UNE SEANCE AU CORPS LÉGISLATIF
(.a salle est encore vide et les tribunes sont déjà trop pleines. Quatre on cinq huissiers à chaînette d'argent se promènent d'un pas grave audessous du bureau, eu gens qui savent que tous les regards sont lixés sur eux - Ils ont le geste ample. — Beaucoup portent perruque — c'est singulier. La salle est magnifique — tous ces pelils papiers sur tous les petits pupitres en acajou — cela fait un drôle d'effet. — Belle salle I beau vaisseau me dit mon voisin en s'essuyant le front.
— Oui monsieur, beau vaisseau. — Ce diable de voisin ! comme il a les coudes pointus pour un homme aussi gras!
mon voisin. — Pardon, monsieur, vous me marchez sur les pieds. Il paraît que la séance sera chaude.
moi. — Chaude pour nous, je n'en cloute pas.
le voisin (riant et s'essuyant le front.)— Très-joli ! j'entends que la séance sera fort agitée. On a vu M. Thicrs descendre de voiture avec un gros paquet sous le bras. S'il pouvait prendre la parole! Quel talent!... (Avec mie griinaec.) Mais vous me marchez encore sur les pieds, monsieur!
— Je vous fais vraiment mille excuses je croyais mettre mes pieds sur la traverse du banc. Oui, on dit que la séance d'aujourd'hui sera fort animée.
i.e voisin. — Je l'espère, car enfin quand on se dérange, quand on prend la peine d'attendre deux heures, on n'est pas fâché, n'e.st-il pas vrai, que la séance soit un peu bruyante 1
— Vous avez eu sans doute beaucoup de peine à vous procurer votre billet? Ils sont fort rares à cause de la discussion de l'adresse.
(vois nombreuses à un nouvel arrivant.) — Il n'y a plus de place — nous
étouffons — vous ne pouvez pas rester là.
LE NOUVEL ARRIVANT (debout, avec un sourire gracieux). J'attendrai l'ouver-
ture. Vous savez, à ce moment là, on se... tasse un peu et il se fera bien un petit jour.
— Comment on se tasse. Vous ne nous trouvez pas assez tassés comme cela? — Voyez monsieur, il est en nage. — Que le bon Dieu vous bénisse!
LE NOUVEL ARRIVANT (sans s'émouvoir). — \ vos Souhaits.
le voisin. De la peine à avoir mou bil'el, me dennindiez-vous? Oui, et non, vous réporidrai-je. Je me trouve, pour tout dire, dans une position exceptionnelle. —'Mon beau-père, le propre père de ma femme, appartient à la Chambre, de sorte que, vous comprenez...
— Vous êtes ici un peu comme chez vous.
le voisin (avec un sourire lin). Pas absolument, mais enfin je connais tons ces messieurs.
— Je vous mettrai donc à contribution. — Pourriez-vous me dire le nom du député qui vient d'entrer? Tenez, il se gratte l'oreille, voyezvous, un superbe homme.
le voisin. — Celai qui ouvre sou pupitre, n'est-ce pas? — C'est monsieur... j'ai le nom sur le bout de la langue, monsionr... prêtez-moi donc votre lorgnette; — non ma foi je ne le connais pas, c'est particulier.
une dame (à son voisin). De bon compte, monsieur, croyez-vous que pour vous faire plaisir, je vais me mettre derrière cette colonne qui me cache une partie du président et l'opposition presque toute entière? précisément ce qu'il y a de plus curieux.
— Enfin, voilà les députés qui arrivent ! Tous en paletot et en pantalon do couleur. Moi qui ait été sur le point de mettre mon habit!
— Pourriez-vous me dire où se met l'opposition? I.à, à gauche, n'estce pas ?
— Non, là, à droite.
— Vous placez la gauche à droite alors ? enfin, peu importe; ce qu'il y a de certain c'est, que les membres de l'opposition ont certainement une mise plus négligée que celle de leurs collègues. Ali voici les ministres (bas au vois n) savez-vous pourquoi ces messieurs sont les seuls à porter des calottes noires sur leur tête?
le voisin. — Je ne pourrais pas vous dire, (se retournant ) Mais, monsieur, il est impossible que vous restiez là, debout, vous m'entrez vos genoux dans le dos. - Voilà M. Thiers ! quand je vous le disais qu'il aurait des papiers sous le bras Q <clle figure intelligente! un peu jaune il est vrai.
La Chambre s'emplit lentement. Ces messieurs causent, s'arrêtent, moulent, descende!) I, ouvrent et referment leur pupitre, et ne semblent pas fort désireux de commencer leurs travaux. Cependant la cloche du président s'impatiente et tinte à chaque instant.
une dame — Est-ce que vous croyez, que ces messieurs vont-être bien longs à se placer? voilà deux heures que j'attends I
— Si ces messieurs pouvaient se douter que vous attendez depuis aussi longtemps je suis convaincu...
la dame. — Mais voyez donc comme ils lorgnent par ici, nous n'avons pourtant rien de bien extraordinaire (k sa rnte), Ernestine, rais semblant de ne pas t'en apercevoir.
— En voici un qui est vraiment bien étrange. Voilà trois foi3 qu'il remonte à sa place et trois fois qu'il en descend, je crois qu'il veut, être le dernier placé
i.f. voisin. — C'est précisément mon beau- père. Une des miel agences les plus droites et les plus honnêtes de la Chambre, j'ose le dire.
— Il est fort b on du reste.
— Et quel organe, monsieur, quel geste, quel enlrnin! I,, lui ai vu faire quelques interruptions — il était merveilleux.
Chut! le silence se rétablit, -- on lit le procès verbal. Adopte, — (résilie».
le voisin (se trouant les maais). — Bon! la parole est à Uti membre de l'opposition. Bravo ! Il va commencer le feu. Voulez-vous me prêter votre lorgnette» — Il n'a pas l'air de plaisanter le membre de l'opposition. — J'ai idée que la séance va être magnifique.
l'orateur. — Messieurs. Dans la séance d'hier on a prétendu...
le voisin. — La séance d'hier, je n'y étais pas c'est fâcheux. (Dans la
tribune). Chut ! chut ! (l.e voisin baissant la vo x). Entre nous jo n'ai pas d'o-
pinion, je le dis franchement, je n'en ai pas. Je suis l'ami de ce qui existe; cependant j'ai toujours volé pour l'opposition. J'ai volé pour ce gros ébouriffé qui est là-bas, et je suis sûr qu'il ne m'en a aucune reconnaissance personnelle. Et pourquoi avez-vous voté allez vous me dire ?
— Ecoutez voilà l'orateur qui s'anime.
— Ah ! voilà, pourquoi j'ai voté ? — Ne croyez pas que je voulusse renverser l'ordre établi et faire un acte de rébellion, — non; — j'ai voulu simplement donner un avertissement au gouvernement, — un avertissement, vous m'entendez ? Du reste, dans mon unie et conscience, je trouve qu'il y a du bien et du mal partout et que tout le monde a raison. Après chaque discours, qu'il vienne de droite, qu'il vienne de gauche, je me dis: ah ! voilà qui est juste, voilà qui est parfaitement vrai. N'êtes-vous pas comme moi ?
— Écoutez donc, l'orateur a des moments superbes.
le voisin. — Oui oui, je connais cela, mais cela n'est encore rien, vous aller voir tout à l'heure. Voyez-vous, l'opposition, c'est la vie, la gaielé d'une assemblée, — ça anime; j'ai toujours aimé le bruit.
— Tant qu'on ne casse rien chez vous?
le voisin. — Bien entendu, vous êtes charmant ! J'aime le bruit comme
simple distraction, — en dehors de cela, j'aime le cahne et la paix.
Diable! il nous faut du calme et je vous prie de croire que j'ai toujours
Quelques projeta «le Coslfinics «le bal.