SUR NANON LESCAUT
Nous extrayons du nouveau vpluma La Régence lie Michclct, le portrait suivant :
Est-ce bien Fàme de la Régence qu'elle exprime, comme on le croit communément? Dans ce torrent de passion, trouble de larmes (hélas! aussi de boue), trouve-t-on pour se relever par moments le vif élan d'esprit, l'essor vers l'avenir, qui caractérise l'époque dans les Lellres persanes? Non, nul amour de la lumière. Cette désolée Manon regarde moins l'aurore que le couchant. Elle appartient surtout à la lin de Louis XIV. C'est un livre amoureux, libertin, catholique. Son chevalier, s'il pouvait autre chose qu'être amoureux, serait, comme maint autre héros de son auteur (l'abbé Prévost), homme de la cour de Saint- Germain, un aventurier jacobite.
C'est la chose essentielle et capitale qu'on n'a pas dite. Le petit chevalier Desgrieux et Manon , les deux enfants qui arrivent de leur peys, lui à dix-sept ans, elle à quinze, et qui se trouvent si vite au niveau de la corruption de Paris, ne peuvent lui devoir leur précocité pour le vice. Débarqués peu après la mort du Roi, ce n'est pas la Régence, ce n'est pas le Système qui les font si gâtés déjà. Ils sortent uniquement de l'éducation de province. Ils ont été élevés en maisons nobles. Lui, fils d'un gentilhomme assez considérable, puisqu'il a des gentilshommes pour serviteurs. Elle, malgré son petit nom Manon, elle est sœur d'un garde du corps, donc de bonne famille et certainement demoiselle.
Ils sont tout à l'image du bon Prévost. Malgré tous leurs désordres, ils ont un fonds religieux qui revient fort bien à la lin. puisque, dans leur établissement en Amérique, ils ont absolument besoin du sacrement. Mais ce fonds religieux n'a pas eu grand effet moral sur leurs débuts. A quinze ans la petite est déjà « expérimentée. » Et cette expérience lui fait suivre sans hésitation (après deux mots de compliments) un garçon inconnu. Lui, plus passionné, moins naturellement corrompu, comme il passe vite cependant du séminaire au tripot , à l'escroquerie! « Mais c'est qu'il aime, dit-on, et il va à l'aveugle. » D'accord, mais l'amour môme serait plus fortement marqué si l'honneur, la religion luttaient un peu, du moins afin d'être vaincus. Mais ces principes sont si morts, parlent si peu, que l'amour n'a pas même à vaincre.
L'auteur et le héros, c'est le même homme, au jugement de la critique sérieuse. Le livre n'a rien d'une fiction. Cela ne s'invente pas. Prévost, auteur lâche et diffus, ici , sous l'aiguillon d'un sentiment très-personnel, a trouvé une force et une simplicité terribles. Ce n'est pas du génie. C'est bien plus, c'est nature , douleur, honte , amour, volupté amère, désespoir... Le cœur est percé.
Il n'a pas fait comme Rousseau. 11 ne s'est pas nommé dans sa confession. Et je crois qu'il en a souffert. Tel qu'il fut, il aurait trouvé un sensuel bonheur à signer son histoire d'amour, à écrire que c'était bien lui qui avait eu Manon. 11 eût fort aisément endossé des misères qui alors faisaient peu de tort à l'hommede qualité. Mais il ne le pouvait. 11 était prêtre. Il avait été moine. C'est sa robe qu'il a respectée.
Prévost est à peu près de l'âge de son chevalier. Un peu avant le siècle, il nait sur la lisière d'Artois, de Picardie, et pas bien loin des lieux où naît Watteau. L'un d'Hesdin, l'autre de Valenciennes. Deux grands peintres, qui , tous deux d'un art différent , feront tous deux Manon Lescaut.
Prévost naquit en plein roman, dans ce pays où les séminaires irlandais élevaient tant de têtes chimériques, d'apôtres intrigants, pour lesaventures d'Angleterre. Esprit charmant , facile , faconde intarissable, tète chaude et quasi-irlandaise. Tout imagination. Il en fut dupe toute sa vie. Ses maîtres, les jésuites, qui l'aimaient fort et qu'il aima toujours, auraient bien voulu le tenir. Il était trop léger. 11 se croyait bon gentilhomme (étant le fils d'un procureur du roi). 11 servit. Il aima. Tout jeune (1721), l'année même où son chevalier est converti par la mort de Manon, nous voyons Prévost converti de même chez les Bénédictins. 11 y reste encapuchonné (non sans regret) quelques années, compilant tristement la Gallia chrisliana. Mais, près d'un gros volume, il en écrit un autre bien petit (devinez lequel). Brûlant secret qu'on ne peut garder guère. Ce rêve, et bien d'autres encore, cleTvie folle et mondaine, il les contait indiscrètement. Le soir, il ramassait des moines dans certain petit coin. Il les tenait là fascinés. Il contait, il contait, sans pouvoir s'arrêter, et cela durait jusqu'au joui'.
Sa fuite du couvent, en 1727, le divorça d avec le fatal manuscrit. Quand l'oiseau envolé plana aux vertes plaines de la libre Angleterre, il ne put plus tenir cette Manon. Elle aussi s'envola, publiée comme un épisode d'un long roman. Elle emporta, ce semble, une bien grande partie de lui-même. Car depuis, il resta un écrivain facile, agréable, diffus, délayant, et bref peu de chose.
Il a du papier, une plume, mais nul plan devant lui. Telle sa vie , tels ses livres. Il n'a jamais prévu. Il va, flotte; c'est le cours de l'eau
D'homme d'épée , moine et défroqué, romancier et prédicateur, traducteur et compilateur, journaliste, auteur à gages , par tous pays et tous métiers, il va et ne peut s'arrêter. Souvent amoureux, souvent converti, à l'église, au cloître, au grenier, ermite, ou presque marié avec une belle Hollandaise qui l'enlève un matin. Ce qu'il a de plus fixe, c'est un certain attachemunt à ses bons Pères, à ses bonsmoines, à tant de bons abbés Tout le clergé est bon. Son imagination douce et charmante ne lui laisse voir partout que l'excellent Tiberge du roman, ce héros de vertu, d'amitié. Il est si prévenu, qu'il donne les mêmes traits au chef de la rude maison où jouait tant le nerf, au supérieur de Saint-Lazare. (Voir plus haut mon Louis XIV.)
Son chevalier est-il tout à fait sans principes? Non. Qu'il s'en rende compte ou non, il en a deux. L'un : qu'un homme né, élevé chrétiennement, peut toujours revenir de ses échappées de jeunesse, qu'il peut aller fort loin sans danger du salut. L'autre, le principe galant : « Que l'amour excuse tout, qu'un véritable amant a le droit de tout faire. » Avec ces deux idées, rien n'embarrasse Prévost. Il court bride abattue, va des deux pieds dans le ruisseau.
Nous ne sommes plus de cette force. Nous ne supportons plus l'aisance avec laquelle le chevalier, sans s'étonner, entre dans une bande d'escrocs. Nous ne digérons plus « ses longues manchettes, » propres à filer la carte. Encore moins sa résignation à faire « le petit frère de Manon » le naïf et le niais, devant l'entreteneur qu'on veut plumer. Je ne dis rien de l'homme tué, petit assassinat sans conséquence, fait si vite qu'on n'y songe plus. 11 est vrai, ce n'est qu'un portier.
Les critiques ont été, disons-le, étonnamment faibles, j'allais dire lâches, pour Manon. Cent ans après, elle corrompt encore, et les hommes contre elle ne gardent pas leur jugement. Un d'eux nous dit, qu'après que bien des livres auront passé, elle reparaîtra « dans sa fraîcheur. » C'est justement là ce qui manque, Prévost qui la m outre adorée et veut la rendre séduisante, lui fait maladroitement dire, écrire des choses basses qui la fanent trop. On sent ici les mœurs, les habitudes du prêtre. Il n'a pas connu les nuances, n'a pas vu les dames de près. Cette irrésistible Manon n'est qu'une tille, pas môme la moderne camellia. Elle parle lourdement des besoins de la vie, des pièces qu'elle va tendre, « de ses filets. », Elle badine désagréablement sur les caprices de la faim : « Je rendrai quelque jour le dernier soupir en croyant en pousser un d'amour, » etc. Ce positif cynique lait froid. Mais sa facilité à enfoncer des pointes dans le cœur saignant fait horreur. Quand cela va jusqu'à lui envoyer une fille « pour le désennuyer » tenir sa place au lit!... La fureur de l'infortuné, l'explosion de son désespoir, dépassent les effets que l'auteur a voulu produire. On est dégoûté, indigné, mais plus irrévocablement que le héros'. Manon est sans retour flétrie; elle s'est jugée elle-même.
Les critiques ont remarqué, avec raison, comme grande originalité du livre, la parfaite sécurité de Manon à chaque chute. Mais ils ont tort de rappeler « une fille incompréhensible. » Cela ne se comprend que trop Elle connaît son amant. Elle n'ignore pas , l'innocente , que le péché lui va, qu'elle en est plus jolie, aimée, désirée davantage. C'est le mot immoral de tel poète à son infidèle : « Tu sais que je t'en
aimai mieux. » . , .
L'amour certainement, y est aveugle et violent. Mais dessous on démêle aussi quelque chose de gâté, de dépravé. Avec l'odeur . de séminaire de tripot, d'hôpital, il y en a une autre encore. • Expérimentée,» dès quinze ans et formée spécialement par certaine éducation (qu on comprend moins en pays protestant), Manon n'est pas tant ignorante. D'instinct au moins, elle connaît « les grâces de la chute, » combien une jeune Madeleine est embellie « de son indignité, » attendrissante de faiblesse et de honte. ' .
Le chevalier abbé , la fleur de Saint-Sulpice, qui y a passe de si belles thèses, n'a pas perdu son temps. Il connaît ces fins tonds mystiques tout ce que la théologie peut prêter à l'amcnr. Quand Manon le tire' du séminaire, il se sent, dit-il, emporté d'une délectation victorieuse Mais la délectation semble augmenter à mesure que Manon, plus souillée, devrait inspirer répugnance. Cet attrait de corruption, cette amère volupté , mêlée de désir et de jalousie, comme une eau forte va creusant dans une âme malade et malsaine. Le progrès est marqué de pardon en pardon. Elle avoue, se confesse. Elle pleure , demande grâce. Et toujours le vertige augmente. A la troisième fois (coupable, jusqu'à cet outrage de lui envoyer une fille!), à genoux, à discrétion, « elle a peur, .. il résulte que c'est lui qui défaille , qui
peut plus et
dans cette attitude d'esclave, et elle dépend tellement! ^
La passion est au comble? Non. Car elle augmente encore quand il la suit en sa dernière misère, enchaînée par le corps aux filles sales et dans la môme ordure. Là , mise à leur niveu, flétrie des corrections de l'hôpital, éteinte et fanée, l'œil fermé, n'osant regarder même, par la honte elle enfonce le dernier dard d'amour.
tombe. Elle a vaincu! Elle est si touchante, abaissée
3 septembre 1864.