LONDRES EN CE MOMENT
Boulogne. — Qui m'expliquera pourquoi nos frontières prennent habituellement l'allure du pays étranger qu elles àvoisinent, pourquoi Srrasbourg est une ville allemande, alors que Kehl n'est pas du tout une cité française, Bayonne une ville espagnole, tandis que Saint-Sébastien conserve parfaitement son allure castillane, Boulogne un port de mer anglais, pendant que Douvres repousse flegmatiquement toute habitude gauloise?
A Boulosne, on se trouve déjà en Angleterre. Les enseignes sont anglaises, Tes maisons ont l'aspect anglais, les hôtels se parent du lion britannique. On n'y parle le français que par condescendance et l'on vous demande si vous voulez échanger votre argent français contre la monnaie du pays. La seule différence qui existe entre Boulogne et Folkestone, c'est qu'à Boulogne on s'amuse.
J'étais arrivé le soir, en sortant de wagon; j'aperçus l'établissement des bains, là bas, au bord de la mer, brillant de mille lustres, sa grosse masse carrée faisant feu de toutes ses fenêtres. On dansait. Faire un tour de valse était une façon de se reposer. Mais de grandes affiches, — imprimés en français — m'apprirent que ce soir-là, la Patti donnait un concert à Boulogne.
Il était déjà tard : je me hâtai et j'arrivai juste au moment ou la diva s'inclinait en souriant sous une tempête de bravos. Adelina venait de chanter l'air de la Somnambule. — Ne va-t-on pas crier bis ? demandai-je à un auditeur qui me parut bienveillant. — Nous venons, monsieur, de crier ter!
Hôlasl Et la Patti ne devait pins chanter!... Il était onze heures, le concert finissait. Je sortis en maugréant, et la musique de l'établisse-
10 septembre 1864.
ment des bains, qui m'arrivait par bouffées sur la brise, ne fit que m'irriter davantage. Ma foi, je m'endormis bourgeoisement pour attendre avec plus de patience le départ du bateau.
La Tamise. — Par un beau temps, le voyage le plus charmant est la traversée par la Tamise. Un ciel bleu, des côtes de marbre émergeant des flots verts, çà et là quelques voiles blanches, la mer écumant autour du steam-boat, les mouettes se voletant en l'air comme des flocons cotonneux, — un spectacle à dégoûter pour six mois des décors d'opéra.
Soudain le bateau se balance effrontément; quelques passagers deviennent rêveurs; les flacons d'eau de mélisse se débouchent. Dans un coin, une Anglaise contemple la scène en arrosant des saridwicb.es interminables d'une liqueur qui ressemble fort à l'eau-de-vie.
Voici Ramsgate et Marsgate. Ces bouées vertes indiquent gracieusement aux passagers que tel ou tel navire a péri là. Sur ces bancs de sable, les jours de fête, à la marée basse, les jeunes gens de Ramsgate viennent faire bravement, sur cette île improvisée, une partie de cricket.
Le bateau marche. Les Anglais me semblent étudier les bords de la Tamise avec la lorgnette. — Je me laisse aller à louer devant un d'entre eux le paysage verdoyant. Il me regarde d'un air étonné. — Quel paysage ? — N'était-ce pas cette plaine verte où il a neigé des moutons" que vous contempliez? — Je cherche l'enseigne de la ma'son Richardson et Smith, répond-t-il. Lettres rouges sur fond blanc. Je croyais pourtant l'avoir remarqué au départ.
Quel bruit épouvantable! Le choc des marteaux, le sifflement de la vapeur, le mugissement des machines, le halètement, des hommes, ces milliers de mats s'entrecroisant dans l'horizon sombre, la lutte du brouillard et de la fumée, tout nous annonce Londres! Et c'est Londres en effet! — Pardon, monsieur, me dit un voisin, est-ce que nous entrons en enfer?
Mon interrogateur n'a pas l'air fort rassuré. Le suis-je davantage? Si le bateau virait de bord brusquement et reprenait le chemin de la France, je le suivrais sans hésiter.
Londres. — J'aurais eu tort de repartir. Cette ville immense est la plus étonnante, la plus curieuse, la plus étrange que je sache. Rien de Paris, si ce n'est le cri fatidique et stupide que nous avons fort heureusement désappris : Eh! Lambert! Qui a importé ici cette sottise? Est-ce un compatriote anglophobe, qui a tenu à prendre une éclatante revanche de Waterloo? — II a réussi. J'ai vu partir pour l'Australie, à ce cri de Lambert, un navire chargé de passagers.
Au mois d'août, ce qu'on appelle la saison à Londres est complètement terminée. Les théâtres sont fermés ; Slyde-Park est à peu près désert. Les villes d'eau se peuplent aux dépens de la capitale. Mais les curiosités ne manquent pas.
Great attraction! Great enlaimmenl! New' exercices ! ! 1 — Comment résister à de pareils points d'exclamations? J'entre dans l'établissement qui nous promettant de merveilles! En ce moment, une dizaine de chanteurs italiens, costumés en garibaldiens, veste rouge, foulard blanc autour du cou, chantent gaiement la prise de Gaote. Le public pousse des hurrah frénétiques, frappe des pieds, agite ses chapeaux. Qui donc a jamais dit que les Anglais sont des gens froids?
Mais il se fait un silence. Un personnage hybride entre en scène; est-ce un homme, est-ce une femme? — Est-ce le vieux Punch? — Pas du tout, c'est Margaret Douglas. Margaret Douglas est, avec Garibaldi et la Patti, la véritable reine de Londres. Elle a parié qu'elle parcourrait 1,000 milles en 1,000 heures. Chaque soir, elle fait neuf fois le tour du théâtre do l'Alhambra, — ci : trois milles. Un gentleman en habit noir marque le nombre de milles déjà parcourus, la foule hurle de joie, jette des bouquets à Margaret Douglas et ne cesse de parler d'elle. La photographie reproduit les traits de la pédestriane artiste. Les journaux illustrés publient son portrait, elle est un personnage. En Angleterre, un inconnu parierait de boire tant de pintes d'ale par jour et les boirait, que demain il serait aussi illustre que Shakespeare),
Autre curiosité. M1'0 Carlotta Patti chante tous les soirs au théâtre de Covent-Garden. Cette salle de théâtre, transformée en concert, Mêlions Concerts pendant l'été, est bien une des plus admirables du monde. M°° Patti y fait fureur. C'est une charmante femme, plus âgée que sa sœur, les traits plus accentués, et dont la démarche fait songer à celle de Mn° de La Vallière. Elle aime à chanter le Trouvère, mais au milieu d'un air, elle intercale une série d'imitations : tour à tour elle imite le chant du rossignol et le miaulement du chat, le cri d'un enfant et celui d'un oiseau; sa voix a toutes les audaces, elle file les sons avec une rapidité inouïe, et les Anglais d'applaudir à outrance.
— C'est mieux qu'une artiste, disent-ils. C'est un phénomène!
En ce moment à Londres, la vogue est à Gounod. Faust et Mireille, Mireille et Faust, le chœur des soldats et le chœur des maguanarelles. On n'en sort pas, La musique irritante des grenadiers grince interminablement, dans Sainl-Jame's Park, la chanson de Magali. Quant à Adelina Patti, elle a, parait-il, étonné Londres par la grâce suave qu'elle a mise à chanter la ballade du roi de Thulé, la perle de Faust. — L'entendrons-nous aux Italiens, cet hiver?
" Au théâtre. — Le théâtre anglais n'existe pas à proprement parler. Des traductions, des imitations, des adaptations de nos pièces, voilà leur théâtre. Fechter jouait encore le Bossu, il y a deux mois; à l'heure qu'il est, le théâtre des Princesses fait salle comble avec The strecls of
London, une imitation des Pauvres de Paris. La grande attraction du drame, c'est un incendie, the house in fin, véritablement bien mis en scène. Seulement, pourquoi la pompe à incendie fait elle son entrée en scène sur l'air de la valse de Faust'l
Dimanche. — « Rien à voir que des rues, des rues, des rues! Rien à » respirer que des rues, des rues, des rues! » Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Charles Dickens. — Il faut quitter Londres, aller à Richmond, à Hampton-Court, à Kiew, je ne sais où. Richmond est une jolie petite ville, elle est à Londres ce que la cité d'Asnières est à Paris. Les plus jolis visages de keepsakes apparaissent à travers les grands arbres du parc. Ces visages sont peu farouches. Dirait-on jamais que ces yeux provoquants viennent de lire la Bible et qu'ils vont la relire? Je vous le garantis.
Londres a son charme, après tout, mais le Parisien a le tort d'y rechercher toujours Paris. Paris est bien loin!
Pourtant, qu'est-ce que Pimlico, sinon le quartier Breda, un quartier Breda à la l'ois gigantesque et charmant, tout coquet, tout proprêt, tout neuf. Il date de deux ans à peine, il est ravissant, il repose des grandes rues noires, de l'interminable Oxl'ord-Strect, de l'immense Piccadilly et de l'énorme Regent-Street. On y sourit, on y est à l'aise, on y est presque gai. Les fenêtres ont des rideaux, ce que n'ont pas toutes les rues; et ces rideaux se soulèvent, laissant passer quelque minois fripon. — Rien n'est charmant comme un rideau, qui doit tout cacher, lorsqu'il oublie un moment la gravité de son rôle.
Mais le soir, toute la vie est à Haymarket, une vie factice, étrange, capiteuse. Sous les arcades, les groupes jaseurs se forment, dans la rue, il faut résister à toutes les séductions du jardin d'Armide. C'est curieux et charmant. Otez l'odeur alcoolique qui sort de cette foule et vous aurez le Paradis de Mahomet.
Oui-dà, mais les houris sont proscrites, à présent. Jusqu'à une heure du matin, les policemen leur témoignent tous les égards dus au sexe à qui nous devons notre père.
À une heure, heure militaire, ils les prennent par les épaules et les jettent dans les rues voisines. Si elles résistent, tant pis! les policemen n'ont pas appris la boxe pour rien.
Adieu les nuits de Londres, si étonnantes, si surprenantes, les nuits à la belle étoile, les nuits sans fin! La foule en haillons a seule le droit de demeurer à présent dans Haymarket. Elle se couche donc sous les colonnes et dort. Puis, il est des accommodements avec le ciel britannique.
Le café de la Régence, par exemple, ce café anglais de Londres, doit fermer ses volets à je no sais quelle heure. L'heure venue, on met une barre de fer en guise de volets sur les fenêtres, et tout est censé parfaitement éteint.
La. fô-ô-ôrme! comme dit Brid'oison.
Cremorno est toujours ce qu'il était, un bal plein de surprise, où les jeux de quilles avoisinent le palais des singes, un Mabille vaste et monumental où tout est à souhait pour le plaisir des yeux. Mais il est triste. Ces danseurs ont l'air de spectres, ces danseuses aux yeux charmants, Ophélia, Robecca, Juliette, Dcsdémone, ces visions sèraphiques semblent mortes au sourire. On a beau mettre le feu au feu d'artifice, les fusées partent, aucune étincelle ne sort do ces visages de crème. Les jolis yeux, pourtant! Devinerait-on jamais tout ce que ces regards célestes ont de diabolique?
Dernièrement, une jeune fille est amenée devant le juge par sa mère :
— Ma fille a péché, dit la mère, et je veux savoir quel en est son complice, afin qu'il paye l'amende. Mais elle ne veut pas répondre. Interrogez-la.
Le juge exhorte le jeune fille, celle-ci résiste; on la supplie, on ordonne :
— Eh! bien, dit-elle enfin, poussée à bout, le père de mon enfant, c'est vous!
— Très-bien, dit le juge.
Vous croyez qu'il se déconcerta? 11 paya l'amende et rien dit rien.
Nous sommes de charmants railleurs. Nous avons raillé bien des choses ! Acclimatez donc une institution utile dans un pays qui cherche le ridicule dans les meilleurs inventions! Comme nous nous sommes moqués des riflemens, oes volontaires anglais, qui jouaient si bien aux soldats avec leurs parapluies ?
Ma foi, je les ai vus manœuvrer dans la cour du duc de Devonshire, les uns en costumes, les autres en paletots, ce qui était étrange, je l'avoue, mais tous faisaient sans broncher les exercices de nos chasseurs d'Afrique. Eh! oui, des épiciers des employés, des négociants! Allons, nous sommes loin, Français, mes frères, de nos pacifiques gardes nationaux !
Ces volontaires tirent avec une admirable précision. Us sont parfaitement persuadés, d'ailleurs, qu'ils ne feraient de Cherbourg qu'une bouchée. Je ne leur reprocherai qu'une chose: pourquoi mettent-ils leurs gants d'uniformes dans des formes en bois, dès qu'ils les ont quittés ?
J'ai à peu près tout vu , de ce qu'il y a à voir en ce moment. A bientôt!
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10 septembre 1864.
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