II
J'ai voulu montrer l'effet produit par Henri Monnier sur certaines individualités comme sur certaines classes de la société.
Son véritable rôle de caricaturiste est nettement accusé pendant les dernières années de la Restauration; et ses dessins de cette époque sont déjà curieux comme ceux de Debucourt avec lesquels ils peuvent lutter pour la délicatesse du coloriage. Là se trouvent représentés naïvement sans intention de parodie ces fameux calicots qui livraient de si fameux combats aux poètes ordinaires des "Variétés. Les griscltes sont d'accord avec les petits poëmes de Béranger; elles habitent des mansardes, vont le dimanche à Montmorency, en compagnie des commis de magasin, et M110 Déjazet a dû étudier les lithographies de Monnier avant de transporter au théâtre ce type déjà si loin de nous.
Henry Monnier est le Gavarni de la fin de la Restauration, sans aucune trace d'idéalité. Son crayon rend nettement ce que son œil voit- mais rien de sa personalité intérieure ne se mêle à la reproduction des types entrevus.
Avec les grisettes, les Employés jouent un grand rôle dans l'œuvre du peintre de mœurs ; l'homme avait été lui-même employé dans les bureaux, et Balzac lui a confié un certain rôle dans la Comédie humaine, sous le nom de Bixiou. égratignant avec la griffe de ses caricatures ses camarades du ministère.
Employés et grisettes sont donc la première manière de l'artiste, qui, pourtant contemporain de Paul de Kock, a apporté plus de distinction dans ses tableaux que l'auteur de Monsieur Dupont.
Plus d'une fois j'ai feuilleté l'œuvre de Henry Monnier, où la caricature joue un faible rôle. Ses scènes gravées, qu'elles se passent en France ou en Angleterre, sont des tableaux fidèles, et l'esprit satirique qui transforme physionomies, gestes et mouvements, est absent de ces compositions fines et froides àlafois. Le coloriage est même absolument nécessaire à la plupart des contours, tracés dételle sorte qu'ils sont mornes sans les transparences du lavis d'aquarelle.
Comment les Scènes populaires purent faire leur trou en plein romantisme, c'est ce qui m'a toujours profondément étonné. Le Roman chez la portière, paraissant en même temps que le Crapaud, l'Intérieur d'une diligence à la même époque que la Danse macabre du bibliophile Jacob, le Diner bourgeois faisant concurrence aux Contes du Igcanlhrope Petrus Borel, sont des alternances qui feront travailler l'imagination de la critique future. Car Monsieur Prudhomme est un contemporain à'Antony, et s'il jugea les orgies du roman, les poisons du théâtre, les charognes de la poésie, les pourpoints des peintres, avec une profonde dissimulation il tint cachées intérieurement ses observations. Que d'excès et de débauches d'esprit et de palette, entrevues par les lunettes de l'expert en écritures, qui sans doute méprisa ces mauvaises et « détestables » doctrines!
Une flamme bizarre s'était emparée de tous les esprits : même biméon Chaùmiôr et Gustave Drouineau passaient pour des poètes, et Henry Monnier pouvait vivre au milieu de tels romantiques sans que sa tête fût mise à prix I 1830 ne semblait pas exister, mais le moyenâge, — Gringoire faisait oublier Louis-Philippe, et dans les rangs de ces hardis truands, qui tous portaient des cottes de maille et des armures fouillées (quelques-unes en carton), un portier se glissait, qui osait narrer les conversations de ses pareils.
Singulière époque, qui se donna des airs de férocité, comme les Chinois, qui, pour faire peur aux ennemis, peignent sur les drapeaux des dragons épouvantables, dont la vue doit servir à mettre les armées menaçantes en déroute.
Que sont devenus Anlony et Angèle et Don Juan deMarana ? Dans quel Sainte-Périne dé la littérature trainent-ils leurs vieux jours? Et quel serait Pétonnement de ces invalides s'ils apprenaient qu'aujourd'hui sont réimprimées dans un format presque aussi considérable que co'ui du biographe Vapereau, les Scènes popidaires de la rue ot de l'atelier, de la mansarde et de la boutique.
Dictionnaire, disait ironiquement le poëte Baudelaire. Dictionnaire soit; mais le dictionnaire sera consulté quand plus d'une œuvre superbe, n'étant la constatation ni d'un cri passionné, ni du sentiment personnel d'un homme à une certaine époque, aura perdu tous ses rayons. Quelques-unes de ces scènes seront oubliées pour leur banalité, de même que certains mots dont un siècle fait l'épuration; mais ces 'études si justement appelées scènes, et qui n'ont pas d'autres prétentions dramatiques, les dessins corrects qui y sont joints , autant de matériaux dont s'inquiéteront les Monteil de l'histoire, notes historiques aussi précieuses que celles que nous a laissées Pierre del'Estoile, dans son journal intime sur le règne de Henri IV.