PENDANT DIX MINUTES
Hier au soir, je suis allé au Vaudeville.
Le Devin du Village et la pantomime avec paroles de Gautier me tentaient fort. Outre le talent du maître, que j'aime infiniment, j'ai pour Pierrot, Arlequin et Golombine une respectueuse affection! — Leur nom seul a pour moi une poésie, un charme indéfinissable. Vieux types, toujours jeunes et'vrais, qui traversent les âges en laissant derrière eux un éternel éclat de ce bon rire franc dont Molière sait le secret!
C'est la faniaisie, c'est le rêve, c'est la nature vue dans un demi sommeil, c'est le cœur humain vous apparaissant après le Champagne à l'éclat miroitant des bougies. C'est la réalité derrière un voile, mais la réalité rieuse, aimable et de bonne humeur.
Sur les tréteaux ou sur la scène, à la lueur des chandelles, des quinquets ou du gaz, Pierrot sous sa farine, Arlequin sous son masque, sont humains, vivants, éternels comme le vrai, et le siècle qui passe les salue d'un sourire.
On sent que Gautier est de ceux qui ont un culte pour la vieille comédie italienne, et cela se voit sans peine à la tendresse avec laquelle il a accumulé dans sa petite pièce les trésors de son art. Tout cela est miroitant, fin, délicat, adorable. C'est un bijou ciselé avec amour; c'est une bonne bouffée d'air embaumé qui vient en plein visage... J'ai bien peur d'en dire trop et je crains cependant de n'en point dire assez.
11 y a un tout petit moment désagréable à surmonter. Le premier mot qui sort de la bouche de ces muets éternels vous surprend et vous est pénible. En précisant par des mots leurs pensées et leurs gestes on craint qu'ils ne perdent en finesse ce qu'ils gagnent en réalité, on craint que le voile dont je parlais tout-à -l'heure et derrière lequel se cache la pantomime ne devienne trop transparent, et l'on tremble que le rêve no s'envole.
Au bout d'un instant l'on est rassuré, et Pierrot dit de si charmantes choses, qu'onlui a bientôt pardonné de ne plus être muet. Une simple observation : Pourquoi M. Saint-Germain imite-t-il Ravel en jouant Pierrot7
Comment se fait-il qu'il n'y ait pas une troupe de pantomime à Paris? J'entends une vraie troupe jouant sur un théâtre élégant. — Je voudrais... — Ah! si j'étais follement riche et un peu prince! permettez moi de supposer pour dix minutes que je suis tout cela, — je voudrais donc un théâtre de pantomime, décoré avec toute la recherche et l'élégance possibles. Ce serait un salon plutôt qu'un théâtre : on y serait assis dans de vastes fauteuils, profonds et douillets. Le public serait peu nombreux, et pour assister aux représentations de mon théâtre, il faudrait m'avoir fait une visite de dix à vingt minutes au moins. Vous comprenez, cette visite serait une espèce d'examen d'épreuve que je ferais subir. C'est bien arbitraire, me direz-vous?
Je ne vous dis pas le contraire, mais étant chez moi et ayant l'intention de faire circuler pendant les entractes des glaces à la vanille et des sorbets à l'ananas, je serais parfaitement en droit de choisir mon public. Les femmes y seraient en majorité, ma conviction intime étant que les femmes, en dépit de leur déplorable éducation, sont infiniment plus propres que nous à goûter les délicates jouissances de l'esprit.
Un orchestre peu nombreux mais exquis. — Quant aux acteurs, je n'en dis rien; ayant une fortune fabuleuse et le titre de prince, il me serait aisé de choisir à mon gré les talents qui me sont le plus sympathiques.
C'est dans ce temple que j'aimerais à servir à mes invités des petits festins littéraires. J'y ferais jouer les pièces de Racine en costumes du temps, je mettrais une demi-douzaine de savants fureteurs en campagne pour me découvrir des traditions oubliées, et je les ferais revivre. Je voudrais, quand on jouerait du Molière, des grands soigneurs sur la scène, la canne à la main , la perruque en tête et le jarret tendu.
Je ferais jouer sur mon théâtre plusieurs pièces qui me plaisaient infiniment et que j'ai vu apparaître un instant seulement sur l'affiche. Vous rappelez-vous les Lundis de Madame et Guillery, et tant d'autres pièces charmantes que leur finesse même a fait paraître froides? — Je voudrais voir et entendre tout le théâtre de Musset, joué pieusement par des gens émus; et si je remettais en scène le Devin du Village, comme on vient de le tenter, au lieu de ce décor réaliste et puant le fumier à plein nez, au lieu de ces bergers de boulevard, je voudrais d'abord le paysage le plus rococo qu'il me serait possible de trouver : horizons bleuâtres, ruine élégante, chaumière bien peignée, faite pour le plaisir des yeux; puis j'habillerais Colette et Colin comme les pèle-
rins de Cythère, ou plutôt je copierais textuellement les ajustements de quelque statuette de Sèvres ou de Saxe. Je ne me contenterais pas d'une exécution vulgaire et banale. Je voudrais des interprètes dignes de ce bijou, je voudrais retrouver cette tendresse touchante qui fit pleurer Louis XV.— Il est certain qu'une grande partie du charme réside dans la perfection de l'exécution. Telle note qui n'est qu'une émission de voix, qu'un son plus ou moins agréable sortant de tel gosier, devient, lancée par une autre poitrine, un touchant soupir, un cri d'amour, un élan du cœur.
Cette douce musique est tendre et charmante, chantée simplement parle Colin même du Vaudeville; elle n'est plus que vieillotte et vide, chantée prétentieusement par les deux autres élèves du Conservatoire qui l'accompagnent.
C'est que ce n'est point dans l'observance rigoureuse et matérielle des notes et des signes que consiste la restauration d'une chose d'art. C'est en cherchant à retrouver le goût et le sentiment qui ont présidé à l'œuvre qu'on arrive à la restituer dans son vrai jour.
A ce compte-lâ, il me faudrait de grands artistes, — excessivement intelligents, aimant le beau, curieux du passé, etc.. Mais je ne crois pas la chose absolument impossible à trouver. Au besoin je confierais le rôle de Colette à quelque princesse que je trouverais, pas bien loin, et qui comprendrait à merveille. — J'aurais deux premiers violons et deux seconds violons, pas davantage... et ce serait bien le diable si en fouillant la France et l'Allemagne, je ne trouvais pas quatre violons intelligents.
Commencez-vous à comprendre mon petit théâtre? C'est dans ces conditions seulement, avec toutes ces recherches délicates, tous ces soins scrupuleux, qu'on peut oser remettre en scène les chefs-d'œuvre passés qui ont fait pleurer les rois.
Le gros public doit rester absolument étranger â ces fêtes de l'art, et je trouve que la tentative du directeur du Vaudeville, tout en étant fort méritoire et digne de respect, est tout-à-fait insuffisante et n'aboutit à rien. C'est la pièce de Jean-Jacques qu'il nous donne, mais empaillée, sans vie, c'est une fleur desséchée â laquelle il ne manque que le parfum, la sève et une goutte de rosée.
Ah! certes, dans mon théâtre... Mais les dix minutes durant lesquelles vous m'avez accordé des millions et une couronne de prince sont passées, et j'ai peur d'être ridicule en continuant mon rêve. Mettons que je n'ai rien dit, madame, mettons que je n'ai rien dit.