‹ La Vie parisienneChapitre 448 sur 662 · IX. — LE PÈRE FORET · texte numérisé non relu

IX. — LE PÈRE FORET

Je ne voudrais faire de peine à personne, étant par ma nature doux et circonspect; mais vraiment, il m'est impossible de ne pas dire que la ville d'Orléans est une des plus tristes, des plus laides, des plus mortellement ennuyeuses qui se puissent trouver.

Un petit pavé pointu, qui n'a l'air de rien, et qui pénètre dans vos semelles; une cathédrale à laquelle il ne manque qu'un balancier et un cadran pour faire une horrible pendule. L'image de la Pucelle vous poursuivant à tous les coins de rue, chez les libraires, chez les bijoutiers, sur les places publiques, sur les fontaines , chez les confiseurs, partout l'image de cette jeune fille vertueuse! .. Horrible séjour que celui de cette ville pour la malheureuse enfant qui aurait une faiblesse à se reprocher!

Vers les quatre heures, une volée de jouvenceaux gantés de frais et frisés piétine sur le trottoir, et tapottentde leur canne la devanture des boutiques — les mauvais sujets! — Deux dames avec des toilettes d'après-demain : une robe bleu de ciel, un chapeau jaune et une plume fanée, passent, — un chien s'arrête au pied de la statue de Jeanned'Arc, — deux commis-voyageurs, dans chacun des cafés de la place, jouent au piquet en fumant dans de grosses pipes. — On entend un fracas de ferraille dans la profondeur de la Grande-Rue déserte : — c'est un équipage, — un vieille boîte à thé avec une dame dedans... l'équipage passe, et puis rien... rien que le chien devant la statue, le décrotteur sous le réverbère, et l'éternelle Jeanne-d'Arc, offrant son épée au ciel. Ah! la jolie ville!...

Est-ce singulier! moi qui ne dors jamais en plein jour!

Le lendemain de cette radieuse journée, je me levai de bonne heure et j'allai prendre une tasse de café au grand air, me jurant d'en finir avec le chef-lieu du Loiret, et de prendre le train le plus proche pour retourner à Paris, et comme une voiture, — un carrosse épiscopal ayant mal tourné, — s'arrêtait sur la place, je propose au cocher de me promener dans la ville pendant deux heures.

— Je veux bien promener Monsieur dans la ville, mais ce sera bien ennuyeux pour Monsieur et pour moi aussi.

Ce cocher avait du sens ; mais que faire pendant cette matinée ?

— Allez toujours, lui dis-je.

— Mais, si Monsieur voulait voir le Bouillon, — le cocher prenait feu tout à coup, — le prix est différent, par exemple ; c'est cinq francs pour aller au Bouillon; mais ça les vaut .. Ah! c'estunjoli spectacle!

— Qu'est-ce que peut être ce Bouillon ? disais-je à part moi, et mon ignorance faisant naître en moi une foule de suppositions plus étranges les unes que les autres, je dis : Va pour le Bouillon. Je m'étalai dans le carrosse et nous partîmes .. comme le vent — j'entends un petit vent doux.

Nous arrivâmes au pont. Deux mornes chevaliers en plâtre couleur de bronze en défendent l'entrée, toutens'abritantlesyeuxde leurs mains gantées. J'aurais eu une forte vrille que je me serais passé , séance tenante, le plaisir de pratiquer un trou dans la tête de ces messieurs et d'y fixer deux bougies; quels charmants bougeoirs artistiques que qne ces deux gaillards-là ! Un beau soleil éclairait la vallée sablonneuse où coule la Loire, quand le bon Dieu lui envoie de quoi couler. Des laitiers, leurs pots vides sur la tête, s'acheminaient vers les faubourgs, des charrettes de maraîchers se garaient pour nous laisser passer; les maisons devenaient plus rares, et par-dessus les petits murs décrépits s'élançaient de beaux grands arbres. De temps en temps de vieux hôtels Louis XIV, aux contrevents poussiéreux, au pignon fatigué, se dressaient au bord de la route; les fenêtres s'en t'rouvraient, et des petites bourgeoises, en bonnet du matin, clignotaient de l'œil à cause du soleil en étendant du linge sur des cordes trop élevées. Un gros monsieur lisait son journal sur sa petite terrasse à l'ombre d'un pavillon chinois. La clématite grimpait le long des murs et les pierrots occupés sur la route s'envolaient par centaines à l'approche du cheval.

— Et ce bouillon? dis-je au cocher; car enfin j'allais à l'aventure.

— Nous approchons, Monsieur. — Ça vous paraîtra drôle, ajouta-til, j'ai conduit plus de cinquante fois des voyageurs au bouillon, et je ne l'ai jamais vu.

— C'est tout à fait particulier.

— Tenez, Monsieur, voici le Loiret; dans cinq minutes nous serons à sa source, et vous verrez si ce n'est pas là un fameux bouillon.

Un voile tomba de mes yeux ; j'avais compris.

C'est une délicieuse petite rivière que celle du Loiret; elle a deux

| lieues de long, mais la Providence l'a façonnée avec tant de soin, a fait tomber dans ses eaux transparentes les branches de si beaux arbres, y a ménagé de si délicieux points de vue, qu'on n'est pas en droit d'en demander davantage. C'est au milieu d'un parc admirable que le bouillon s'élance, — un flot de cristal liquide au milieu du jardin des Tuileries. 3,000 litres d'eau à la seconde. — Jolie fontaine d'eau filtrée, comme vous voyez.

^ Tant de gens ont vu ces sources du Loiret qu'il me paraît inutile d'en faire la description. Ce que tout le monde n'a pas vu, et pourtant peut voir, c'est la guinguette du père Foret, du père Foret qui m'aime, il me l'a dit; que j'aime aussi, je vous l'assure. Ce que tout le monde ne saitpas, c'estqu'on y mange de délicieuses matelottes dorées, qu'on y boiï un Beaugency 58 tout à fait excellent, que sa maison trempe dans l'eau et se perd dans les arbres, que la vigne vierge encadre les fenêtres, qu'on est là dans un décor d'opéra-comique, et qu'on a l'avantage de ne point y entendre de musique; que...

— Pendant que le poulet cuit, Monsieur pourrait bien faire une petite promenade sur l'eau, dit le maître de lamaison en détachant un bateau.

— Oui, mais il faut être ici dans une demi-heure, cria lamôrcForot, du fond de sa cuisine étincelante de soleil, un poulet est un poulet Si ça dure plus d'une demi-heure, il sera brûlé...

Et j'entendis qu'elle décrochait une cuisinière et qu'elle jetait au feu un gros fagot bien sec.

— Monsieur, dit le vieux cabaretier en poussant au large, le pays que vous allez voir est le plus beau des pays. — Avez- vous voyagé ? Ça m'est égal, vous pouvez le dire, je ne crains pas que vous ayez vu plus beau que ce que vous allez voir. Non, pas plus beau, pas la moitié aussi beau. — Tous les jours j'en reçois des compliments, do ce paysci. Et puis, je vas vous dire, avec moi vous allez voir cela dans tout ce qu'il y a do mieux. Il n'y a personne qui raconte mieux que moi pour les détails et tout ce qui s'en suit.

— Je suis heureux d'être tombé sur vous alors.

— Oh! mon Dieu! il y a des gens aussi bons que moi. Parbleu! j'ai des défauts. Je jure quelquefois que ça vous en donnerait des frissons ; mais je me dis : «A quoi que ça te sert de jurer comme cela, comme un Parpaillot — Le visage de mon homme se plissa comme un pomme de rainette trop cuite, et je m'aperçus que ses petits yeux lançaient un sourire. — Je dis souvent Parpaillot, c'est une habitude... Eh ben, je n'en suis pas plus méchant pour cela. Je ne sais pas ce que ça veut dire — et il éclata de rire comme un enfant qui a fait une grosse malice. Il riait si fort que deux grosses larmes coulaient de ses yeux, et il fut obligé d'avancer sa tête pour s'essuyer de la main sans quitter l'aviron.

Dame! on ne peut pas tout savoir, et je ne dis pas cela méchamment; mais pour raconter les bords du Loiret, je suis le seul et unique, il n'y en a pas deux comme moi... pas deux! c'est pourtant pas beaucoup. Toutes ces maisons que vous voyez là au bord de l'eau sont des maisons de campagne, comme on dit dans ce pays-ci. Je connais tout cela dans les détails, c'est ce qui fait qu'on a plaisir à se promener avec moi. Monsieur, me dit-il à voix basse et comme en confidence, avez-vous remarqué ma femme dans la cuisine? — Ses yeux brillaient en me disant cela, et une expression de tendresse touchante se répandait sur ses traits.

— Non, je ne l'ai pas remarquée.

— Eh bien, quand vous reviendrez, faudra la remarquer. Voyez-vous, quand on serait prince, on ne devrait pas passer devant elle sans la saluer. C'est tout or, voyez-vous , ma femme à moi, pas un brin de cuivre. A me bougonne des fois, que le diable en prendrait les armes, mais je sais que c'est pour mon bien. Monsieur, elle me donnerait un soufflet, par supposition, que je lui dirais : « Faut croire que t'as raison. Je lui dirais cela par rapport à ce qu'elle m'aime bien. Quand on a tenu les deux bouts de la même corde pendant quarante ans! Il y a des fois où je me rappelle tout cela, et nous rions tous les doux ensemble. La première fois que je l'ai embrassée, elle repassait... c'est risible tout de même. — Elle repassait comme une fée! Elle repassait même si menu quï tout le monde lui disait : « Quel coup de fer elle a, la petite Jeanne! » Et de fait, elle avait un coup do fer superbe, que même elle aurait gagné bien de l'argent à Paris... Mais, pour vous en revenir, comme elle avait une taille à tenir dans les deux mains, et que je l'aimais déjààgros bouillons, v'ià que je veux l'embrasser, ça la surprend, elle se retourne avec son fer qui sortait du feu, et me le flanque dans la figure... sans le vouloir, bien sûr, la chère amie! Vlà

dit : « Faut râper de la pomme de terre et l'y mettre la tête dedans ; c'est souverain. » Si vous l'aviez vue, comme elle a bien vite été chercher de la pomme de terre... et j'te râpe... et j'te râpe... J'ai bien vu tout do suite, ce jour-là , qu'elle m'aimait... Ah! vous n'avez pas remarqué la bourgeoise dans la cuisine?... Moi je l'ai bien remarquée il y a quarante ans! — Il resta quelques moments silencieux, et tandis qu'il ramait, je voyais à l'expression de son visage que mille souvenirs lui revenaient en tète et que l'émotion le gagnait. 11 reprit bientôt :

— Eh! que voulez-vous, tout passe? le temps marche, mais il y a des moments où on trouve qu'il va vite, quand on a une femme comme celle que j'ai. Tenez, voilà des gros arbres, pas vrai? eh bien, je les ai vus pas plus gros qne cet aviron. J'ai les cheveux tout blancs aussi.,, moi, ça m'est encore égal, mais la bourgeoise vieillit aussi, la chère âme!

Sa voix devint vibrante d'émotion.

Je la vois toujours comme dans le temps, avec sa taille et sa belle carnation... il fallait voir la carnation do ma femme ! Mais je sais bien qu'elle vieillit tout de même, elle s'en va, et quand je m'en aperçois, ça me fend le cœur. 11 y a des moments où elle parle comme si elle avait un verre de boullie dans la bouche, et moi, qui sait pourquoi elle parle comme cela, ça me fait une peine! Je n'y peux rien, la chère amie! Elle a... elle a .. — un sanglot l'empêchait de parler. — Elle a. monsieur, toutes... les... dents tombées! — Et il fondit en larmes.

— Mais calmez-vous... mon pauvre ami... voyons, du courage... que voulez-vous, c'est la loi...

— Je sais bien que c'est la loi, mais vous comprenez bien que sa langue s'empâte clans tout cela... Ah! mon Dieu, je suis ben bête de pleurer comme cela, mais c'est plus fort que moi. Toutes les fois que je raconte les bords du Loiret c'est comme un fait exprès, je pleure comme un veau. Ceîte petite baraque que vous voyez là-bas, ajouta-t-il en reprenant ses avirons et avec un soupir, c'est encore une maison de campagne, comme on dit, ah! je connais tout cela! vous sentez bien que cela c'est à moi; les propriétaires y viennent toutes les semaines, moi je suis devant tous les jours que Dieu fait. Elle me procure plus de satisfaction qu'à eux, leur propriété Je connais tout le pays,, et c'est pour cela que je le raconte mieux que les autres, — c'est facile à comprendre un instant; nous voilà de retour, méfiez-vous pour aborder... v'ià queje ne peux pas débrouiller la chaîne. ..Eh! bien, regardez un peu : je serais seul que je jurerais comme pas possible en débrouillant c'tc chaîne... c'est-y des drôles d'habitudes qu'on a comme ça de se damner .. donnez-moi la main pour enjamber... c'est très-bien.

Je sautai à terre.

— Montez vite, me cria la maîtresse du lieu; je dôbroche, il n'est que temps. Monsieur prend du café?

Dix minutes après j'étais attablé, dévorant le fameux poulet et dégustant une délicieuse bouteille de Beaugency.

- C'est du 58. lit mon hôte en entrantbrusquoment... un rude vin... un vrai rayon de soleil dans l'estomac. Maintenant, un instant que je mette mes lunettes, je vous apporte ma famille, je vas vous raconter cela dans les détails. — 11 s'assit et étala sur la table une dizaine de portraits photographiés Par hasard, l'un d'eux tomba sur le fromage.

— Tiens, celui-là qui est sur le fromage, c'est justement le plus fameux des fameux. Ah! quel homme! il n'avait pas six mois qu'il était déjà extraordinaire; quand il avait tèté il s'essuyait la bouche avec sa petite main. . .

Le bonhomme parla longtemps encore, mais je cessai de l'écouter.

Il était près de la fenêtre ouverte, et derrière sa tête noyée dans le soleil, j'apercevais la campagne, un beau ciel tout bleu, et les grandes masses de verdure se mirant dans l'eau. A l'horizon, un petit moulin à vent tournait gaiement entre deux peupliers. J'étais étalé sur deux chaises, le calé fumait dans sa tasse, et comme un rubis enchâssé dans le cristal un doigt de Beaugency resté au fond du verre étincelait. J'étais heureux, je me sentais vivre; tous les gais souvenirs de ma vie s'étaient sans doute donné rendez-vous au cabaret du père Foret, ce jour-là,

Je fus ramené brusquement dans la réalité par un éclat de, voix du brave homme.

— C'est cela qu'on peut appeler du malheur, pas vrai ? toutes les dents tombées!... disait-il.

Je me retournai vers lui, il avait le visage baigné dans les larmes. , Quel cœur que celui de ce brave homme! Je le consolai de mon mieux et regardai à ma montre. Il était fort tard. Je payai l'addition, nous échangeâmes des protestations amicales et...

Me, voilà.

Si jamais vous passez à Orléans, n'oubliez pas le bouillon et décimez chez le père Foret. Le Beaugency 58 est dans la cave à gauche, le second tonneau après le tas de bouteilles. Z.

HKNRY MONNIER

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