintre. S'il était vrai, mais je n'ose le croire, il s'ensuivrait que depuis une trentaine d'années, c'est M. Picot quia formé tous vos jeunes artistes, distribué tous les prix de Rome, ouvert ou fermé les portes du Salon, réparti les récompenses, les médailles, les croix, les commandes, et même recruté l'Institut. Mais j'imagine que la critique s'est plu à rejeter tous les torts sur cette victime ex- .piatrice pour résumer eu un seul nom la médiocrité toujours croissante de l'art français.
» Tant que le Pouvoir et l'institut ont marché d'accord, c'est-à-dire pendant un demi-siècle, les artistes et le public n'ont pu que crier. Je n'ai jamais assisté à l'ouverture d'une de vos expositions sans entendre un concert de doléances conlre l'Institut qui avait refusé ceci et admis cela. Mêmes réclamations h: jour où l'on distribuait le? récompenses. Même histoire au concours pour le prix de Home. L'Institut a tant fait que le Pouvoir a fini par crier avec le public. Pauvres pelils Français, proliiez de l'occasion : elle sera peut-être unique. Exploitez l'heureux hasard qui met la force au service du bon droit
et du bon sens. Faites des vœux pour que l'Institut s'entête ci se roidisse. S'il avait l'esprit de plier, il se relèverait un jour ou l'autre, et l'art français verrait beau jeu . S'il rompt, tout est sauvé. La parlie e<t décisive. Cette masure qu'on bal en brèche, c'est la conservation des sottes traditions, le temple mnje-tueux de la médiocrité.
» Vous m'objecterez probablement que le culte du médiocre, étant le fond même de votre esprit national, ne saurait périr en France. D'accord. Il est même cerluin que le temple en question ne sera pas démoli. On se contentera de changer les pontifes. Mais dût on confier l'enseignement des arts à des chefs do division, à des expéditionnaires, ou même à des garçons de bureau, le public y gagnerait encore. 11 y gagnerait de ne pas revoir tous les ans, à joi r fixe, l'implacable réédition du tableau académique que les élèves de l'Institut recommencent do père en fils depuis plus de cinquante ans.
» Le Pouvoir continuera sans dou e d'en], ver tous les ans au commerce et à l'industrie quelques centaines de petits garçons pour en faire de méchants artisUs. Mais du moins il aura la sati l'action de les avoir débauchés lui-même e! gâtés de s: s propres mains. Il les indemnisera, comme par le passé, du lemps qu'ils auront perdu à 1 Ecole : les copies, les commandes, le barbouillage intérieur des édifices publics ira son train accoutumé. Mais le Pouvoir se consolera par l'idée qu'il expie ses pro] res sot lises et non celles de M. Picot.
» Cette nouvelle expérience durera dix ou douze ans: après quoi, le Pouvoir, ayant reconnu que la décadence ne s'est pas ralentie, prendra décidément le seul parti qui soit sage : décourager les artistes. Quand il sera bien constaté que tous les encouragements, d'où qu'ils viennent, ne, servent qu'à multiplier les mazettes, on essayera du système contraire, qui est le bon. Voulez-vous que la jeunesse apprenne à monter haut? Élevez le mât de cocagne. Combien avi z -vous d'artistes à Paris? Cinq mille au minimum. Combien de bons? Cinq ou six. Que ceux-là gagnent la timbale et que les aulres se cassent le nez! C'est le vœu d'un Anglais sincèrement dévoué à la gloire de la France.
» Vous scmblcz croire avec M. Boulé que le grand public de votre pays va se lever en masse pour défendre l'Institut. Détrompez-vous : nous sommes en 1864, et le pub'ic devient clairvoyant, même en France. 11 ne prend plus l»s vessies pour des lanternes, ni les coleries pour des républiques, ni les privilèges pour des libertés.
» S'est-il ému le jour où votre gouvernement, de son autorité, .annexa toute une section de dix membres à l'Académie des sciences morales? Il ne s'est pas même étonné.
» Je suppose que demain un nouveau coup d'Étal enrichisse de dixfauteuils le mobilier de l'Académie française. Qu'un décret du Pouvoir confère les palmes académiques à Litlré, à Théophile Caulier, à Janin, aux deux Dumas, et à quelques autres écrivains du même mérite : le public fera-t-il des barricades? Pas si sot ! 11 applaudira tout naïvement un acle de justice, sans s'informer s'il y a eu quelques formalités omises ou quelques privilèges foulés aux pieds. Les mécontents auraient, beau monter sur la borne et crier au peuple français : on détrône une aristocratie élective! on bat en brèche une forteresse de la liberté ! Le peuple répondrait qu'il n'aime pas les aristocraties, qu'il n'a élu personne, et qu'il reconnaît distinctement entre les créneaux de cette forteresse les plus célèbres ennemis da sa liberté.
» Et si votre Académie des sciences s'obstinait à nier des vérités évidentes parce qu'elles offusquent les préjugés de M Pasteur ou de M. Élie de Beaumont, le Pouvoir aurait !e droit d'infuser un sang nouveau dans ses respectables veines.
» N'allez pas croire au moins que je prêche la dictature! Citoyen de la libre Angleterre je veux vivre et mourir dans le culte de la liberté. J'ai l'honneur de faire parlie de cinq ou six sociétés réellement indépendantes, qui se sont fondées elles-mêmes, qui sont logées chez elles, qui Suffisent à tous leurs besoins et qui, ne devant rien à personne n'ont aucune raison d'obéir à personne. Ces nobles sociétés que la France imitera bientôt, je l'espère, ressemblent à vos
Académies comme un vol de ramiers sauvages à un poulailler en insurrection.
» Agréez, olc.
»> JOHS FREEMAN.
Excusez La rudesse de mon ami Freeman, et les fautes du t ind ùcteur.
EDMOND ABOIT.